Accueil > idées/culture | Par Bernard Lahire | 11 juillet 2011

Actualité, savoir se taire

Les intellectuels sont de plus en plus souvent sollicités dans les
médias pour parler de l’actualité. S’ils apportent une expertise liée
à leur domaine de compétences, le sociologue Bernard Lahire estime
qu’ils perdent leur légitimité quand ils deviennent de simples
commentateurs des sujets imposés par la presse et le pouvoir.

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La construction
médiatique de la
réalité a fini par
imposer dans
l’ensemble de la
société un sens de ce qui est
« actuel », « important » et « digne
d’intérêt ». L’attention médiatique,
qui se concentre sur une
série d’événements ou de phénomènes,
tend fatalement à en
laisser d’autres dans l’ombre.
On mesure alors le pouvoir de
tous ceux qui, d’une manière directe
ou indirecte, contribuent à
« faire l’actualité », à la « définir »
et, au bout du compte, à établir
ce qui est largement considéré
comme la réalité du moment.

Le système de définition politico-médiatique
de la réalité fait
apparaître toutefois ses limites
de crédibilité à chaque fois
qu’un thème d’actualité rabâché
obsessionnellement durant
plusieurs jours, voire plusieurs
semaines, laisse brutalement
place à un autre fait jugé temporairement
plus urgent. Les gouvernants,
qui ont bien compris le
profit qu’ils pouvaient tirer d’un
tel système, s’efforcent de censurer
indirectement et subtilement
certains sujets en concentrant
l’attention sur d’autres
sujets qui font diversion. Une
partie de la force des grands
médias et de l’Etat réside ainsi
dans la possibilité d’orienter la
réflexion publique, de faire parler
ou d’obliger à débattre sur
des sujets imposés.

Rester silencieux

Lorsque des intellectuels décident
de résister à cette logique
(comme ce fut le cas avec l’appel
de Mediapart de décembre
2009, « Nous ne débattrons
pas », qui invite à ne pas débattre
sur « l’identité nationale »), on a
beau jeu de leur reprocher leur
manque d’ouverture, leur refus
paradoxal de débattre alors que
tout intellectuel est censé, nous
dit-on, être disposé en permanence à le faire. Grave erreur :
un intellectuel digne de ce nom
est une personne capable de
rester silencieuse quand elle
n’a rien à dire et de ne pas débattre
lorsque les conditions du
débat ou la question débattue
ne lui semblent pas correctes.
Son rôle serait plutôt de créer
le débat sur des questions
dont personne – parmi les personnes
autorisées à construire
l’actualité – ne veut entendre
parler ou ne trouve intéressant
de parler.

On a très souvent souligné le
caractère répressif de l’Etat
ou du « Pouvoir », sa force de
censure sur l’expression des
citoyens, alors que l’une de
ses plus grandes forces réside,
exactement à l’opposé de
ces tendances oppressives -
répressives, dans la capacité
à contraindre à parler,
débattre, commenter, discuter
l’ensemble des producteurs
de discours amateurs, semi professionnels
ou professionnels,
locaux ou nationaux, inconnus
ou très connus, sur des
thèmes imposés. La ruse du
pouvoir symbolique consiste à
forcer à parler sur des sujets
imposés qui détournent l’attention.
C’est bien pour cela
que les penseurs critiques devraient
redoubler de vigilance
face à ce qui se présente à eux
comme la réalité du monde ou
l’actualité brûlante. Brûlante un
jour, froide le lendemain, oubliée
le surlendemain. Et quelle
étendue de réalité sociale passée
continûment sous silence ?

Question de légitimité

On a pourtant vu se multiplier,
au cours des dernières décennies,
les interventions publiques
des chercheurs en sciences
humaines et sociales sur les
thèmes de l’actualité relevant
plus ou moins directement de
leur domaine de compétences.
La démarche paraît au départ
légitime : certains thèmes d’actualité
portent sur des secteurs
que les chercheurs connaissent
parfois très bien par leurs travaux
et ils peuvent assez aisément
intervenir pour modifier
des vues trop partielles, déformées
ou même mensongères.
Mais la situation est rarement
aussi simple que cela.

