Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 19 novembre 2012

A Gaza, Israël tue et joue avec le feu

La bande de Gaza est frappée depuis 6 jours. Si l’opération israélienne en cours ne va pas sans rappeler l’opération "Plomb durçi" de 2008-2009, le contexte local a profondément changé en quatre ans. Ce qui n’empêche pas Israël de continuer à mener dans la région sa politique du pire.

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Plus de 100 morts, dont 31 dimanche, et des centaines de blessés graves, l’opération militaire israélienne « Pilier de défense » déclenchée mercredi 14 novembre avec l’assassinat du chef militaire du Hamas, Ahmad Jaabari, a déjà lourdement meurtri le peuple de Gaza. De l’autre côté, trois israéliens ont été tués. Ce lundi, dans un communiqué commun, 37 organisations humanitaires s’inquiètent d’un « désastre humanitaire » si la situation perdure et rappellent que « ce sont les civils qui paient le prix le plus élevé lorsque la communauté internationale est incapable d’agir (...) le coût humain d’une nouvelle confrontation militaire serait trop élevé, les habitants de Gaza n’ont pas les moyens de reconstruire une nouvelle fois leurs vie » [1]
De fait, l’opération « Plomb durçi » menée par l’armée israélienne à partir du 27 décembre 2008 est dans toute les mémoires. Juste quelques semaines après la désignation d’un nouveau président à la Maison Blanche et juste avant des élections législatives en Israël, la similitude de contexte politique est troublante.
Pour autant, même si, comme le note le chercheur Julien Salingue, interrogé par regards.fr (et à écouter ce soir lundi 19 novembre avec Alain Gresh dans l’émission « Le téléphone sonne » sur France Inter), « cela devient quasiment une tradition en Israël que d’enclencher une confrontation à proximité d’échéances électorales », la situation est différente de celle qui prévalait il y a quatre ans.

Continuité à Washington

D’abord parce que si les deux calendriers se font écho, leurs données ne sont pas les mêmes. En 2008, les Etats-Unis viennent d’élire Barack Obama à la place de Georges Bush. Espéré comme plus attentif aux revendications palestiniennes que ne l’avait été son prédécesseur, il ne va prendre ses fonctions que quelques semaines plus tard. De son côté, l’Etat d’Israël se prépare à des élections législatives le 10 février. Kadima est alors à la tête de la coalition au pouvoir, avec Ehud Olmert comme premier ministre. Ce dernier, concurrencé sur sa droite par le Likoud, veut montrer ses muscles et son inflexibilité. Mais l’installation prochaine d’un nouvel hôte à la Maison-Blanche a priori moins accommodant ne lui laisse qu’une étroite fenêtre temporelle pour frapper. Tout sera donc minutieusement conduit pour que l’opération Plomb durçi prenne fin le 17 janvier 2009, trois jours avant la prise de fonction officielle du nouveau président des Etats-Unis. Bilan : en trois semaines, 1400 morts palestiniens, majoritairement des civils dont plus de 400 enfants et des milliers de blessés.
Aujourd’hui, la réélection de Obama assure la continuité de l’exercice du pouvoir à Washington et rend cette fenêtre de "vacance" politique bien moins opérante, voire quasi nulle. Par ailleurs, sur la scène intérieure, avec Avigdor Lieberman dans son gouvernement, Benyamin Netanyahou est à la tête de la coalition gouvernementale la plus droite-extrêmiste qui ait jamais dirigé le pays et n’a donc pas besoin d’aller draguer un électorat de droite comme Shimon Péres crut devoir le faire en 1996 [2] ou, donc, Ehud Olmert en 2008.

Un appareil désemparé

Ensuite, parce qu’une autre date s’est ajoutée au calendrier. Le 29 novembre, Mahmoud Abbas devrait faire la demande officielle d’un rehaussement du statut de la Palestine à l’Onu [3]. Une perspective qui inquiète au plus haut point en Israël comme l’a révélé l’Afp le 14 novembre en faisant part d’un « document d’orientation politique » israélien dans lequel il est noté que « renverser le régime d’Abou Mazen [Mahmoud Abbas] serait la seule option dans [le] cas » où l’Assemblée générale accèderait à la requête palestinienne [4].
Pour Julien Salingue, « en créant une confrontation régionale, Israël jette un peu de confusion à l’approche de cette échéance. Notamment auprès de certains pays de l’Union européenne qui pourraient être tentés de soutenir la démarche palestinienne mais qui n’oseront pas le faire en cas de conflit ouvert, préférant apparaître comme "neutre". D’autre part, cela permet de fragiliser Abbas qui, en temps que président de l’Autorité nationale palestinienne (Anp) est bien obligé de se positionner sur l’intervention en cours à Gaza mais sans pouvoir aller trop loin au risque d’apparaitre comme soutenant le Hamas. » Ce qui le desservirait dans sa quête de reconnaissance internationale. De fait l’Anp est restée assez silencieuse ou est parue mal à l’aise depuis le début de l’offensive israélienne. « Ils sont coincés dans leur propre contradiction et par leur volonté de sauver absolument l’appareil », résume le chercheur. Les propos tenus ce week-end par Leïla Chahid, déléguée générale de l’Anp auprès de l’Union européenne à Bruxelles, en disent long sur la détresse politique de « l’appareil d’Etat palestinien » : « (...) nous avons décidé, il y a 19 ans, d’arrêter toute la lutte militaire pour décider de négocier la solution de deux Etats. Mais soyons honnêtes, nous avons échoué. La solution préconisée par le Président Mahmoud Abbas, par le Premier ministre, par Yasser Arafat avant son décès, ça fait 20 ans que nous négocions soi-disant une solution de l’occupation militaire de nos territoires depuis 45 ans. Et qu’est-ce que nous avons fait ? Nous n’avons même pas réussi à faire retirer l’armée israélienne ni de Gaza ni de Cisjordanie, ni de Jérusalem-Est. (...) la communauté internationale est responsable aussi de notre propre échec, parce qu’il est évident que nous avons un déséquilibre de forces total en faveur d’Israël. » [5]. Dimanche en Indonésie, Barack Obama a fait savoir que « les Etats-Unis soutiennent complètement le droit d’Israël à se défendre » tandis que le président français, en Pologne, se disait très préoccupé par la situation « dans la zone de Gaza ».

