Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er octobre 2007

Afrique : où sont les héritiers de Sankara ?

Il y a vingt ans, le 15 octobre 1987, l’assassinat de Thomas Sankara mettait fin à une expérience révolutionnaire de quatre ans au cœur de l’Afrique sahélienne. La figure de ce jeune militaire, progressiste pressé, reste importante bien au-delà du Burkina Faso et même du continent. Mais depuis sa mort, aucune expérience comparable n’a vu le jour en Afrique. L’héritage est à prendre.

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« Il faut choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous. » Thomas Sankara, à qui l’on prête cette citation, avait choisi : il tournait à l’eau plate, comme le peuple dont il avait pris en main la destinée. Etre en phase avec les problèmes quotidiens de la population, adopter un mode de vie cohérent avec le projet défendu (la Renault 5 était le véhicule présidentiel et il voyageait en seconde classe), étaient des obsessions du président du Burkina... « Il a démystifié le pouvoir , analyse David Gakunzi, jeune écrivain rwando-burundais. Tout le contraire d’un Mobutu, par exemple. Et y compris avec des choses symboliques comme la voiture de fonction, il a veillé à toujours se tenir aux côtés du peuple. »

Cette ligne de conduite, dans laquelle on trouve trace à la fois de son éducation chrétienne et de sa formation marxiste, a souffert peu d’entorses chez Thomas Sankara. Elle fait sens dans un héritage politique où l’on peut aussi noter la défiance vis-à-vis des institutions financières internationales et des puissances occidentales, un net engagement internationaliste et une vision volontariste du développement, fondée sur la nécessité de produire et de consommer national. Le tout dessinant une version avant l’heure du « penser global/agir local » altermondialiste. « Beaucoup de responsables africains n’hésitent pas à s’y référer au besoin, ricane Bruno Jaffré, l’un de ses biographes qui séjourna à plusieurs reprises au Burkina Faso pendant la révolution. Ils savent l’estime que lui gardent les populations... mais selon moi, aucun dirigeant actuel n’a la légitimité pour revendiquer la filiation de ce qui a quand même été une rupture révolutionnaire radicale. »

L’Afrique balkanisée

On a bien assisté au cours des vingt dernières années sur le continent africain à des transitions démocratiques probantes (Sénégal en 2000, Kenya en 2002, ou Mauritanie récemment) ou à des sorties de conflits correctement négociées (Afrique du Sud, Mozambique, Liberia). Mais aucun responsable contestant un tant soit peu l’ordre mondial et se risquant sur une autre voie de développement n’est parvenu au pouvoir. Alors que dans le même temps des Chavez, Lula ou Morales accédaient aux plus hautes fonctions en Amérique du Sud.
« Ces leaders de gauche sud-américains ne sont pas venus de rien, estime David Gakunzi. Mouvement des sans-terre, théologie de la libération, un terreau de mobilisations existait sur lequel ils ont pu pousser. En Afrique, nous n’en sommes qu’à l’émergence d’un mouvement social. Dans certains pays, les paysans, les femmes s’organisent, mais cela est encore très récent. » Pour Odile Biyidi, présidente de l’association Survie, les raisons sont aussi externes : « L’Afrique est bien plus balkanisée que l’Amérique latine, et le joug néocolonial y est tel que tout mouvement d’émancipation est coupé à la racine. Il ne faut pas rêver : depuis quarante ans, les dirigeants corrompus alliés aux anciennes puissances coloniales mènent la chasse aux progressistes. » Déjà, au moment de la révolution sankariste, rappelle Bruno Jaffré, « ce n’est pas tant que le Burkina Faso soit révolutionnaire qui a inquiété les puissants mais plutôt l’hypothèse de voir l’expérience s’étendre autour, notamment en Côte-d’Ivoire, fleuron du pré carré français dans la région. Et il est clair que, encore aujourd’hui, les pays du Nord feraient tout pour se préserver de tels risques... Par ailleurs, dans beaucoup de pays, les gens doivent d’abord se préoccuper de manger, ce qui ne favorise pas une activité militante épanouie et féconde » .

Pour autant, les sociétés civiles ne sont pas atones : les forums sociaux qui se sont succédé (à Bamako, Lusaka, Addis- Abeba, Nairobi...) depuis le début de la décennie attestent que le continent a bien pris le train de la contestation altermondialiste. « Les héritiers de Thomas Sankara, ce sont tous ces gamins qui sont descendus dans les rues pour demander plus de démocratie et la fin des partis uniques. Ce sont des artistes, des musiciens comme Tiken Jah Fakoly [1]. Et ce sont tous les mouvements qui, localement, se battent pour l’accès aux soins, le prix du coton, etc., assure David Gakunzi. Le contexte n’est plus le même, les changements viendront désormais de citoyens organisés en groupe de pression sur le pouvoir central. Les idées de Thomas Sankara se retrouvent dans tous ces mouvements sociaux qui chaque jour essaient de faire avancer les choses, sans éclat, doucement. »

Odile Biyidi va plus loin : « Thomas Sankara était très isolé sur la scène internationale. Les mouvements actuels tels que la plate-forme qui s’est montée au Mali contre la privatisation du rail [2], eux, peuvent compter sur le mouvement altermondialiste en sachant que ce réseau fera le lien avec ce qui se passe ailleurs. »

Reste que l’on ne voit nulle part émerger un fort mouvement populaire structuré politiquement qui serait susceptible de porter au pouvoir une figure incarnant une rupture radicale avec les actuels canons économiques et sociaux. « Une spécificité africaine, remarque David Gakunzi est que, à l’exception notable de l’ANC en Afrique du Sud [3], il n’y pas sur le continent de mouvement politique qui a pu se construire une longue histoire avec un leadership collectif. Il faut là aussi laisser le temps faire son œuvre. »

