Accueil > monde | Reportage par Jean Sébastien Mora | 4 septembre 2011

A Mogadiscio, la faim s’enracine sur un terreau de confusion politique

En Somalie, alors que l’angoisse de la famine est vive, le gouvernement de transition du président Sharif Sheikh Ahmed peine à convaincre. Et la menace des milices islamistes est loin d’être écartée.

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A Mogadiscio, derrière un nuage permanent de sable et de poussières, certaines ruines semblent entraver les rues depuis toujours. Car depuis 1991 et la chute du dictateur Barre, la guerre civile ne s’est jamais vraiment arrêtée, comme un feu qui semble parfois s’éteindre pour rejaillir de plus belle. Cependant une lueur d’espoir envahi actuellement la capitale somalienne : depuis début août, les rebelles islamistes Al-Shabaab ont quitté la ville et ici on veut croire que c’est pour toujours.

Un héritage de la guerre froide

De leur coté, les réfugiés continuent à affluer des campagnes arides et se rassemblent dans des camps rudimentaires au cœur des bâtiments éclatés par les tirs de mortiers. On ne sourit guère, les enfants ne jouent pas et la peur habite tous les regards après des jours d’insécurité physique. Amaigris, tributaires de l’aide internationale et exposés aux épidémies, ils seraient maintenant 550 000 refugiés à Mogadiscio selon le Haut Commissariat aux Nations Unis. La menace islamiste fait désormais place à l’angoisse de la faim, même si rien n’exclut un retour de flamme Al-Shabaab à Mogadiscio, comme cela s’est produit en 2007. « La ville est trop grande pour être sécurisée avec notre effectif de 9000 hommes » explique le lieutenant colonel Paddy Ankunda des forces de l’Amisom, les forces africaines de maintien de la paix. Car le danger est moindre mais rôde encore : un agent de la DGSE est retenu par ses ravisseurs depuis deux ans et la menace d’attentats ou de kidnapping terrorise dans ce labyrinthe où se concentrent entre deux et trois millions de somalis. Vendredi 2 septembre, un journaliste malaisien a ainsi été tué par balle, lors d’affrontements entre la force de l’Union africaine et des hommes armés.

Nuruddin Farah, célèbre romancier somalien exilé, estime que la plupart des commentaires sur la guerre civile en Somalie se basent sur une fausse hypothèse selon laquelle elle serait « la conséquence d’un très vieux conflit clanique ». La situation actuelle résulte en fait selon lui de « décennies de mauvaises gestion dans laquelle la communauté internationale a eu un grand rôle ». En effet, pendant la Guerre Froide, Moscou et Washington se sont servis de l’Ethiopie et de la Somalie dans leurs conflits géopolitiques. « En 2006, la tentative de l’Union Africaine de pacifier la Somalie avec l’envoie l’armée éthiopienne s’est conclu par un fiasco et le blocage de l’UIC (Union of Islamic Courts - les Tribunaux islamiques), un mouvement religieux modéré » raconte Tayeb Abdoum, présent en Somalie avec l’ONG Isalamic Relief Worldwide. Un espace politique s’est alors ouvert, et Al-Shabaab - la jeunesse, en arabe- , a mobilisé massivement les plus extrémistes contre « l’ingérence étrangère ».

Al-Shabaab, la menace ambigüe

A Mogadiscio, la menace Al-Shabaab inonde les conversations et de fait, elle influe sur les toutes décisions politiques. Pourtant les informations concernant les rebelles islamistes restent parcellaires. Elles résultent des enquêtes menées par les services spéciaux et des éléments rapportés par notamment Médecins Sans Frontières, Isalamic Relief Worldwide ou Saacid, ces ONG qui continuent à porter secours aux populations en zones rebelles. Apparentée à Al-Quaida, Al-Shabaab réunit actuellement des combattants très jeunes qui, depuis qu’ils sont nés, n’ont connu que la guerre. A coté de l’actuel leader Sheikh Mukhtar Robow Abuu Mansuur, ils seraient aussi 2000 combattants « djihadistes » en provenance de l’Afghanistan, des pays du Golfe, d’Angleterre ou des Etats-Unis. Les témoignages des somaliens réfugiés divergent à leur égard : « personne n’aime les Al-Shabaab, mais avec eux les femmes sont moins exposées au viol comme c’est le cas dans les zones contrôlés par les forces de l’Amisom » reconnaît Abdi, un trentenaire du quartier Sankara. Théoriquement, les Al-Shabaab sont soumis à l’autorité d’un tribunal islamique, mais dans la pratique, le sud somalien est tenu par des chefs de guerre, pour lesquels les liens de subordination sont toujours conditionnels et éphémères. En mars 2010, soucieux d’affaiblir la mouvance islamiste, le Programme Alimentaire Mondial, a cessé ses activités dans le sud-Somalie. De plus, « essentiellement nomades, les somaliens qui souhaitent passer d’une zone pastorale à une autre, ne sont plus en mesure de migrer sans subir les taxations et les violences des milices  » analyse un officier du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unis.

