Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 20 septembre 2012

Après la bataille

Alors que la rue arabe s’enflamme à cause d’un indescriptible navet raciste diffusé sur le web, sort aujourd’hui sur les écrans égyptiens (et hier sur les écrans français) un film digne du nom de cinéma. Réalisé par Yousri Nasrallah, héritier de Youssef Chahine et de Rossellini tout à la fois, Après la bataille revient sur l’un des épisodes les plus médiatisé de l’occupation de la place Tahrir et tente de faire le point sur les passions, les utopies et les impasses qui agitent encore la société égyptienne.

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C’est une séquence filmée qui a fait le tour du monde. Celles des chameliers et des cavaliers égyptiens, chargeant, le 2 février 2011 sur la place Tahrir du Caire, les manifestants hostiles au régime d’Hosni Moubarak. Une image digne du plus horrible des péplums, à partir de laquelle le cinéaste égyptien Yousri Nasrallah, a décidé de faire un film de cinéma au titre limpide : Après la bataille. Comme l’ensemble des observateurs non seulement internationaux mais aussi égyptiens de cet événement, Nasrallah aurait pu s’empresser de ne voir dans cette brigade montée que l’une des manifestations les plus spectaculaires des derniers soubresauts du pouvoir honni. Sauf que…

Sauf que Yousri Nasrallah avait des années auparavant fait la connaissance de ces bédouins sédentarisés depuis la fin du XIXème siècle sur le plateau de Gizeh, au pied des pyramides. A l’époque le cinéaste travaillait à la réalisation d’un documentaire sur cette étrangeté vestimentaire qui faisait un come back remarqué, en Egypte comme dans tout le monde arabe : le port du voile (A propos des garçons, des filles et du voile, 1995). Que ces gens qu’il avait connu et apprécié, aient pu devenir des complets salauds constitua donc pour Nasrallah le point de départ du film de fiction qu’il projetait de tourner sur la révolution. Une fiction donc, plutôt qu’un documentaire, car selon le réalisateur, « dans les situations de confusion, a fortiori en pleine révolution, seule la fiction permet d’y voir un peu clair ». Ainsi, Après la bataille choisit-il de raconter la rencontre, à la fois politique et sentimentale, de Reem, jeune exécutive woman dans une agence de pub du Caire, en instance de divorce et membre d’une ONG progressiste, avec Mahmoud, cavalier ayant participé à la charge sur la place Tahrir, mais chopé in fine par les manifestants et de ce fait méchamment bastonné…


Cinéaste populaire, Nasrallah choisit délibérément, la trame du mélo, typique du cinéma égyptien, avec pour conséquence initiale une légère mise à distance du spectateur occidental lambda (blanc, 40 ans, myope). Mais c’est finalement pour mieux la renverser, en inverser les rôles (ici la position de l’homme puissant objet est tenue par celle de la femme libérée) mais aussi la remplir de sa dialectique politique et mieux confronter les figures des héros et des salauds. Car si le cœur de Nasrallah bat place Tahrir, le cinéaste prend le temps d’interroger la situation réelle des chameliers, poussés au crime par ces mêmes élites locales à qui ils doivent leur situation misérable. Ainsi ce que nous apprend le film, c’est que ces hommes, méprisés par la population pour leur action violente, sont d’abord indésirables à l’ancien système qui voulait récupérer les terres sur lesquels ils vivent afin de développer des infrastructures de tourisme plus rentables qu’une ballade à dos de chameau, que ces cavaliers vivent sous la « protection » de caïds à la solde du pouvoir, qu’ils survivent enfin, séparés de la zone touristique des pyramide par un mur de 16km de long censé les faire partir…

Ce faisant Nasrallah affirme, par delà sa filiation directe au grand Youssef Chahine dont il fût le scénariste et le premier assistant réalisateur, son héritage néo réaliste assumé, précaire dans son dispositif de réalisation, assuré dans son discours esthétique et politique. Filmé à l’arrache dans des conditions difficiles souvent, dangereuse parfois, l’équipe technique et les comédiennes s’étant faites agresser plusieurs fois durant le tournage, place Tahrir notamment [1], mais écrit aussi avec la participation des égyptiens dont il raconte l’histoire, Après la bataille n’est certainement pas le film terminal sur la révolution égyptienne que la critique aurait aimé découvrir lors de sa présentation au dernier festival de Cannes. Il n’en reste pas moins un film étonnant, envoutant, poétique, politique. Une plongée nécessaire au cœur des passions qui traversent la société égyptienne.

Après la bataille, de Yousri Nasrallah avec Bassem Samra, Menna Chalaby, Nahed El Sebaï, Salah Abdallah (2 h 02). En salles le 20 septembre.

Notes

[1Interrogé par JM FRodon Yousri Nasrallah raconte : « je ne sais pas qui étaient ces gens. Ils ont insulté Menna (la comédienne principale et star du cinéma et de la télé en Egypte) en la traitant de pute, en lui reprochant les films dans lesquels elle avait joué »

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