Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er octobre 2009

Gabon. The big Bongo band

Omar Bongo est mort. Son fils Ali, nouveau président gabonais, a reçu les félicitations de Nicolas Sarkozy après une élection entachée de fraude. Le Gabon, ses matières premières, ses militaires français, sa famille Bongo en ses appartements parisiens et son petit peuple en ses bidonvilles... Le triste show françafricain peut continuer.

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Omar est mort, vive Ali ! La proclamation, le 3 septembre dernier, des résultats de l’élection présidentielle gabonaise à un tour de scrutin, est sans appel. Avec 41,73 % des voix obtenues contre 25,88 % et 25,22 % à ses deux principaux rivaux, Ali Bongo, 50 ans, est élu à la tête du pays. Une élection dont les autres candidats et une multitude d’observateurs gabonais et étrangers ont dénoncé le caractère frauduleux. Incriminés, le dédoublement inopiné de près de 120 000 votants, soit environ 15 % d’électeurs supplémentaires, et la non-prise en considération par la Commission électorale des différences, qu’elle a pourtant reconnues, entre les procès-verbaux d’élection reçus au soir du 30 août et ceux en possession des candidats.

Un système verrouillé

« Le système est verrouillé avant et après les élections et nous n’avons aucun doute sur le fait qu’il s’agit d’une élection tronquée , assure Olivier Thimonier, de l’association Survie. La plupart des membres de cette commission électorale sont au parti présidentiel, le Parti démocratique gabonais [1]. Et la Cour constitutionnelle susceptible de se pencher sur les éventuels recours est également dans les mains du régime : la présidente de cette institution a eu deux enfants avec Omar... » Au lendemain du scrutin, les deux principaux adversaires d’Ali Bongo, en l’occurrence Pierre Mamboundou, opposant historique d’Omar Bongo, et André Mba Obame, vieil ami de ce dernier et ancien ministre de l’Intérieur, se sont eux aussi déclarés vainqueurs. Mais la tension qui s’est aussitôt installée dans le pays les a contraints à une prudente retraite, physique, de la scène. Mi-septembre, André Mba Obame, 52 ans, assurait à l’AFP qu’il était le président élu et entendait bien poser des recours pour invalider l’élection d’Ali Bongo. Une croisade qui semble avoir peu de chance d’aboutir. Mort le 8 juin dernier, Omar Bongo Ondimba avait construit, en quarante et un ans passés à la tête de l’Etat, un système dans lequel le clan familial tenait une large place. L’une de ses filles est vice-présidente de Total Gabon. Et c’est son fils Ali, ministre de la Défense pendant dix ans, qui se retrouve aujourd’hui à la tête du pays. Une victoire qui, dès le 7 septembre et alors que les troubles se poursuivaient dans le pays, lui a valu les félicitations de Nicolas Sarkozy.

La main sur la rente

Cet empressement élyséen est, là encore, un gage de continuité. La relation qui unit la France et le Gabon est considérée comme la plus emblématique de la Françafrique. Entre novembre 1973 et février 2007, Omar Bongo n’a manqué qu’un seul des 24 sommets France-Afrique, dont le dernier s’est tenu à Cannes en 2007. Il aura incarné jusqu’au bout et jusqu’à la caricature la permanence d’un système bâti au-dessus des peuples et où se mêlaient affairisme, raison d’Etat, clientélisme, renvoi d’ascenseur etc. En quatre décennies, il a financé les campagnes électorales de nombreux partis politiques français. Et fut l’un des premiers chefs d’Etat appelé par Nicolas Sarkozy après sa victoire en mai 2007... La place incroyablement importante prise dans la vie politique française par ce petit homme coureur de jupons est en partie due à son charisme et à un sens de la manœuvre hors pair. Mais surtout à l’ampleur des intérêts économiques qui lient les deux pays. « Il y a près de 150 filiales ou succursales d’entreprises françaises au Gabon , résume Olivier Thimonier. Notamment dans les secteurs du bois, avec Rougier, du pétrole, avec Total, et du manganèse. Et 96 % des importations françaises en provenance du Gabon concernent ces trois ressources... En 2005, la France était le deuxième client du Gabon, derrière les Etats-Unis et son premier fournisseur à hauteur de 40 %. »