Enfin, le financement de la mouvance Al-Shabaab a toujours divisé les experts. Les Somaliens se distinguent par un attachement très fort à leur terre natale, et « l’argent envoyé par la diaspora génère une économie dont profite les Al-Shabaab » estime Bathylle Missika, chef de projet pour le réseau international sur les situations de conflit à l’OCDE. Certaines rumeurs voient dans le retrait des milices Al-Shabaab de Mogadiscio, un lien avec l’actualité Libyenne. Car il est maintenant de notoriété publique que l’Erythrée, et certains membres de la Ligue Arabe, finance la mouvance islamiste Somalienne, afin d’affaiblir à ses frontières l’Ethiopie, cette originalité chrétienne dans la corne de la l’Afrique.

Confusion à Mogadiscio

«  Ce que l’on peut retenir après 20 ans de guerre civile interminable, c’est que la violence s’auto-entretient  », confie avec pessimisme Mohamed Yusuf, le directeur de l’Hopital Medina. Par ailleurs, la défiance des somaliens à l’égard de l’actuel Gouvernement fédéral de transition (GFT) reste très grande, tout particulièrement depuis deux mois avec le limogeage du jugé très sincère premier ministre Farmajo. La force du président Sharif Sheikh Ahmed, c’est encore son soutien intact de la communauté internationale. Pourtant cette apellation de gouvernement de transition est de moins en moins méritée, après son report, encore et toujours, des élections.

Enfin le contrôle Mogadiscio reste un jeu de forces complexes. « Les Al-Shabaab ont quitté Mogadiscio mais aujourd’hui la ville reste une mosaïque ambiguë. Dès que l’on change de district on a un nouvel interlocuteur », explique Tony Burns, coordinateur de l’ONG locale Saacid. A Mogadiscio, les cris et les coups de feu n’ont pas disparus. La ville grouille d’hommes surarmés en treillis, dont on parvient difficilement à distinguer s’il s’agit de forces pro-gouvernementale, d’une sécurité privée subordonnée au pouvoir ou d’un groupe mené par un chef de guerre opportuniste. La corruption et le business de la guerre font souvent recette : « celui qui lutte contre les monstres, doit veiller à ne pas se transformer en monstre » rappelle Kadidja Cosoble, une somalienne experte en résolution de conflit. Trop souvent confrontés à des attitudes que l’on peut qualifier d’inhumaines, les somalis demeurent marqués par les logiques de la guerre. Et, tant que quelques uns peuvent toujours raviver les braises, les espoirs de paix et de reconstruction restent fragiles.

Un gouvernement qui ne contrôle qu’une partie infime du pays

Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, l’Etat Somalien s’est écroulé. Au nord, le Somaliland et le Puntland sont devenus deux entités séparées, relativement stables, mais non reconnues internationalement. Ce sont des états de facto, avec une monnaie, une capitale et un drapeau. Le Puntland, littéralement la « terre de la pointe », à l’extrémité de la corne de l’Afrique, est désormais célèbre pour être la base arrière des pirates somaliens.

De son coté, le Somaliland a organisé et tenu des élections en juillet 2010 qui sont les seules de la région à avoir satisfaites aux standards internationaux. Fait rare sur le continent, le candidat de l’opposition, Ahmed M. Maha Silanyo a remporté les élections au détriment du président sortant, sans le moindre heurt.

Là bas, en raison de la stabilité politique, les effets de la sécheresse se font beaucoup moins ressentir et aucune famine n’est encore annoncée.

J.-S. M.

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  • J’ai trouvé divers articles qui causaient de ça, j’apprécie la clarté de vos observations. Julien sur les jeux de roulette gratuite

    Julien4 Le 19 décembre 2013 à 00:50
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  • Franchement ric-rac pour mon pointage au boulot cette fois, je n’ai pas vu la pendule, trop absorbé par vos observations pertinentes ! Emmanuelle du site abordant la meilleure banque en ligne

    Emmanuelle Le 25 décembre 2013 à 13:52
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