Accueil > monde | Par Youssef Chaab | 1er mai 2009

Algérie, une trop longue attente

Abdelaziz Bouteflika a été élu président, pour la troisième fois consécutive, au terme d’une élection dont la participation et le score ne parviennent pas à redonner confiance aux Algériens. Y compris à celles et ceux qui ont voté pour lui... La majorité du pays attend toujours la mise en chantier d’une politique résolument nouvelle. D’ici là, les prix augmentent et l’espoir est en berne. Reportage.

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« C’est une dégoûtation... » Pour Ahmed, la soixantaine ridée et lasse, l’avenir paraît aussi vague que le geste qui accompagne son témoignage. « La réélection présidentielle, c’était une formalité. Mais qu’est-ce que ça va changer ? Est-ce que les prix vont baisser ? Est-ce que nos jeunes vont avoir du travail » Ces questionnements sont ceux de nombreux Algériens qui, à l’instar de ce retraité de Batna, vivent à l’économie : de leur budget comme de leurs espoirs.

En quelques semaines, le prix du kilo de pommes de terre est passé de 20 à 40 DA (1), la tomate se vend à 110 DA le kilo et la viande est devenue un produit de luxe : 850 DA le kilo. « On se rabat sur le poulet » , confie Naïma, qui compare méticuleusement les prix avant de quitter la boucherie avec deux tranches de dinde « coupées bien fines. J’ai quatre enfants jeunes qui ont de l’appétit. Mais mon mari gagne 14 000 dinars par mois... C’est un privilégié car le SMIC est à un peu moins de 12 000 dinars » ... Naïma réajuste son foulard et poursuit sa tournée des étals. A 43 ans, elle en paraît dix de plus, même si son regard bleu, surligné de khôl, garde une lumière candide.

DIVIDENDES PÉTROLIERS

Selon les calculs d’un syndicat autonome, « une famille de cinq personnes aurait besoin d’au moins 34 000 DA par mois pour vivre » . On en est loin... Mais, comme le promet le gouvernement, « tout va rapidement changer » avec la mise en place d’un nouveau plan quinquennal pour le développement économique évalué à 150 milliards de dollars. Pas si sûr. Après sa première élection à la présidence, en 1999, Abdelaziz Bouteflika avait lancé un programme (pour 2001-2004) de 7 milliards de dollars. Ses effets n’ont pas été ressentis par la population dont le niveau de vie a marqué une stagnation. Un second plan (2005-2009) de 150 milliards devait permettre une amélioration de la situation générale. Là encore, la croissance n’a pas été au rendez-vous, alors que la flambée des cours du pétrole permettait à l’Algérie de thésauriser 134 milliards de dollars en deux ans ! Une période durant laquelle la dette extérieure du pays est tombée de 30 milliards à 4 milliards de dollars. Les immeubles de prestige, les écoles, les universités ont fleuri, les grandes voies de communication et la construction du métro entre la capitale et la périphérie se sont développées. Mais la population est restée en marge des dividendes pétroliers. Dans un récent rapport, le Programme de développement des Nations unies estime que « 58% des dépenses globales des ménages algériens sont consacrées à l’alimentation » . Le pays est pourtant riche, mais près de 20% de la population survit avec moins de 340 dinars par jour.

Alors, où passe l’argent ? Pour Chérif Bennaceur, journaliste au quotidien Le Soir d’Algérie, « ce sont surtout les errements bureaucratiques, l’inefficience de l’encadrement managérial, les incohérences et l’absence de lisibilité et de visibilité de la politique économique, l’absence d’une vision économique et politique claire, sur le moyen et le long terme, qui ont marqué la décade écoulée du sceau de la non-gestion » . En termes moins convenus, c’est la corruption et le népotisme instaurés en système qui font barrage au décollage socio-économique.