Depuis son accession à la présidence du pays, en 1967, Bongo a toujours eu la main sur la rente des ressources gabonaises. Un argent avec lequel il a pu conforter son système familial, corrompre opposants et dissidents et même jouer les faiseurs de paix dans la région. Loin d’être une simple marionnette manipulée par l’Elysée, l’homme s’est taillé une place d’interlocuteur d’autant plus respecté qu’il était très au fait des petits secrets puants de la Ve République. Alors, dans ce pays où 900 soldats français sont prépositionnés en permanence en vertu d’un accord de défense signé en août 1960, Robert Bourgi, conseiller Afrique officieux de l’Elysée, n’a pas hésité à proclamer publiquement avant l’élection qu’Ali Bongo était « son » candidat... Celui de la continuité assurée, probablement. Face aux propos de cette figure historique du foccardisme, la neutralité mise en avant par la France au moment de l’élection prêterait presque à sourire. Si ce n’était la triste situation des 1,4 million de citoyens d’un pays figurant aujourd’hui parmi les plus endettés de la planète. Avec une espérance de vie autour de 55 ans et un taux d’analphabétisme élevé (67 % chez les femmes), le Gabon est bien loin d’apparaître comme le « Koweït de l’Afrique » que beaucoup voyaient en lui.

La plainte contre les « biens mal acquis » de certains dirigeants africains (la famille Bongo possède 33 appartements, hôtels ou maisons particulières, à Paris, Nice... ) déposée en mars 2007 à Paris par trois associations avait entraîné, quelques mois plus tard, l’ouverture d’une enquête. Nicolas Sarkozy venait d’arriver à l’Elysée et ce fut interprété comme le signal d’un possible changement dans les relations franco-africaines. Las, en novembre suivant, la plainte était classée sans suite... Une autre, déposée en décembre 2008, est en cours d’instruction.

« La France est en pleine réécriture de sa relation avec l’Afrique. » C’est Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la coopération, qui l’assure. Un maroquin retiré, en mars 2008, à l’imprudent Jean-Marie Bockel qui disait vouloir en finir avec la Françafrique. Ce qui provoqua les protestations indignées d’Omar Bongo. Dont le fils Ali vient donc d’acquérir, avec la bénédiction de Paris, une toute fraîche immunité diplomatique.

Omar Bongo, diplomate africain

Directeur d’études à l’EHESS, normalien, spécialiste de l’histoire de l’Afrique, Elikia M’Bokolo peut difficilement être accusé de rouler pour les réseaux de la Françafrique. C’est pourquoi son dernier ouvrage, imprimé avant la mort d’Omar Bongo, mérite d’être lu avec attention. Il y met en lumière un Bongo diplomate, obsédé par la paix chez lui et sur le continent. Tout n’est pas convaincant, mais les sources sont variées et l’ouvrage réserve quelques surprises, ainsi de l’estime réciproque qui liait Thomas Sankara et Omar Bongo. Un travail qui rappelle qu’il faut se garder des visions manichéennes. On ne peut pas tout expliquer, et tout lire, en Afrique de l’Ouest et à Madagascar, à la seule lumière des réseaux pourris de la Françafrique. Ils existent bien et Omar Bongo en fut l’une des pièces maîtresses. Mais il fut aussi ce dirigeant respecté et écouté par ses pairs, impliqué dans les débats sur l’unité africaine (plutôt tendance Houphouët-Boigny que Kwame Nkrumah, malgré tout...), médiateur dans de nombreux conflits. Une autre approche, inattendue, qui redonne au passage au continent africain toute sa dimension complexe et, donc, riche.

E.R.

A lire : Médiations africaines. Omar Bongo et les défis diplomatiques d’un continent ,

de Elikia M’Bokolo, éd. de l’Archipel, 2009.

Notes

[1PDG, créé en 1968 par Omar Bongo.

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