Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er février 2007

Abou Dhabi s’offre un invité de marque

Un "Louvre d’Abou Dhabi" devrait voir le jour en 2012 sur l’île de Saadiyat. L’accord a officiellement été signé mardi 6 mars entre la France et les Emirats arabes unis. Rien de plus naturel à l’ère de la mondialisation que la circulation des oeuvres d’art. Pourquoi l’ouverture d’un Louvre dans les Emirats Arabes unis a-t-elle suscité une vraie levée de boucliers ? Les termes du débat autour de l’exportation de cette griffe d’un nouveau genre.

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L e petit milieu de l’histoire de l’art rue dans les brancards. L’événement est insolite. Cette corporation n’a pas l’habitude de dresser des barricades. Les conservateurs sont d’ailleurs soumis à un « devoir de réserve » qui n’incite pas à l’insoumission. Mais une fois n’est pas coutume. Des historiens de l’art, des directeurs de musées, des conservateurs, des conférenciers, des restaurateurs, des artistes se sont soulevés d’une seule voix contre le projet ministériel de créer un « Louvre » à Abou Dhabi, capitale des Emirats arabes unis. La polémique a pris des proportions inattendues. Elle avait débuté par une tribune publiée mi-décembre dans le journal Le Monde. Le titre en était incisif : « Les musées ne sont pas à vendre ». Françoise Cachin, Jean Clair et Roland Recht n’y mâchaient pas leurs mots. L’ancienne directrice des Musées de France, le conservateur honoraire du musée Picasso et le professeur d’histoire de l’art au Collège de France dénonçaient les dérives commerciales des établissements culturels. Parmi lesquelles, l’exportation du Louvre aux Emirats arabes unis. Il faut dire que ce riche Etat du golfe Arabo-Persique sait se montrer convaincant. Soucieux de développer le tourisme, il aurait offert près de 700 millions d’euros à la France en échange de la griffe « Louvre » et du prêt à long terme de plusieurs centaines d’œuvres issues des collections de différents musées français. Ces prêts pourraient durer jusqu’à deux ans. La pétition lancée, dans la foulée de cette tribune, sur le site Internet La Tribune de l’art (1) a recueilli des milliers de signatures.

Tous unis contre le Louvre des sables. Un musée où pourraient être censurés sujets religieux et peintures de nus, si la demande était jugée raisonnable. Du pain bénit pour le Front national... Didier Rykner, historien de l’art, à l’origine de la fronde, a reçu le soutien embarrassant de Philippe Herlin, responsable de la culture au FN, dont il a immédiatement supprimé la signature. Mais cela n’a pas empêché un militant du jeune parti Alternative libérale de taxer cette pétition de « protectionniste » sur le site « Agoravox ». Ce type de contresens n’est pas sans servir les intérêts des acteurs du projet. S’érigeant en chantres de la circulation des œuvres et du rayonnement de la France, ils ont tâché de déplacer le débat. A leur tête, le ministre de la Culture, le président du musée du Louvre et la directrice des Musées de France. Jack Lang, rare personnalité politique à s’être exprimée dans les médias, s’est dit fier de « la présence du Louvre à l’international ». Exit la question soulevée par les pétitionnaires de la commercialisation du patrimoine public.

Derrière les beaux principes, il n’est pourtant pas difficile de déceler une affaire de gros sous. « Pourquoi ne pas développer des échanges avec le continent africain ? Il y aurait beaucoup de choses à imaginer avec le Quai Branly », ironise le communiste Michel Duffour, ancien secrétaire d’Etat au patrimoine et à la décentralisation culturelle. Ce projet, il le voit comme « une opération politico-économique » : « Quand on songe à la pauvreté des Alliances françaises dans le monde, on peut douter du souci affiché d’accroître le rayonnement de notre culture. »

PRETER OU LOUER ?

Business oblige, les œuvres ne sont jamais exportées au Mali ni au Bénin. Mais aux Etats-Unis, en Chine et aux Emirats. Comme Atlanta et Shanghai (voir encadré p. 55), Abou Dhabi est un allié en or. La France fournit le pays en matériel militaire, et notamment en avions de combat. De son côté, l’île artificielle pour touristes richissimes fait de l’œil aux établissements culturels français. La Sorbonne d’Abou Dhabi a ainsi ouvert ses portes fin novembre 2006. « C’est l’ambassadeur des Emirats arabes unis qui me l’a proposé. Ils financent complètement l’université, mais l’enseignement est assuré par nos professeurs. On me dit que je vends l’université alors que, au contraire, elle va contribuer au rayonnement de la culture et de la pensée françaises ! », déclarait l’éloquent président de Paris-IV, Jean-Robert Pitte, dans Télérama. Affaire conclue. Le projet de musée faisait pendant ce temps l’objet de tractations secrètes entre le ministère de la Culture, la Direction des musées de France et les Emirats arabes unis. « Nous n’avons pas été mis au courant, encore moins consultés. J’ai appris la nouvelle, comme mes collègues, par le Journal des Arts. Pourtant, dans une démocratie, chacun doit pouvoir participer selon ses compétences », déplore Anne Dary, conservatrice en chef des musées du Jura et signataire.

