Accueil > monde | Par Catherine Tricot | 1er septembre 2006

Angleterre. Total respect

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Juillet 1994. Cette date restera dans les annales de la gauche anglaise. A la suite du décès subit de John Smith, Tony Blair est élu à la tête du vieux Labour Party. Dès son élection, il met en œuvre une vaste réforme idéologique et organisationnelle du parti travailliste, dont la suppression des statuts de la clause IV qui faisait référence à « la mise en commun des moyens de production », la limitation drastique du poids des syndicats dans le parti, la transformation des rendez-vous annuels du parti en de vastes forums sans pouvoir de décision. Cette mutation est signifiée dans le nouveau nom de l’organisation : ce sera désormais le New Labour.

Mai 1997. Après dix-huit ans de révolution néolibérale, Tony Blair conquiert le pouvoir et devient à 43 ans le plus jeune des premiers ministres anglais. Son action est puissante et énergique : il met en place un salaire minimum, réduit l’aide aux chômeurs, modernise les services publics à coût de gestion libérale et de relance des investissements, l’école redevient une priorité... mais l’université devient payante (et chère). La doctrine socialiste est bien loin, la vieille social-démocratie ridiculisée. C’est désormais le social-libéralisme qui s’impose.

La marche est forcée. Mais les résistances sont nombreuses au sein du Labour. Dans un premier temps, ce sont les syndicats qui renâclent. Eux qui furent à l’origine de la création du parti en 1918 sont dessaisis et voient leurs objectifs de justice sociale maltraités. Déjà le leader charismatique des mineurs, Arthur Scargill, crée un nouveau parti. Sectaire, il n’aura pas de rayonnement. Autre front : Ken Levingston, figure emblématique de la gauche anglaise, décide de se présenter à la mairie de Londres. Blair est furieux. Il le fait exclure et lui oppose un candidat de son cru. Ce candidat blairiste sera battu et Ken le rouge sera élu en 2000 et réélu en 2006 à la tête du grand Londres. Sa réintégration au sein du parti est incontournable. Sa victoire politique est totale... mais personnelle et sans suite.

Novembre 2002, nouvelle fronde, sociale cette fois. Les pompiers se mettent en grève et revendiquent 40% d’augmentation de salaires. Ce n’est pourtant pas une corporation gauchiste : leur précédent arrêt de travail remonte à 1977. Le mouvement se radicalise (1). Il est souvent comparé à la grève des mineurs en 1984 face à Margaret Thatcher. Le soutien aux pompiers est immense. Mais déjà le pays prépare la guerre en Irak. La grève devra s’arrêter sous les menaces et la poussée nationaliste. Blair a gagné cette bataille. Mais commence ce qui sera son plus difficile combat : celui de l’engagement aux côtés de Bush dans le conflit irakien. Les Anglais n’en veulent pas. La mobilisation contre la guerre est la plus ample que le pays ait jamais connu et la manifestation du 15 février 2003 historique. 170 députés travaillistes vont se mobiliser à la Chambre contre l’entrée du pays dans la guerre.

Il n’est pas de semaine sans meeting, manif, sit in. Fait rare, les lycéens anglais : sans tradition de mobilisation : sont à la pointe du mouvement aux côtés des « communautés musulmanes » et issues des anciennes colonies, elles aussi fortement impliquées en particulier depuis que la lutte contre le terrorisme semble les viser en premier lieu.

Depuis janvier 2004, une coalition politique réunit ces mouvements : Respect (2), acronyme de Respect-égalité- socialisme-paix-environnement-communauté et trade-unionisme (syndicalisme). Respect se présente comme une alternative de gauche au New Labour. Elle rassemble des formations politiques (en particulier la puissante organisation trotskiste SWP : Socialist Workers Party : et les divers petits partis communistes) mais aussi de nombreux individus non affiliés. Respect est à l’image du mouvement : jeune, métisse, radical. Respect a le soutien de nombreux syndicalistes et même de syndicats : comme celui des pompiers qui lui verse des subsides, de certains députés travaillistes ou en rupture de ban comme George Galloway qui siège désormais sous l’étiquette Respect. La coalition s’est lancée dans le combat électoral avec des résultats parfois encourageants comme dans le grand Londres (20% dans l’Est). A Birmingham, Respect a réuni 7,4% des suffrages et 10% à Leicester. Sa candidate, Lindsey German, a rassemblé près de 5% des voix face à Ken Levingston lors du scrutin de mai pour le poste de maire du grand Londres.

Ces résultats sont modestes mais marquent un virage politique pour l’Angleterre tout entière. Le New Labour n’a plus le monopole politique à gauche ; l’extrême gauche sort de son refus de l’espace institutionnel. Le Labour enregistre le résultat le plus mauvais de son histoire lors du dernier scrutin législatif ( 36% en mai) tandis qu’apparaît au centre-gauche un parti libéral-démocrate qui tire bénéfice de son refus de la guerre, avec 22%, mettant en crise le traditionnel bipartisme anglais. Enfin, dernier motif d’encouragement pour cette gauche anglaise : l’émergence en Ecosse d’un mouvement analogue qui est parvenu à faire élire 6 députés au parlement écossais (Parti socialiste écossais, SSP).

1. Lire l’excellent roman de David Peace GB84, publié chez Rivages, qui retrace la violence du conflit.

2. Respect : www.respectcoalition.org

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