Accueil > Culture | Par Marcel Martin | 1er mai 1999

A propos de Cannes

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Une fois de plus, Cannes va affirmer sa spectaculaire préséance dans la ronde annuelle des festivals. Sa position dominante continue à susciter des jalousies, comme en témoignait encore récemment la poussée de fièvre obsidionale du directeur de la Berlinale, le même qui, voilà quinze ans, a avancé son festival de juin à février dans le naïf espoir de grappiller au passage quelque production hollywoodienne de prestige attendue par son rival. Le triomphe pour Cannes, cette année, serait d’obtenir en première mondiale le dernier film de Kubrick ; par ailleurs, les candidats étrangers de poids ne manquent pas.

Pour la France, la compétition semble plus ouverte mais aussi plus aléatoire par suite de l’absence de personnalités majeures parmi les possibles prétendants. Ainsi, sauf heureuse révélation, on voit mal a priori quel film français pourrait être en course pour la Palme d’or, ce qui risque de confirmer la traditionnellement médiocre aptitude de notre production à décrocher la récompense suprême, obtenue seulement quatre fois en quarante ans, pour Orpheo Negro, les Parapluies de Cherbourg, Un homme et une femme et Sous le soleil de Satan. En dépit de sa situation de plus en plus difficile quant aux "parts de marché", malgré la potion magique d’Astérix, notre cinéma continue à faire preuve d’une belle vitalité. Mais l’improbable Palme d’or semble confirmer, d’une certaine manière, les raisons des réticences du public français lui-même à l’égard d’une partie, pourtant loin d’être la moins valable, de la production nationale.

Que penser de cet état de fait ? Mon confrère Jean-Michel Frodon a élaboré, dans son livre la Projection nationale, un constat qui suggère une raison convaincante à cette désaffection : nos films seraient en défaut d’universalité parce que dépourvus de "messages à délivrer au monde". Face aux Américains exaltant l’esprit de conquête et proposant, à travers l’épopée liée au mythe historique de la Frontière réactivé par la science-fiction, une "projection" sur l’avenir, les Français, dont on sait depuis Abel Gance qu’"ils n’ont pas la tête épique", s’enfermeraient dans un repli frileux sur l’analyse psychologique et morale héritée de la tradition littéraire et théâtrale triomphante à l’époque où le français était la langue universelle. Aujourd’hui, c’est le langage hollywoodien qui est le média universel parce qu’il répond au besoin des masses de rêver face à un monde inquiétant et insaisissable.

Nos cinéastes, qui ne s’intéressent guère à l’Histoire, préfèrent l’introspection à la "projection" car ils sont trop lucides et trop sceptiques pour proposer une quelconque "vision" supposée soulever la ferveur des masses. D’où leur confinement dans une réflexion existentielle non dénuée, au pire, de narcissisme, mais refuge, au mieux, d’une authentique créativité refusant le formatage et le conformisme : et loin d’ignorer le réel quotidien, ils en donnent des témoignages qui constituent "autant d’états des lieux de notre société", comme le soulignait ici même Luce Vigo. Loin de l’optimisme infantile du cinéma américain, de ses certitudes identitaires et de sa dramaturgie anesthésiante, ces films peuvent captiver un public curieux et ouvert qui, comme Bruno Ganz, saisi au hasard d’une interview, "déteste se sentir écrasé par la surcharge des sentiments et de l’action".

Dans sa biographie de René Clair, Pierre Billard présente l’auteur du Million comme l’incarnation d’une tradition de la francité. On en trouvera la confirmation, au prix d’un jeu de mots tout à fait en situation, dans une formule de Rivarol à propos de cette tradition : "Tout ce qui n’est pas clair n’est pas français." Alors, au diable la Palme d’or ! Notre cinéma a bien d’autres mérites à faire valoir que de trompeuses et fragiles victoires remportées dans le grand cirque commercial et médiatique de la Croisette.

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