Accueil > Société | Par Alain Bascoulergue | 1er mars 1998

Archives du PCF

Entretien avec Serge Wolikow

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Voir aussi L’ouverturePeut-on, s’agissant de sa propre histoire, la considérer sans passion excessive, discerner ce qui fut bon et ce qui ne le fut pas, retrouver les voies et les matrices de ses propres élaborations stratégiques, les mécanismes de ses décisions passées, dans ce qu’elles eurent d’heureux et dans ce qu’elles eurent de profondément dommageable pour l’influence du parti lui-même mais également pour les hommes et les femmes qui furent victimes de décisions injustes, cruelles, au terme de campagnes et de procès fabriqués de toute pièce ? L’acte posé par le Parti communiste français d’ouvrir ses archives à la recherche et aux investigations de toute nature postule que s’est possible. Ses propres recherches et réflexions sur le passé se trouvent ainsi soumises à la confrontation, au débat. Un tel processus engagé ne peut aller qu’à son terme, au risque de rencontrer sur ce chemin des tentatives de récupération et d’instrumentalisation de telle ou telle source, de telle ou telle séquence de cette histoire. La démarche engagée est d’autant plus intéressante qu’elle mêle nouvelles générations militantes et acteurs de ces périodes passées. Qu’elle accorde à la mémoire toute sa place dans l’effort de lucidité collectif qui fonde la qualité de la mutation en cours. Ce siècle, qui vit naître l’espérance des révolutions, s’achève sur un échec retentissant des expériences communistes dont peu ou prou les communistes français partagent le bilan." Il nous faut dire pourquoi et comment, dans les conditions d’alors, ces scléroses (le poids du modèle soviétique, les retards dans les élaborations stratégiques) ont prévalu. Dire pourquoi et comment nous avons été marqués par le stalinisme et avons étouffé, voir exclu, la créativité intellectuelle et politique que nous avons su maîtriser en plusieurs rendez-vous décisifs avec notre peuple." Robert Hue, en présentant le 24 janvier dernier, par ces mots, le sens de l’initiative du PCF indiquait par ailleurs l’urgence qu’il y avait à mettre au jour les mécanismes qui ont conduit à exclure des militants et responsables communistes par des procédés réprouvés aujourd’hui. Deux actes récents témoignent de la vigueur de cette démarche qui en appelle d’autres, la rencontre avec Maurice Kriegel-Valrimont en tout début de cette année et, le 6 février dernier, la lettre de Robert Hue à Georges Guingoin, chef des FTP du Limousin, exclus l’un et l’autre du PCF dans les années cinquante." Nous savons quels procédés ont été utilisés et mesurons toute l’injustice que représente votre exclusion ", écrit le secrétaire national du PCF. Regards reviendra sur ces événements dans ses prochains numéros.

Serge Wolikow, l’annonce de l’ouverture des archives du PCF a suscité un grand intérêt, chez les journalistes et chez les historiens. Cependant, certains historiens ou journalistes ont dit : " le geste n’est pas sans intérêt, mais les rendez-vous risquent fort d’être très décevants car ces archives ont été expurgées de leur contenu le plus intéressant ".

Serge Wolikow : Jusqu’à présent, rien n’était ouvert, aujourd’hui, est-ce que tout est accessible ? Non. L’ouverture est réservée pour les documents qui concernent la vie privée des personnes pour un délai de 60 ans. D’autre part, nous avons adopté, pour les archives du PCF, qui sont, ne l’oublions pas, des archives privées, les règles en vigueur pour les archives publiques. C’est notamment l’observation d’un délai de trente ans pour qu’elles soient accessibles. Cela signifie que les archives du PCF sont consultables jusqu’à 1968.

Pouvez-vous affirmer que, pour cette période, ces archives sont intégrales ?

S. W. : Qui peut l’affirmer ? Ce que nous avons trouvé, ce qui est inventorié est disponible dans les conditions que je viens d’indiquer. Il n’y a pas eu de destruction ni de tri à partir du moment où ces archives ont été soumises à la commission " Archives et mémoire militante ". Je comprends que la question puisse se poser, mais je récuse les a priori simplificateurs. A ceux qui doutent, je donne rendez-vous sur la durée, celle du travail historique et scientifique, il n’y a pas dans ce domaine de dissimulation qui tienne. J’ajoute, et à mes yeux c’est un argument à considérer, que le Parti communiste est le seul parti français à tenir cet engagement. Il en a la volonté, ce ne peut-être contesté. Alors j’ai envie de dire aux sceptiques " au travail, la vérité est de toute façon quelque part par là, sur ce chemin là ".

