Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 25 octobre 2012

Amour

Palme d’or au dernier festival de Cannes, encensé par la critique, Amour de Michael Haneke révèle une fois encore, derrière le beau et grand film qu’il est, les obsessions du cinéaste autrichien sur la culture et la violence. Crépusculaire et (un peu trop) classique.

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En son temps l’historien Siegfried Kracauer avait montré le lien entre la fascination du cinéma expressionniste allemand pour les figures du monstre et l’avènement d’Hitler quelques années plus tard. Aujourd’hui on peut se demander de quoi les films français qui parlent de la disparition (Adieu Berthe, Vous n’avez encore rien vu, Amour, même si son réalisateur est Autrichien) sont les symptômes, par delà ceux manifestes de la disparition d’un monde.

Si l’on peut rattacher Amour au dernier film d’Alain Resnais, c’est certes parce que l’un et l’autre mettent la disparition au centre de leurs réalisations, bien entendu aussi grâce à la présence d’Emmanuel Riva (la photographe d’Hiroshima mon amour) mais surtout par la convergence du dispositif spectatoriel qu’ils mettent tous deux en place, sous forme d’adresse au public, dans le titre chez Resnais, au début du film chez Haneke. Dès la deuxième scène en effet, le cinéaste autrichien filme une salle de concert avant la représentation, comme un miroir de la salle de cinéma. Une voix, après avoir fait les recommandations d’usage poursuit : « nous vous souhaitons un excellent spectacle ». Soit.


Alors qu’ils rentrent chez eux, après le concert Emmanuel Riva et Jean-Louis Trintignant disparaissent l’un après l’autre, qui dans le hors champ d’une salle de bain, qui dans la pénombre de la cuisine au fond du couloir. Comme souvent chez les grands metteurs en scène, (presque) tout est annoncé dès les premiers plans qui ont valeur programmatique. On sait combien le hors champ importe à Haneke, qui dans tous ses films y place la violence que d’autres auraient rendue visible, afin de mieux en montrer la présence sourde dans les minutes de la vie quotidienne. De fait Haneke choisit de prendre l’événement que constitue une attaque cérébrale à contre pied. Le hors champ, cette fois, est à l’intérieur des personnages. Cette violence qui marque le début de la tragédie, on n’en voit d’abord littéralement rien. Pas d’évanouissement, pas d’objet qu’on lâche, pas de malaise. Juste une absence, un silence glacial.

Ici il faut saluer, non pas la performance, car on est aux antipodes de cette idée de l’acteur, mais le travail d’orfèvre des deux comédiens, qui dans leurs traits, leurs voix parviennent à faire affleurer tout autant leur peur, leur désarroi, leur désespoir, mais aussi parfois leur tendre monstruosité comme réaction à l’inéluctable. Dans leurs quelques gestes aussi. Ainsi les moments où Trintignant soutient Riva, s’ils sont rendus nécessaires par la situation médicale, renvoient dans le même temps aux étreintes amoureuses, aux pas de deux d’une fin de vie dans tambour ni trompettes. A ce titre on peut regretter que la bande annonce ait dévoilé l’un des moment de mise en scène les plus extraordinaires, par son économie apparente et la maximisation de son effet, lorsque Trintignant assis, regarde son épouse au piano, avant de couper la platine qui jouait Schubert. Violence du silence.

Pour autant Michael Haneke ne réussit pas tout dans son film. Ainsi il n’échappe pas à la répétition du même, du quotidien, alors que l’on sait son lent glissement vers l’inéluctable. A moins que cette assoupissement, qui précède dans le film l’accélération de la tragédie, soit manifeste. Car il y a aussi de la cruauté à donner à voir au spectateur l’humiliation de la perte de l’autonomie et à la refuser au personnage de la fille, Isabelle Huppert, par la voix de Trintignant père qui lui dit : « rien de tout cela ne mérite d’être montré ».

Film de l’enfermement – on ne quitte pas le huis clos de l’appartement, Amour se révèle aussi en tant que film d’adieu. Adieu au personnage de la femme, adieu à Trintignant en tant qu’acteur de cinéma (ce dernier a annoncé que c’était là son dernier film) adieu peut être enfin à la mécanique théorique du récit rationnel et de la mise en scène implacable tels que Haneke les pratiquait depuis près de trente ans. A ce titre la délibération sur la fin du film reste grande ouverte. On ne connaissait pas le cinéaste comme adepte de la métaphore, ni comme particulièrement fasciné ni par les fantômes ou par les spectres. On attendra donc son prochain opus avec une sourde impatience.

Amour, de Michael Haneke. Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert. Sortie en salles le 24 octobre 2012.

On vous recommande aussi le documentaire Tempête sous un crâne, de Clara Bouffartigue.

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