Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 19 février 2011

A bord du Carthage, télé, chibanis et acquis sociaux

Rentrer à Tunis en bateau depuis Marseille, en février 2011, c’est comme avant. Quoique...

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Pont 7 du Carthage, le ferry de la Compagnie tunisienne de navigation (CTN) qui, une fois par semaine fait l’aller-retour entre Marseille et Tunis. Les chibanis sont dans la place. Les mêmes que dans les ruelles de Belzunce : bonnets de laine, petites moustaches grises, traits fatigués et burinés, mains caleuses, plaisir pudique d’être ensemble. Beaucoup sont en solo, quelques uns en famille, ou juste avec leur fils. On rentre au bled. Le ferry n’a pas encore levé l’ancre mais les valises et les sacs-synthétiques-à-carreaux-fermeture-éclair-pas-chers-du-tout-pleins-à-craquer-et-comme-c’est-pas-l’avion-on-peut-en-avoir-plein sont déjà disposés le long des flancs du "salon fauteuil". Un peu plus de 160 sièges défraîchis. Le voyage va durer 22 heures et c’est là qu’il va falloir dormir.

Au fond, devant les hublots qui donnent à voir le nez du ferry, la digue du large et puis la mer, un grand écran couleur. Al Jazeera en langue arabe qui restera allumée sans arrêt jusqu’à l’arrivée. Des reportages fraîchement tournés à Bahrein, en Lybie, au Yémen. Et, régulièrement, des images qui sont déjà d’archives : Tunisie, Egypte. Ce ne sont que foules en marche, affrontements violents, slogans hurlés, drapeaux agités, places envahies, hommes en armes déployés... Entrecoupés de jingles et de retours plateaux ou les pimpantes journalistes de la chaîne relatent cette ébullition de façon très pro, sourire compris. Sous l’oeil guoguenard des chibanis qui commencent à déballer sandwiches, sodas, thermos. On enlève les chaussures, certains attaquent la sieste, un autre crache ce qui lui reste de poumons dans un kleenex sous l’oeil un peu dégoûté de sa voisine.

Opportunisme du néo-bourguibisme

En début de soirée, ambiance un poil moins prolo au "bar lounge" du 9ème pont. L’écran diffuse France 24. Un débat sur l’état de la Tunisie, deux mois jours pour jour après l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid qui a déclenché le mouvement. L’ancien ministre de la Tunisie auprès de l’Unesco explique que la révolution c’est bien à condition que ça soit pas comme la française ou, pire, la bolchévique. Parce que sinon, ça va être lynchage, vengeance et compagnie. Ricanements dans les fauteuils du bar : étant donné qu’il n’a rendu son tablier que le 13 janvier, veille du départ de Ben Ali, on comprend sa crainte. Il se dit tourné vers l’avenir et vient de créer le Mouvement du néo-bourguibisme (MNB) qui compterait déjà beaucoup de militants, "c’est bien la preuve que le bourguibisme n’est pas mort ". Re-ricanements. En direct depuis Tunis, Boris Boillon, tout nouvel ambassadeur de France, s’énerve dès que la journaliste lui parle de MAM. 
Mais l’info de la soirée passe en boucle au bas de l’écran : Ben Ali serait dans le coma à Djedda et sa femme déjà en Lybie. A 20h, la télé s’arrête brutalement, la lumière s’estompe, laissant place à un spot bleu qui foudroie la piste de danse au moment même où jaillit une musique de boîte pour gigolos. La nuit commence à bord du Carthage.

Au matin, derrière le comptoir d’information, Jihane, 32 ans, mariée, hotesse depuis 10 ans à bord, assure que la révolution n’a rien changé. "Sur le Carthage, c’est toujours la fête la nuit, c’est comme ça." Une franche baisse d’activité quand même le dernier mois. "Mais ça va reprendre, les touristes commencent déjà à revenir", assure-t-elle, confiante dans la transition. "Sur le bateau, on est environ 120 dans l’équipage, c’est comme une famille. Pendant un mois, on a parlé que de ça. On était un peu stressé parce qu’on le vivait souvent de loin, vu que l’on ne passe qu’une ou deux nuits par semaine à Tunis [le Carthage assure également la liaison Tunis-Gênes une fois par semaine]. On avait les infos par la télé, mais quand on n’est pas sur place... On entendait parler de snipers, on avait peur pour nos familles. Et puis quand on rentrait, on voyait tout : les tirs de balle, les hélicoptères... A bord, tout le monde voulait qu’il parte."

La révolution par procuration

Il est parti et dans la foulée, les délégués syndicaux des personnels navigants et de l’équipage sont partis discuter des conditions de travail avec la direction. Jihane, grand sourire aux lèvres : "on a gagné des jours de congés. Maintenant on est mieux payés les dimanches et jours fériés, les salaires des contractuels ont été revus à la hausse et on espère obtenir la retraite à 55 ans..."

En l’espace de deux mois et d’une révolution vécue un peu par procuration, les équipages de la CTN (8 navires) ont vu leur condition progresser de manière inespérée. Même en rêve, les chibanis n’auraient osé espérer la moitié. Mais ils ne sont pas envieux, ni rancuniers. La révolution, à eux aussi, elle leur parle. Et les images d’Al Jazeera provoquent parfois de longs conciliabules dans les allées du salon fauteuil. L’un s’emporte en parlant de Ben Ali puis de Moubarak, avant de prendre un ton de conspirateur pour évoquer Bouteflika et Kadhafi... Un autre l’écoute, les yeux allumés, et, au rythme du roulis du Carthage, répète doucement "mektoub, mektoub..."

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