Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er juillet 1997

A l’abordage du monde

Entretien avec Michel Le Bris

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Rencontre avec l’Homme aux semelles de vent, à l’origine du Festival international du Livre de Saint-Malo. Breton de sang, Viking dans l’âme, il voyage sur les traces de Stevenson et fait escale, une fois par an, au pays du corsaire Robert Surcouf.

Où en est le Festival des Étonnants Voyageurs, huit ans après sa création ?

Michel Le Bris : Il tente d’éviter les étiquettes restrictives et de ne pas tomber dans le piège de la banalisation. Ce que je défends comme idée, depuis une quinzaine d’années, ce n’est pas la " littérature de voyage " (ou " Travel writing ", terme lancé par la revue littéraire anglaise Granta, dont est issu Bruce Chatwin), comme genre littéraire fermé. Au contraire, c’est l’idée d’une littérature qui soit globalement plus aventureuse et qui retrouve le monde [1]. Le sous-titre du festival et de la revue Gulliver est clair : " Pour une littérature qui dise le monde ". Le voyage est un moyen de faire passer cette idée d’une littérature qui cesse d’être un jeu de mots avant-gardiste de la contemplation du nombril.

La littérature en " col blanc " évoquée par Jean Vautrin ici même récemment ?...

M. L. B : Oui. Notre premier édito l’annonçait : il fallait éviter de se contenter d’une littérature voyageuse... Nous ajoutions d’emblée, et je le répète : " soucieuse de dire le monde ". Pas " engagée ", terme lourd de sens qui donnait généralement de la mauvaise littérature, car servante des idéologies, mais ouverte sur le monde. Le retour de bâton d’une littérature dite engagée, ce fut justement la littérature repliée sur elle-même, qui ne voulait plus rien savoir des engagements politiques et qui, de ce fait, rejetait le monde avec... Pour en arriver à cette affirmation : la littérature n’est qu’un pur jeu de langage ! Les années soixante ont donné naissance à un phénomène de sur-investissement de la linguistique. Aujourd’hui, nous pouvons à nouveau poser la question d’une littérature qui exprime les déchirures de notre société. Qu’elles soient sociales, morales ou politiques...

La littérature dite du " Grand dehors ", pour reprendre votre terminologie, avait donc ses limites...paradoxalement.

M. L. B : La littérature de voyage en tant que telle, c’était très bien, mais je voyais que de nombreux écrivains dits " voyageurs " passaient à la fiction pure, tout en participant de la même esthétique. Avec Gulliver, nous avions par exemple consacré un numéro à la " World Fiction " (littérature créole et des Caraïbes), qui annonçait pour nous une nouvelle époque romanesque. Patrick Chamoiseau (prix Goncourt avec Texaco), Edouard Glissant, Raphaël Confiant et Derek Walcott (Prix Nobel) en font partie. Un autre numéro était consacré au Roman Noir, très en vogue actuellement. Des passerelles existent.

Ce n’est pas un hasard si ce combat a été lancé par l’ancien rédacteur en chef de la Cause du peuple... Le succès du festival n’est-il pas aussi une réponse au malaise politico-social actuel ?

M. L. B : Effectivement... Mon parcours politique, comme on dit, a une certaine logique. Malgré les réticences d’une partie de la presse, qui ne comprenait pas notre message au début, le public, a tout de suite adhéré. Parce qu’il y avait une demande...de sens ! J’ai la conviction qu’à une époque marquée par l’effondrement des idéologies, la littérature retrouve une importance, une urgence qu’elle n’avait plus. Le monde redevient opaque, incompréhensible, inquiétant, angoissant et excitant de ce fait même. Je crois très fort à la capacité des artistes de le dire. Il faut qu’ils le fassent sinon on est mort ! Si la littérature ne manifestait pas cette capacité à dire ce qui se passe, où on est, qui on est, où on va, ce qu’on vit et pourquoi, dans les dix années à venir, c’est qu’elle est morte ! Je trouve qu’on manque dans la littérature française (hors polar) de romanciers qui ont la force de cinéastes tels que Ken Loach, Mike Leigh et Stephen Frears. Ces cinéastes anglais ont la capacité de parler des gens ordinaires. La vie en banlieue, c’est réel, c’est là où vivent la majorité des gens. Nous n’avons pas cette tradition en France, ce ton. Dans la littérature américaine, il y a de nombreux auteurs issus de milieux populaires qui ne se posent pas la question de savoir s’ils vont être acceptés par un milieu littéraire élitiste.

Justement, cette année, l’Amérique débarquait à Saint-Malo ! Pourquoi ce choix ?

M. L. B : Nous avons tenu à resserrer le propos, éviter l’effet de mode et rassembler des auteurs proches des idées qu’on défend. Avec, autour de Jim Harrison, toute la bande du Montana (Rick Bass, James Crumley, Dan O’Brian, etc.), une demi-douzaine d’écrivains indiens. Et puis des écrivains du Sud, comme Harry Crews, et des auteurs de Romans Noirs. La sélection n’aura jamais été aussi riche et cohérente. Nous voulons faire passer l’idée que cette conception de la littérature n’est pas le fait de trois hurluberlus européens, mais que c’est peut-être le courant le plus important de la littérature d’aujourd’hui.

Quel est l’avenir du Festival ?

M. L. B : Le danger aujourd’hui n’est pas d’être étouffé, mais d’être victime du succès. Les auteurs se battent presque pour venir ! Il faut éviter l’écueil de l’effet de mode, de trop de passion... Lorsqu’on devient majoritaire, c’est classique, tout le monde se met à dire la même chose, et le premier qui l’a dit est oublié. Si j’ai tiré à boulet rouge sur une certaine littérature française, c’est parce qu’elle empêchait d’autres littératures de vivre ! Aujourd’hui, je remarque qu’à partir du moment où un phénomène fonctionne économiquement, les a priori idéologiques s’estompent... J’ai préféré aller au combat plutôt que de radoter dans mon bureau sur le fait que le milieu littéraire est trop fermé. Nous allons inviter davantage d’artistes peintres, de cinéastes et de photographes. Nous tenons à préserver le mélange des genres et surtout la convivialité du festival. Le prochain festival aura lieu du 8 au 10 mai 1998, avec, pour thème, " Chateaubriand, figure emblématique de Saint-Malo ", dont on célébrera le cent cinquantième anniversaire de la mort.

Notes

[1Pour une littérature voyageuse, éditions Complexe

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?