Accueil > idées/culture | Par Cécile Babin | 1er février 2006

A prendre ou à laisser. La boîte vide.

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Chaque soir, jusqu’à six millions de téléspectateurs regardent pendant trois quarts d’heure un candidat ouvrir des boîtes. Plus de 30 % d’audience quand ils sont tous au rendez-vous. Plus de 40 % des téléspectatrices de moins de 50 ans. 10 % des Français.

Le candidat, la candidate, ouvre une boîte, puis une autre, puis une autre encore et ainsi de suite. Il, elle, en ouvre une, et, selon, son visage s’illumine, elle crie de joie, il pleure, elle peine à contenir ses larmes. Aucune question posée, aucune réponse à trouver. Quel intérêt pour les téléspectateurs ? Mystère. Le phénomène se reproduit cependant soir après soir, à 19 heures sur TF1. Tentons d’élucider.

Remarquons d’abord que l’émission est présentée par Arthur, un animateur très populaire.

Voyons ensuite que ce jeu met à l’honneur la France des provinces. En effet, chacune de ces boîtes contenant une somme d’argent allant de 1 centime à 500 000 euros est confiée aux mains d’un représentant d’une région française. Le candidat qui tente sa chance ce soir-là élimine une par une toutes les boîtes jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une seule dont il emporte la somme contenue. Ainsi il demande l’ouverture de la boîte Lorraine à une jeune Lorraine ou celle de la boîte Poitou-Charentes à un type du coin. Ce dispositif recourt à un processus bien connu que l’on peut appeler processus de proximité-incarnation-identification qui : on a pu l’observer dans les journaux de Jean-Pierre Pernaut, comme à travers les nombreuses photos de groupe qui illustrent la presse quotidienne régionale, comme lors des soirées d’élection de miss France : rencontre toujours un joli succès.

Observons encore que ce jeu s’appuie sur une problématique tant individuelle qu’universelle : le besoin d’argent, inhérent à la condition même d’individu lambda ayant des désirs raisonnables mais touchant un salaire lambda.

Par rapport à cette problématique, le jeu introduit un personnage important de la vie moderne : un banquier. Il apparaît dans l’émission de manière désincarnée puisqu’il ne fait que téléphoner à Arthur pour proposer de temps en temps au candidat de repartir tout de suite avec 20 000 ou 50 000 euros et semer ainsi le trouble dans ses paris. Mais ce banquier n’est pas qu’un ressort du suspense, il vient aussi susciter des émotions chez le candidat. Ainsi, si ce dernier a éliminé des boîtes intéressantes, il reçoit un coup de fil ricanant et s’entend traiter de looser, ce qui vient forcément faire écho à ce sentiment d’être un pauvre type pris en flagrant délit qu’on éprouve toujours un peu à l’heure d’aller négocier les agios d’un découvert.

Mais heureusement Arthur sait créer une ambiance sympa pour encourager les candidats. Sur son plateau, on s’appelle par son surnom et on se fait des petites bises à toutes les occasions. Les mains de l’animateur se baladent sur les hanches ou les épaules des candidates, il leur tourne autour, les serre dans ses bras en guise de réconfort, dragouille à coup de gentils clichés. Sans doute pour faire semblant de supprimer la distance entre l’animateur star et le candidat anonyme et sans attrait. Sans doute aussi pour rendre l’ambiance doucement excitante, comme celle d’un club Med après l’apéro, comme celle d’un resto animé de province où on ferait les fous, où on danserait debout sur les tables avant de se retrouver dans une discothèque de bord de départementale.

D’ailleurs, à chaque fois qu’une boîte est ouverte, la musique envahit le plateau. Si le candidat perd peu, c’est la fête. Les représentants régionaux font des moulinets avec leurs bras sur Alexandrie Alexandra dans leurs chemises cintrées et colorées, les filles, qui ont revêtu leurs minijupes, se tapent la hanche l’une contre l’autre sur un air de Village People. Mais quand le candidat vient à perdre 50 000 euros, l’ambiance vire au drame et c’est la BO du Dernier des mohicans qui fait monter la pression.

On pleure, on rit, c’est un festival d’émotions que devient ce jeu de hasard pur, sorte de loto où, plutôt que de gagner ou de perdre instantanément, le candidat supporte quarante-cinq minutes d’espoirs et de déceptions successifs durant lesquelles Arthur et son banquier le maintiennent dans l’illusion que ce sont sa sagacité et sa perspicacité, sa volonté presque, qui sont à l’épreuve. De quoi se sentir mal, d’autant que l’animateur sait rappeler juste quand il le faut à Coccinelle qu’elle a tant besoin de ces 100 000 euros pour rebondir et démarrer une nouvelle vie, à Biscotte qu’au rythme où elle perd de l’argent, sa mère, qui s’est sacrifiée tant d’années pour son éducation, ne fera jamais de sa vie ce voyage dont elle a toujours rêvé.

/« A prendre ou à laisser », du lundi au vendredi à 19 h sur TF1/

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