Elle est inquiète. De fait, les conservateurs de province sont en première ligne. « La règle, c’est le prêt gratuit. Nous prêtons des œuvres et nous nous en faisons prêter. A Abou Dhabi, les œuvres vont être louées. Si cette pratique s’étend, nous n’aurons plus les moyens financiers de monter des expositions temporaires », alerte Anne Dary. Elle insiste : « Ce n’est déjà plus complètement gratuit. Les conditions de prêts sont de plus en plus lourdes à supporter : nous devons payer l’ouverture du dossier, l’encadrement, le dépoussiérage, des transporteurs spécialisés, etc. » Abou Dhabi n’est pas sans précédents. Il était déjà arrivé que des œuvres soient louées à l’étranger. Un contrat passé entre le musée de l’Orangerie et le Japon avait ainsi rapporté sept millions d’euros. C’est ce qu’a rétorqué Henri Loyrette, président du Louvre, à Françoise Cachin, qui était alors directrice des Musées de France. « Depuis vingt ans, des expositions clés en main sont vendues à l’étranger, rappelle Didier Rykner. Mais nous avons changé d’échelle. Dans le cas présent, il n’existe aucun projet scientifique. » Le ministre de la Culture a promis que l’intégralité des recettes serait reversée à la Direction des musées de France, au Louvre et aux musées prêteurs. Dans les termes du contrat révélés par Le Monde, on peut lire : « La France s’engage à fournir quatre expositions temporaires par an pendant dix ans. (...) Pour cette prestation, Abou Dhabi versera 150 millions d’euros à la France, dont le tiers sera reversé au titre de « soutien aux musées qui auront prêté ». » Mais Patrick Ramade, conservateur au musée des Beaux-Arts de Caen et signataire, reste préoccupé : « La contrepartie financière était limitée et affectée à des buts très précis. Nous savions que l’argent allait servir, par exemple, à rénover le bâtiment ou à restaurer certaines œuvres. »

MOTIVATIONS

Il est rare qu’une question culturelle fasse autant parler d’elle. La polémique, dont s’est emparée la presse française et étrangère, a même franchi les frontières. Dans ce brouhaha médiatique, le silence des partis politiques résonne de façon assourdissante. Bernard Hasquenoph, président de l’association « Louvre pour tous », est effaré : « Soit ils n’ont pas d’avis, soit ils sont d’accord. Qui ne dit mot consent... » Certes, des élus de droite comme de gauche ont signé l’appel. Mais c’est en général en leur nom qu’ils ont pris position. Leurs motivations diffèrent. Alexandre Galdin, conseiller général et municipal UMP de Paris, a juste voulu « tirer la sonnette d’alarme ». Pour lui, « les limites ne sont pas franchies ». S’il se dit « inquiet de la commercialisation croissante de l’art », il estime en revanche que les auteurs de la tribune « poussent le bouchon un peu loin. Je ne suis pas opposé au Louvre d’Abou Dhabi, ni à la location des œuvres. Seulement, il ne faut pas en exagérer la durée : plusieurs années, c’est long. Jusqu’à maintenant, nous étions habitués à ce que les tableaux partent pour six mois ». Yann Wehrling, porte-parole des Verts, est plus à son aise pour critiquer le projet. Il trouve « choquant que l’Etat ne mette pas les moyens nécessaires pour financer le patrimoine public. Je ne partage pas les arbitrages budgétaires du gouvernement ». Yves Dauge, sénateur PS d’Indre-et-Loire et conseiller de l’Unesco sur le patrimoine, se sent lui aussi concerné. D’autant qu’il a dirigé la mission des grands projets de François Mitterrand. « Nous avons été sollicités, à l’époque, pour concevoir des équipements culturels en Corée, par exemple. » Il précise : « Je ne suis ni contre les prêts d’œuvres ni contre les expositions qui voyagent à l’étranger. Mais à Abou Dhabi, il s’agit d’alimenter tout un fonds pour plusieurs années. Cela aurait nécessité une sérieuse réflexion avec les conservateurs. » A demi-mot, il avoue craindre un « alignement sur les pratiques anglo-saxonnes. Celles-ci considèrent que les œuvres équivalent à un capital que l’on peut faire fructifier ».

LIBRE A VOUS...