Travaillés par une pulsion politique
ou par un agacement
provoqué par des articles de
journaux, des chroniques radiophoniques
ou certaines émissions
télévisées, les chercheurs
peuvent se laisser aller à pratiquer
une lecture de l’actualité
sur laquelle ils ne possèdent
le plus souvent pas d’informations
autres que celles fournies
par les médias.

Lecture historienne, sociologique,
anthropologique ou
psychanalytique, qui détourne
peu à peu les mots issus d’une
discipline pour les faire tourner
selon un autre régime. De
mots-concepts, qui ont initialement
pour fonction de guider
les recherches empiriques,
on passe sans toujours s’en
rendre compte à un vocabulaire
permettant seulement de
dire autrement l’actualité imposée
et exprimée dans un langage
journalistico-politique.

Quel chercheur n’a pas ainsi été
tenté de réécrire, chaque matin,
l’actualité du jour en fonction de
ses propres tropismes conceptuels
 ? Croyant prendre ainsi
ses distances avec l’actualité
et montrer qu’il n’est pas dupe,
il ne fait pourtant que s’y soumettre
et y coller. Voulant faire oeuvre critique en publiant
des ouvrages qui s’attachent à
dire autrement ce que l’air du
temps énonce, il tombe dans
le « piège des discours » (Louis
Marin) qui lui était tendu.

Papiers d’opinion dans les
pages « débats » des grands
journaux nationaux, commentaires
au fil de l’actualité sur des
blogs personnels où se mêlent
parfois analyses sociologiques
sauvages, commentaires personnels
et pointes ironiques
(autorisant ce que les univers
académiques avaient réussi à
tenir jusque-là dans les coulisses
des disciplines), les chercheurs
en sciences humaines
et sociales réagissent donc de
plus en plus fréquemment à
l’actualité du moment.

Délestés des enquêtes qui légitiment
ordinairement leur propos,
ils réduisent leurs savoirs
à des « grilles de lecture » de
la réalité ou, plus exactement,
à des « visions » d’une actualité
construite et informée par
d’autres. Ils ne se distinguent
guère alors des acteurs politiques
ou syndicaux qui, lecteurs
des sciences humaines et sociales,
proposent parfois dans
les mêmes médias des « lectures
 » très semblables d’événements
ou de phénomènes.

Opinions ordinaires

Les sciences humaines et sociales
y gagnent certainement
une extension de l’aire de diffusion
de schèmes d’interprétation
du monde social issus des
sphères savantes. Elles perdent
par contre en rigueur de propos
et en crédibilité scientifique,
dans la mesure où l’urgence
de l’intervention et l’absence
d’enquête spécifique les rapprochent
malgré tout des opinions
ordinaires. En se prêtant
au jeu médiatique, les sciences
humaines et sociales perdent
surtout en capacité de dépaysement,
de décentrement, de
dévoilement ou de remise en
cause radicale des terrains
qu’on leur propose.

Il me semble d’ailleurs que les
faits d’actualité devraient moins
être commentés qu’étudiés
comme des faits sociaux à part
entière. Les éléments de réalité,
tels qu’ils sont mis en forme
par des journalistes, et le cortège
des commentaires qui s’y
raccroche, sont à considérer,
moins comme des discours
plus ou moins crédibles portant
sur des faits précis que comme
des actes d’énonciation qu’il
faut d’abord et avant tout rapporter
à leurs énonciateurs.
Ces discours-actes parlent en
fin de compte plus de ceux qui
les produisent que de ce à quoi
ils sont censés se référer.