Donne régionale instable

Enfin, et c’est la différence la plus fondamentale entre la séquence actuelle et l’opération « Plomb durçi », la donne régionale a été profondément bouleversée avec les changements issus des révoltes arabes. Changement de régime et de leadership en Egypte, crise syrienne aux débouchés politiques incertains, soutien du Qatar au gouvernement Hamas de la bande de Gaza, beaucoup de paramètres déterminants de la situation au Proche-Orient sont en train de changer. Et Israël ne peut que tenir compte d’une situation très instable comme en atteste l’échange de tir avec la Syrie, dimanche 11 novembre autour du plateau du Golan. C’était la première fois depuis 1973.
« Israël ne veut pas que tout cela parte en une déflagration régionale dont les conséquences seraient difficilement mesurables dans un contexte régional qui a radicalement changé depuis 2008, confirme Julien Salingue. Mais ils ont malgré tout toujours besoin de maintenir une tension militaire avec leurs voisins. Ils s’y emploient cette fois en attaquant celui d’entre eux dont la riposte est potentiellement la moins dangereuse. Car ils prennent moins de risque en allant frapper le Hamas à Gaza que le Hezbollah au Sud Liban. »
Et veillent à proposer un calendrier des évènements conforme au narratif occidental du conflit : c’est le Hamas qui a déclenché les hostilités en tirant des roquettes sur les villes israéliennes. Faux, rétorque Julien Salingue, « cette offensive était de toute façon préparée depuis longtemps, on ne frappe pas comme ça, avec cette précision, sans avoir auparavant obtenu et recoupé des renseignements de l’intérieur. Par ailleurs, depuis le mois de mai, le Hamas avait mis en place des unités chargées d’empêcher les tirs de roquette sur Israël. Cela faisait suite à un accord tacite avec les autres organisations armées selon lequel le Hamas empêcherait les tirs de roquette depuis Gaza sauf si c’était une riposte à une offensive israélienne. C’est Ahmad Jaabari, l’homme qu’ils ont tué mercredi, qui était leur interlocuteur sur ce sujet. » Haaretz et le New York Times sont revenus ces derniers jours sur cet aspect des choses en rapportant notamment le témoignage de Gershon Baskin, du centre israélo-palestinien de recherche et d’information (Israel/Palestine Center for Research and Information - IPCRI). Ce dernier, médiateur entre les autorités israéliennes et le Hamas, indique que le matin même de sa mort, Ahmad Jaabari avait reçu des dirigeants du Hamas une proposition visant à étendre le cessez-le-feu avec Israël et qu’il semblait y être lui-même plutôt favorable.
Ce n’est donc pas seulement « le chef militaire du Hamas » que les israéliens ont pulvérisé mercredi dernier mais aussi un interlocuteur important dans la région « En le tuant, ils ont renforcé au sein du Hamas, non pas les radicaux contre les modérés, cette séparation n’étant guère valide, mais les partisans de la méthode militaire contre ceux qui pensent que ce n’est pas le moment, et ils le savent », résume Julien Salingue.

Ce faisant, ils éprouvent aussi la diplomatie du gouvernement egyptien des Frères musulmans, mouvement politique matrice du Hamas. Pris entre d’un côté la volonté populaire de voir l’Egypte rompre avec la période Moubarak en s’engageant plus nettement aux côtés des Palestiniens et de l’autre la nécessité de maintenir les liens économiques avec les Etats-Unis, le gouvernement Morsi est confronté à une première véritable épreuve [6].

Ce lundi, Mohamed Morsi recevait au Caire les dirigeants du Hamas et du Jihad islamique tandis que se poursuivait en Israël et en Cisjordanie, un défilé de responsables politiques internationaux. On semblait se rapprocher d’une trêve sans pour autant pouvoir mesurer quelles seraient les conséquences à moyen terme de cette nouvelle agression israélienne. En faisant monter de plusieurs crans la fébrilité dans une région particulièrement instable en ce moment, Tel Aviv continue de jouer avec le feu. Tandis que les Palestiniens, eux, continuent de compter leurs morts.

Notes

[1Communiqué de presse des ONG membre d’Aida (The association of international developement agencies), 19 novembre 2012.

[2En 1996, alors premier ministre après l’assassinat quelque mois auparavant d’Ytzhak Rabin, Shimon Peres avait lancé l’opération militaire "Raisins de la colère" contre le Hezbollah libanais. Cette offensive s’était notamment traduit par le bombardement du village de Cana au Sud-Liban, causant la mort de plus de 100 civils. Malgré cette "démonstration de force", c’est Benyamin Netanyahou et le Likoud qui un mois plus tard avaient remporté les élections législatives.

[3A re-lire sur regards.fr notre article « La Palestine menacée de vétoisation »

[5Lire « Leïla Shahid : "Notre stratégie non-violente face à Israël est un échec », l’entretien qu’elle a accordé à la RTBF

[6Lire « Gaza : l’étroite marge de manoeuvre de l’Egypte », de Christophe Ayad sur lemonde.fr.

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