La commission " Archives et mémoire militante " a la responsabilité de faire les choix de ce qui est digne d’intérêt et des priorités ?

S. W. : Elle le fait sur des critères que chacun peut apprécier. Il faut en premier lieu procéder aux inventaires des archives à la fois pour faciliter l’exploitation par les historiens mais également pour protéger ces archives à l’avenir. Il y a donc un rythme propre à l’inventaire. De ce point de vue très matériel, je veux souligner que le Parti communiste, et c’est heureux, s’est donné les moyens humains et les compétences pour y procéder. Ce travail a été engagé depuis 1993, date à laquelle le PCF, sous l’autorité de Georges Marchais, a décidé le principe de cette ouverture. Aujourd’hui, nous mettons à la disposition des chercheurs et journalistes qui nous en font la demande tous les comptes rendus des secrétariats, bureaux politiques et réunions du comité central d’après-guerre jusqu’en 1968. Il y a là une série continue sur la longue période, c’est une source particulièrement intéressante. De plus, grâce aux enregistrements réalisés dès les années 1952 des séances du comité central, ces archives sonores sont à leur disposition.

Que nous apportent-elles que les sténogrammes ne nous apporteraient pas ?

S. W. : L’émotion, l’humour, le ton, le style, bref des éléments que l’on dira subjectifs mais qui nous apprennent aussi quelque chose sur le climat des débats au sein des dirigeants, sur leurs rapports réciproques, la personnalité des uns et des autres. Ainsi tel interrupteur intempestif nous signale, au-delà de son tempérament, où il se situe dans les rapports de pouvoir, telle manifestation de respect, telle remarque sarcastique, les réactions de l’assemblée à tel ou tel propos sont des informations. Je dois dire pour le peu que j’ai pu écouter de ces réunions du comité central, que nous sommes loin du monolithisme que l’on a souvent prêté à la direction du PCF, ce qui ne veut pas dire qu’en dehors de ces débats certaines formes de monolithisme ne prévalaient pas à telle ou telle période, c’est un autre aspect de cette histoire.

Que peut-on attendre de neuf de ces archives ?

S. W. : Il y a là une base documentaire, qui doit stimuler le travail historique. Cette base documentaire s’enrichit des archives des secteurs de travail du comité central, des archives personnelles des dirigeants. Ainsi, le fond d’archives de Waldeck Rochet a donné lieu à un travail universitaire sérieux, d’autres travaux seront ainsi rendus possibles. Nous avons également engagé un travail pour pouvoir inventorier les archives des fédérations. Malheureusement toutes n’ont pas eu à cet égard l’attention qu’elles méritaient, mais il en existe. Elles permettront notamment de mesurer l’écart entre les réflexions et les décisions du sommet et la manière dont elles sont accueillies et traduites au niveau des départements. C’est très intéressant.

C’est une invitation à respecter et à traiter les archives ?

S. W. : Bien sûr, et à tous les niveaux. J ajoute à ce propos que les archives dont je viens de parler ne sont pas seules sources de connaissances, il y a les travaux parlementaires, il y-a la presse dans sa diversité, ainsi la source que représente l’Humanité qui a 103 ans n’est pas systématiquement inventoriée, il y a là appel à vocation.

Quel intérêt pour vos recherches portez-vous aux archives du PCF ?

S. W. : Personnellement, je suis très intéressé à mieux connaître comment la politique s’ajuste, s’adapte au rythme de la vie nationale, comment le rythme de la vie nationale bouscule le rythme propre de la réflexion et de le création politique d’un parti, comment les différents niveaux de la vie politique fonctionnent, de façon différentielle selon les traditions locales, le poids des élus, l’enracinement social, etc. Une période sera de ce point de vue très intéressante à étudier, c’est le tournant de 1958. Mais nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler, dans les colonnes, de ce journal.

* Historien, membre de la commission " Archives et mémoire militante ", mise en place par la direction du PCF.

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