De ce point de vue, une affaire
comme celle de DSK et des
sept chefs d’accusation retenus
contre lui pour crime sexuel
par un tribunal pénal de New
York est potentiellement riche
en commentaires de toutes
sortes. L’arrestation puis la mise
en accusation d’un homme de
pouvoir promis à un avenir
présidentiel, la sexualité des
puissants, les rapports de domination
homme - femme, riche -
pauvre, diplômé - analphabète,
européen - africain, les différences
de perception culturelle
en matière de sexualité ou de
justice entre les Français et les
Nord-Américains, tout cela réveille
inévitablement des lignes
de clivage et déclenche des
discours divers et variés.

On voit bien en pareil cas
comment les médias mettent à leur « Une » un événement
par rapport auquel chaque
commentateur privé ou public,
anonyme ou connu, se positionne
en fonction de son rapport
à l’événement et de sa
situation sociale personnelle.
Innocence ou culpabilité de
DSK, les paroles et écrits ordinaires
ou publics se déploient
indépendamment de ce qui
s’est passé dans une suite d’un
grand hôtel de New York, mais
témoignent davantage du rapport
que les commentateurs
entretiennent à l’égard de tel ou
tel élément de l’affaire.

Au moment où personne ne
sait encore grand chose, les
réactions varient ainsi selon
que le commentateur est un
ami personnel, un rival du
même parti, un rival d’un parti
de l’autre camp, sa femme ou
ses enfants ; elles ne peuvent
être les mêmes selon qu’il
est socialement « petit » ou
« grand », d’origine modeste ou
bourgeoise, femme ou homme,
noir ou blanc, immigré ou non,
etc. Il y a, au fond, autant d’« affaires
 » que de « communautés
interprétatives
 » (Stanley Fish)
en mesure de lui donner sens ;
le même événement – qui a sa
logique propre et dont on peut
espérer que la justice parvienne
à établir la véritable nature – n’a
cependant pas le même sens et
ne renvoie pas aux mêmes réalités
pour toutes celles et tous
ceux qui le commentent.

La « tragédie » DSK

Ainsi lorsqu’un ancien garde des
Sceaux de François Mitterrand,
ami personnel de l’accusé (Robert
Badinter, ndlr
), veut nous
émouvoir sur la « tragédie » que
vivrait DSK, en donnant l’image
d’un homme la veille si puissant,
si important, si respecté,
qui est brutalement « détruit »,
il laisse supposer qu’il y aurait
moins de raison de s’émouvoir
de la situation de ceux qui, arrêtés
dans les mêmes conditions,
chutent cependant de moins
haut. Lorsqu’on vit déjà au bas
de la société, dans l’indignité
sociale, économique et culturelle
permanente, l’arrestation
ne serait pas aussi violente et il
n’y aurait, dans ce cas, presque
pas de chute.

« Bouleversé et indigné », l’ancien
ministre de la Justice promu
au rang de « sage » unanimement
respecté ne l’est que pour les
puissants. Indignation socialement
sélective. Et lorsqu’il traite
de « plaisanterie » le fait que l’on
puisse affirmer que «  la justice
est égale pour tous
 », ce n’est
pas pour rappeler que le système
judiciaire est souvent plus
dur, impitoyable et insouciant
des effets produits lorsqu’il traite
des plus faibles.

Bien au contraire, l’injustice serait
faite au puissant parce que
« le monde entier le connaît  » :
« En vérité, quand DSK est
assis au milieu des autres, il
est ravalé délibérément au rang
du minable dealer.
 » Le dealer,
lui, est forcément « minable » et
vous ne pouvez tout de même
pas comparer un minable à
un homme « promis aux plus
hautes destinées
 ». Quand à
la femme de ménage, la « présumée
victime
 », elle n’a évidemment
pas le droit au même
traitement. Et de « tragédie », il
n’est aucunement question à
son sujet.

