Accueil > monde | Par Chakri Belaïd | 1er novembre 2005

Alexandra Goujon : « Je crains qu’un an après n’émerge une critique du type : tous pourris ! »

L’évolution de la situation en Ukraine est cruciale. Si l’espoir y est déçu, la contestation dans les pays voisins peut être discréditée. Entretien avec Alexandra Goujon

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Un an après la révolution orange, quel est le bilan démocratique en Ukraine ?** **Alexandra Goujon. Depuis l’éclatement de l’URSS, on parlait régulièrement d’apathie politique, de désengagement citoyen, de tissu associatif très faible, de partis politiques avec peu de militants. Or, cette révolution orange marque vraiment un engagement politique très hétérogène. Des gens, dont beaucoup n’étaient pas politisés, sont descendus dans la rue pour défendre leurs droits et les Ukrainiens ont participé à plus de 70 % à l’élection présidentielle. En Europe, on n’atteint pas ces chiffres... Un an après, on observe une vigilance accrue des organisations comme Pora et des journalistes à l’égard du pouvoir. Finis les « temikis », ces fameux communiqués de presse envoyés aux chaînes de télévisions par le pouvoir sous Koutchma.

En revanche, la démission du gouvernement de Ioulia Timochenko, liée à des soupçons de corruption et d’abus de biens sociaux, a jeté un discrédit sur ce pouvoir issu de la révolution orange. D’autant que Viktor Iouchtchenko avait fait campagne sur une critique de l’ancien régime désigné comme corrompu et criminel. Cette démission, qui révèle au passage des rivalités entre les protagonistes de la révolution, a suscité de l’incompréhension. En même temps, des difficultés sociales subsistent et l’inflation revient. Un des tests sera l’ampleur de la mobilisation lors des législatives de mars 2006. Je crains qu’un an après n’émerge une critique du type : tous pourris ! Cela discréditerait la contestation dans d’autres pays comme la Biélorussie où les forces démocratiques viennent de choisir un candidat unique. L’évolution de la situation en Ukraine est donc cruciale. Si l’espoir y est déçu, on peut se dire ailleurs : « voyez on descend dans la rue et rien ne change, les hommes politiques ont tous cette même avidité de pouvoir et d’enrichissement ! »

Comment peut-on définir le modèle de société de l’Ukraine ?** **A.G. Difficile de le définir. Ce qui est sûr, c’est que l’Ukraine tente actuellement d’intégrer l’Union européenne, d’adopter son modèle de société. Les questions qui s’y posent rejoignent celles présentes dans l’UE : comment concilier libéralisme et interventionnisme étatique. L’objectif des « révolutionnaires » est d’avoir des régimes ancrés dans une relative stabilité institutionnelle comme en Europe occidentale. Mais les difficultés tiennent à l’héritage soviétique, qui freine la mise en place des réformes politiques et économiques.

Avec la révolution orange, l’Ukraine s’est toutefois éloignée des discours, présents en Russie ou en Biélorussie, qui exaltent la grandeur soviétique et une culture slave qui induirait un développement politique spécifique s’opposant à celui de l’Europe occidentale. Parmi ceux, dans les pays ex-soviétiques, qui ont vécu sous le régime communiste, beaucoup sont sensibles à ce discours. Car s’ils n’ignorent pas la corruption qui y sévissait, l’époque du parti unique leur inspire un sentiment de stabilité et de justice. Alors qu’aujourd’hui, on a à la fois des entrepreneurs devenus immensément riches grâce au partage des richesses économiques et au clientélisme politique, et des pauvres victimes de l’amenuisement des structures sociales de l’Etat. Ces inégalités sociales grandissantes nourrissent dans ces sociétés la rupture déjà en cours entre les élites et la population et qui n’est pas sans danger pour la démocratie.

A cette crise du politique, les sociétés post-soviétiques peuvent-elles trouver à terme des solutions spécifiques ?** **A.G. Les sociétés post-soviétiques sont, en effet, à la recherche d’un modèle adapté à leur situation. En même temps, elles sont traversées par différents courants politiques qui trouvent leurs équivalents dans les pays de l’Union européenne ou les Etats-Unis. Une partie de la classe politique est très libérale et se situe plutôt à droite de la scène politique, une autre est plus sociale-démocrate. Quant aux communistes qui conservent un nombre assez important de militants, ils sont en perte de vitesse à l’exception de la Moldavie dirigée par un président qui est en même temps chef du parti communiste. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il bénéficie des structures partisanes sans être idéologiquement proche du communisme. Il ne faut pas oublier non plus le poids de la question nationale dans les clivages politiques, comme on l’a vu lors de la révolution orange, puisque les Etats post-soviétiques ne sont indépendants que depuis quatorze ans et que la construction nationale s’y poursuit.

Ch.B.

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