Panafricanisme

Au lendemain des indépendances, l’Afrique a eu son lot de leaders progressistes. Parmi eux, le ghanéen Kwame N’Krumah fut l’un des chantres les plus actifs du panafricanisme [4]. Que reste-t-il aujourd’hui de cette doctrine prônant l’unité des Etats africains, à laquelle Thomas Sankara, sans en faire la clef de voûte de son projet, accordait une grande importance ? « C’est la seule solution, tranche l’écrivain. En cette époque de globalisation, beaucoup d’Etats n’ont aucun avenir sans intégration régionale. Comment peut exister aujourd’hui un pays comme le Burundi ? De plus, c’est en donnant un identifiant large aux peuples qu’on les sort des ghettos. La Tanzanie de Julius Nyerere n’a pas connu de lutte ethnique : les gens avaient le sentiment d’être avant tout tanzaniens. Mais le panafricanisme doit évoluer pour exister de nouveau, il doit se défaire de son sentimentalisme originel et repartir sur des objectifs sociaux et économiques très concrets. »

1983-1987, la parenthèse Sankara

Le 4 août 1983, à Ouagadougou, capitale de la Haute-Volta, des soldats venus du centre national d’entraînement commandos (CNEC) de Pô destituent le chef de l’Etat Jean-Baptiste Ouédraogo et proclament la révolution. Les leaders de ce coup d’Etat sont quatre militaires : Jean-baptiste Lingani, Henri Zongo, Blaise Compaoré et Thomas Sankara qui est aussitôt porté à la tête du Conseil National de la Révolution (CNR).

Agé de 33 ans, chrétien très croyant, ce jeune capitaine a été marqué par la révolution malgache de 1972. Elève de l’académie militaire d’Antsirabe (de 1969 à 1973), il a pu assister sur place au mouvement populaire qui a provoqué la chute de Tsiranana, le premier président de Madagascar. De retour au pays, Thomas Sankara poursuit sa carrière dans l’armée jusqu’à être nommé à la tête du CNEC en 1976. Il va y nouer des amitiés, accroître son intérêt pour la chose politique et parachever sa formation marxiste.

Arrivé au pouvoir, il s’affirme comme un leader d’abord soucieux de mettre en place une voie nationale de développement, ce qui lui vaudra l’hostilité des bailleurs de fonds. Le pays est rebaptisé Burkina Faso, « pays des hommes intègres ». Le jeune président avance vite : il concentre les efforts sur la paysannerie en lançant la construction d’une multitude de barrages ; s’engage clairement dans la lutte pour l’émancipation des femmes ; surtout, il défend ardemment la production et la consommation nationale, notamment dans le domaine du textile. « Il est arrivé au cœur des années 80, dans cette décennie des plans d’ajustements structurels, avec un discours neuf, prétendant que le sous-développement n’était pas une fatalité et en montrant très vite que sur des questions concrêtes comme la santé, l’alimentation, il était possible d’avoir des résultats. Il a redonné de l’espoir à un continent qui avait baissé la tête », s’enthousiasme l’écrivain David Gakunzi.

Sur la scène internationale, le jeune révolutionnaire exprime sa solidarité avec les luttes de libération (Afrique du Sud, Palestine, Nicaragua, etc.) et se tient à l’écart du cercle des dirigeants corrompus de la région. Esseulé, il impose à la population du Burkina un rythme qui sera parfois (trop ?) soutenu. Son bilan sera aussi terni par les « défauts de militaire » que lui reconnaît Bruno Jaffré, son biographe : « Il voulait que les choses fonctionnent. A la suite de problèmes politiques, il y a bien eu de la répression sur les forces syndicales ». Quelques mois avant sa mort, dans un discours, Thomas Sankara regrettera implicitement ces dérapages assurant qu’il fallait désormais s’employer à « convaincre plutôt que sanctionner ».

Le 15 octobre 1987, il est abattu par des soldats et le « Front Populaire » est proclamé. Selon Bruno Jaffré, « l’alliance entre les pseudo-gauchistes qui l’avaient taxé de déviationniste et le militaire Blaise Compaoré travaillé depuis quelques années déjà par les réseaux de la Françafrique, a fonctionné. Une fois au pouvoir, ils sont tous très vite devenus de bons petits libéraux… »

Blaise Compaoré a été réélu président en novembre 2005 à la tête d’un pays très pauvre mais considéré comme « stable politiquement » où deux organisations politiques se réclament du sankarisme (l’Union des parti sankariste, UPS, et UNIR/Mouvement sankariste). « Après sa mort, le régime a imposé un véritable « blackout » sur Sankara, raconte Bruno Jaffré. Mais depuis quelques années, la demande d’explication se fait plus forte, la jeunesse veut en savoir plus. En ce moment, un débat est relayé par la presse : que faut-il célébrer le 15 octobre : l’anniversaire de la mort de Thomas Sankara ou celui de la prise de pouvoir de Compaoré ?  »

E. R.

Notes

[1L’artiste ivoirien vient de sortir son dernier album L’Africain

[2Collectif citoyen pour le développement intégré et la restitution du rail malien, www.cocidirail.info

[3En 1912 se constitue en Afrique du Sud un parti qui prendra le nom, en 1935, d’ANC (Congrès national africain)

[4Premier président du Ghana indépendant, figure du mouvement des non-alignés, N’Krumah (1909-1972), a contribué à la création de l’OUA et écrit un classique, Africa must unite (1963).

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