Le même mépris de classe
s’exprime encore lorsqu’un philosophe médiatique (Bernard-
Henri Lévy, ndlr
) lance
que DSK n’est pas le « quidam absolu » et qu’« on sait bien que
tout le monde n’est pas pareil
 »
parce que l’opinion publique ne
traitera pas de la même façon
un homme aussi célèbre que
DSK et un anonyme : « Bien
sûr que la démocratie dit qu’il
faut traiter tout le monde de
la même façon, mais tout le
monde n’est pas tout le monde.
Le président du FMI, l’homme
qui était au bord d’être candidat
à la présidence de la République
française menotté, il est
évident que ça n’est pas le quidam
absolu.
 »

Tout le monde n’est pas tout
le monde : le rappeler pour critiquer
les images et la traque
médiatique d’un puissant, mais
vite l’oublier à propos des
moyens financiers dont dispose
DSK pour être libéré sur
caution, préparer sa défense à
l’extérieur de la prison dans un
appartement luxueux et payer
les services d’avocats auxquels
le « quidam absolu » ne pourra
jamais faire appel pour faire
valoir ses droits.

Mépris et sexisme

Le même mépris de classe se
double, enfin, d’un sexisme
aristocratique dans les propos
d’un journaliste (Jean-François
Kahn, ndlr
) parlant sur un ton
badin d’une «  imprudence  »
et d’un « troussage de domestique
 ».

Porter un regard sur l’actualité,
pourquoi pas ? Mais prendre
d’abord et avant tout pour objet
les fabricants de réalité médiatico-
politique et saisir ce que
les commentaires des « faits
d’actualité » révèlent concernant
les inconscients sociaux,
tout particulièrement ceux liés
à toutes les formes de domination
qui trament silencieusement
nos sociétés. Et surtout, la
tâche des intellectuels ne serait
pas totalement accomplie s’ils
ne faisaient pas apparaître, par
leurs travaux, l’ensemble des
réalités trop souvent exclues de
l’actualité et vouées à une sorte
d’inexistence sociale.

Bernard Lahire est
professeur de sociologie
à l’ENS de Lyon et
directeur du Groupe de
recherche sur la socialisation
au CNRS.

Ses
travaux récents portent
sur les conditions de vie
et de création des écrivains.
Il a publié Franz
Kafka. Eléments pour
une théorie de la création
littéraire
, (éd.
La Découverte, 2010).

Cet été, Bernard Lahire vous suggère...

... un roman : Liens de famille

« Une formidable auteur
brésilienne (d’origine
ukrainienne) que je situerais
entre Virginia Woolf et
Marguerite Duras.
 »

Liens de famille, de Clarice Lispector,
traduit du brésilien par Jacques
et Teresa Thiériot, éd. Des femmes,
1989, 250 p., 22 €.

Portfolio

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Vos réactions

  • Deux points, sur lesquels je travaille dans une perspective de critique des ’mass-médias’ :

    L’actualité est en fait l’Actualité, une notion proche de celle du Marché, guidé(s) et régulé(s) par une main invisible. L’Actualité (ou son équivalent ’l’Information’) est une quasi divinité : elle ne s’arrête jamais, elle nous commande, et ses intercesseurs nous promettent, au cours de ’grande messe’, de nous faire tout savoir, de tout comprendre...

    Il me semble que la sphère très réduite des mass-médias français (qui sont en fait parisiens, centralisation oblige) fonctionne sur le mode scientiste. D’où l’intérêt des experts (vrais scientifiques qui fourniront leur caution), mais aussi l’utilisation obsessionnelle des sondages (les instituts de sondage, héritiers des hygiénistes du 19è) et toute l’esthétique-ùarketing des mass-médias d’information, qui tourne grosso-modo autour d’une représentation de la haute technicité, de la performance et encore plus inquiétant, de l’omnipotence.

    Alors que tout n’est que simulacre, contreplaqué et peinture, jeu de projecteurs et de focales, effets spéciaux informatisés.

    Arnaud Ragon Le 20 mai 2014 à 01:29
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