Depuis leur transformation en établissements publics administratifs (EPA), les musées nationaux sont obligés de développer leurs propres ressources. La billetterie et la recherche de mécénat sont ainsi devenues des mannes dans cette nouvelle course à l’argent. Elles représentent des postes stratégiques. La location d’œuvres pourrait connaître le même sort. Les musées seront libres de prêter ou non. Mais des pressions risquent de se faire sentir. « Les conservateurs de musées de province auront beaucoup de mal à résister aux demandes des maires qui voudront absolument louer une partie des collections », estime Didier Rykner. La prochaine étape ? Maurice Lévy, président du groupe Publicis et directeur du Palais de Tokyo, a remis au ministre de l’Economie un rapport : L’économie de l’immatériel, La croissance de demain. On y trouve une inquiétante recommandation : il suggère de permettre aux musées non seulement de louer, mais aussi de « vendre certaines de leurs œuvres ». Au chapitre intitulé « Les établissements culturels sont privés de la capacité de mettre leurs œuvres au service de leur marque », on peut ainsi lire : « A l’heure actuelle, les musées ne sont pas autorisés à louer ou à vendre les œuvres d’art, qu’elles fassent partie de leurs collections permanentes ou de leurs réserves, pour financer des opérations assimilables à des investissements, qu’il s’agisse d’acquisition ou de projets de restauration et de développement. » Puis : « La pertinence de cette restriction est une question qui mérite aujourd’hui d’être posée. » Les défenseurs du Louvre d’Abou Dhabi se gardent bien d’étayer ce propos. Au contraire, ils brandissent un principe absolu : l’inaliénabilité des collections publiques. Mais une chose est sûre, il n’est plus tabou de voir dans la culture un outil au service de l’économie. Les « esprits grincheux », ainsi traités par leur ministre, sont sommés de s’en accommoder. Et avec le sourire.

Marion Rousset, Regards, décembre 2006

UNE AGENCE SPECIALISEE DANS L’EXPORTATION DES MUSEES

L’expérience d’Abou Dhabi risque de faire des petits. L’internationalisation des musées est, en effet, appelée à se développer. Le gouvernement veut créer une agence de conseil chargée d’aider les établissements culturels à se dupliquer à l’étranger. Elle aura une mission de service public mais fonctionnera comme une société privée. Elle ne sera pas soumise à une tutelle. Extrait du discours de Renaud Donnedieu de Vabres prononcé le 16 janvier 2007 devant les directeurs et conservateurs des musées de France.

« Pour porter le projet d’Abou Dabi et appuyer les musées qui le veulent, j’ai décidé la création d’une Agence internationale des Musées de France. Il s’agira d’une société de conseil souple et légère qui comprendra notamment une équipe scientifique. L’Agence prendra la forme d’une société par actions simplifiée dont les parts seront détenues par tous les musées qui ont le statut d’établissement public, au premier rang desquels le Louvre, bien sûr, mais également le centre Pompidou, le musée du Quai Branly, Orsay, Versailles, Guimet ainsi que la Réunion des musées nationaux. Il s’agira donc d’une filiale commune des musées et non d’un établissement autonome. Cette société devra agir comme prestataire de conseil pour les musées qui demanderont ses services. Elle ne jouira d’aucun monopole ni d’aucune tutelle et n’interviendra pas dans les projets bilatéraux que vous estimez pouvoir développer vous-mêmes. Elle obéira à des règles de gestion privée, afin d’avoir la réactivité nécessaire, mais remplira une mission de service public, à l’opposé d’une société commerciale. Ses activités n’entreront donc pas dans le champ de la concurrence. »

UN CENTRE POMPIDOU EN CHINE

À Shanghai, un bâtiment du début du XXe siècle, situé dans le quartier de Luwan, pourrait accueillir une antenne du centre Georges-Pompidou. Celui-ci en assurerait la programmation. Une centaine d’œuvres issues de Beaubourg y seraient exposées par roulement. De plus, une collection d’art chinois contemporain serait créée. Interrogé par le journal Le Monde sur les « dérives commerciales » des musées français, Bruno Racine, président du centre Pompidou a répondu : « Ces craintes relèvent largement d’un fantasme. Le prêt est depuis longtemps une dimension essentielle des grands musées. » Avant de poursuivre : « Ceux qui grognent ne prennent pas en compte les œuvres rares que nous prêtent nos homologues étrangers. » Le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, taxant les opposants au Louvre d’Abou Dhabi de « grincheux », semble l’avoir inspiré. « Les inquiétudes ne seraient donc qu’un fantasme ? », insiste le journaliste du Monde. « L’inquiétude vient du fait que tous les musées sont confrontés au défi de la mondialisation et donc de la compétition. (...) Le Musée Guggenheim de New York a inventé un modèle qui peut aussi inquiéter, en monnayant la puissance symbolique du musée, sa marque et ses conseils. Mais avec moins de 1 % de subventions publiques, le Guggenheim a des impératifs que nous n’avons pas en France. » L’antenne chinoise de Beaubourg pourrait ouvrir en 2010.

LE LOUVRE D’ABOU DHABI, LES TERMES DU CONTRAT

L’établissement devrait ouvrir à la fin de l’année 2012. La France s’engage pour une durée de vingt ans. Elle a été chargée par les Emirats arabes unis de concevoir un musée à Abou Dhabi, dont Jean Nouvel devrait être l’architecte, et d’aider à sa gestion. Elle prêtera des œuvres issues de différents musées volontaires - 400 les quatre premières années, 100 les trois dernières - pour en alimenter le fonds permanent sur une durée de dix ans, le temps qu’Abou Dhabi crée ses propres collections. Les œuvres resteront sur place entre trois mois et deux ans. Par ailleurs, elle devra fournir clé en main quatre expositions par an pendant dix ans. Dans ce cas, les œuvres quitteront le territoire de deux à quatre mois. Ce projet devrait rapporter à la France environ 700 millions d’euros.

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