LES RISQUES DU CHÔMAGE
« Ici, on vit en haut ou en bas... » Mohand n’habite pas sur les hauteurs d’Alger où les nouveaux riches affichent leur réussite sous forme de résidences à plusieurs niveaux crêtées de tuiles vertes ou de tourelles à rendre jaloux un Disneyland californien. Il est né dans ce bidonville accroché à flanc de colline, au bout d’un chemin toujours boueux. A 19 ans, il vit toujours dans un taudis du quartier pauvre de Bejaïa. « On est à six dans la pièce, mais, à la grâce de Dieu, mon frère travaille et on mange son salaire en famille... » Aujourd’hui, 10% du parc locatif algérien est précaire et il serait nécessaire de construire 553000 appartements sociaux par an, soit le double de ce qui est réalisé actuellement. Mohand traîne en ville et passe son temps comme tant d’autres qu’on appelle ici les « hittistes » (ceux qui soutiennent les murs). Il attend que le jour passe. « Parfois, je vends des cigarettes au détail ou d’autres trucs... C’est fonction des arrivages. » Un geste de la main, un sourire entendu, il tire la fermeture éclair de son faux survet’Nike, repeigne sa lourde chevelure noire et lance un salut avant de s’évanouir dans la foule.

Dans ce pays jeune où les moins de 15 ans représentent 15% de la population et où le taux de chômage avoisine les 25%, « l’espoir est en berne... » . C’est le sentiment de Salah, ce médecin d’Oran qui a abandonné son cabinet pour un boulot de chauffeur de taxi « beaucoup plus lucratif et moins contraignant. En fait, le peuple algérien s’est installé dans ce système de corruption qui qualifie ses dirigeants depuis l’indépendance » . Salah espère pouvoir reprendre son métier de toubib mais on le sent désabusé, « car devant une telle force d’inertie, on baisse les bras et on se bat pour s’en sortir. Alors, la politique » ... Ce sentiment est partagé par Khaled Milounu, un enseignant volubile de 36 ans qui connaît Annaba comme sa poche. De temps à autre, pour améliorer l’ordinaire, il accompagne des pieds-noirs « qui viennent en pèlerinage. Sincèrement, j’ai honte. J’aimerais leur montrer un autre pays que celui-là. Regardez autour de vous » ... Des sacs poubelle éventrés jonchent la chaussée, des flaques d’eau stagnent dans un nid de poule, quelques piétons se frayent un passage dans un flot de voitures ingérable qu’un policier en faction paraît ignorer. « Vous avez vu ? En fait, ils conduisent comme ils se conduisent : c’est chacun pour soi... Et le grand risque de ce relâchement c’est que l’intégrisme utilise à nouveau la situation pour la reprendre à son profit. Quand les gens ne croient plus aux politiques, ils deviennent une proie pour les barbus... »

Ce jugement peut paraître pessimiste quand on lit les journaux qui font preuve d’une liberté de ton inattendue. Pour Soraya, jeune cadre de banque, « c’est une des subtilités du pouvoir... Plus nous avons de liberté d’expression, moins ils nous donnent de liberté d’action... L’Algérie ne pourra se construire vraiment que sur les ruines du parti unique [le FLN] et du népotisme mis en place par les dirigeants et à leur seul profit »  !

Y.C.

1. Dinar algérien. 1 DA= 0,01euros

Paru dans Regards , n°62, mai-juin 2009

REPÈRES

Indépendante depuis 1962, l’Algérie compte 34 millions d’habitants dont 22,9 % d’agriculteurs. L’âge médian est de 26 ans et l’espérance de vie de 73,7 ans. 4 % de la population est sous-alimentée. On compte 1,3 médecin pour 1 000 habitants. Le taux d’alphabétisation est de 88 %. Le secteur des hydrocarbures est le pilier de l’économie : il représente 60 % des recettes, 30 % du PIB et 97 % de l’ensemble des recettes d’exportation. Grâce à sa production, le budget est équilibré, la balance des paiements est excédentaire. Le PIB par habitant est de 8 100 dollars.

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