Accueil > idées/culture | Par Roger Martelli | 1er avril 2006

Au-delà de l’émotion

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Si le peuple ne se constitue pas en acteur politique, autour de projets et de perspectives politiques cohérentes, qu’adviendra-t-il de la démocratie ? La France est un étonnant pays. Vieille démocratie, qui a oscillé si longtemps entre république et césarisme, entre révolte populaire et soumission à l’homme providentiel. Le problème est que, depuis quelque temps, tout semble déréglé. Dans les années 1960 et 1970, la dynamique sociale et le tempo politique semblaient aller de pair ; au beau milieu de ce cycle, la plus grande grève de l’histoire mondiale... Les élections de 1981 apparaissent comme le point d’orgue : majorité politique et majorité sociologique, dit-on alors, sont désormais en phase. Trois ans plus tard, l’échec des sidérurgistes sonne le glas de l’espérance. La lutte sociale se tasse, la gauche balbutie. Milieu des années 1990, la combativité sociale se réveille et une certaine radicalité réapparaît dans l’arène sociopolitique. Mais si la critique est vive, elle ne parvient pas à l’expression politique élargie. Beaucoup tient à cette déconnexion : quand la droite est au pouvoir, elle est « droite dans ses bottes » et sourde à la demande. Juppé, Raffarin, Villepin, même combat, même style. Quand la gauche est au pouvoir, elle désespère. Des sourds d’un côté, des impuissants de l’autre : au final, de 1984 à 1997, la sidérurgie est cassée et Renault Vilvorde ferme.

Mais si l’espace public se ferme, si la loi finit par faire douter de la légitimité de ceux qui décident, que reste-t-il ? La transgression. C’est le retour de la casse, comme au temps du luddisme, quand les ouvriers anglais ne trouvaient pas d’autre chose à faire, pour casser l’exploitation, que de casser leurs machines... Douleur et colère des Cellatex, des Lu, des Metaleurop. La manifestation classique de rue ne débouche plus sur des résultats ? Couplée au mépris, cela donne la violence des émeutes urbaines de novembre dernier. La violence peut être plus symbolique, elle n’en est pas moins violence : les tags anti-pub, les commandos anti-4x4. Allons plus loin encore : la transgression n’est pas seulement sociale ou culturelle. Elle se fait politique. Le 21 avril 2002, on inflige à la gauche gouvernementale le plus étonnant camouflet de son histoire récente... puis on se dresse, unanimement, contre l’épouvantail Le Pen. On élit donc la droite, on donne à Jean-Pierre Raffarin un état de grâce maximal, puis on le « claque » aux régionales de 2004. Transgression suprême, alors que la grande majorité des partis entonne le grand chœur de l’Europe politique enfin réalisée, les électeurs français répondent « non » au projet de traité constitutionnel européen. L’électorat de gauche, en tout cas, vote à rebours de la majorité de ses organisations politiques.

Confus, tout cela ? Confus... ou très clair. Il y a un décalage entre les représentations sociales, la demande « d’en bas » et la culture politique « d’en haut ». Le peuple sociologique grogne ou gronde, laisse apparaître sa colère politique, donne des pistes : dans la campagne référendaire, c’est au total la critique antilibérale de la construction européenne qui a donné le ton. Le peuple sociologique parle. Mais est-il pleinement peuple politique ? Oui et non. Pour l’instant, on est sur le registre de ce que l’on appelait avant 1789 « l’émotion ». De façon plus populaire, on pourrait parler de jacquerie, comme ces grands mouvements de révolte secouaient la paysannerie, du Moyen Age à l’ère moderne. La métaphore n’est pas inintéressante. Les dernières jacqueries, en France, ont lieu au milieu du XVIIe siècle. Leur échec sanglant ouvrit la porte à l’absolutisme monarchique : par peur de ses « manants », la noblesse française, jusqu’alors frondeuse, préféra se placer sous l’aile protectrice des Bourbon.

Si les catégories sociales dominées, si le peuple continuaient d’agir dans le désespoir et le ressentiment, plus que sur le registre de la colère et de l’espoir, quel avenir pour la République ? Si l’action sociale et le vote ne débouchent pas sur de la construction politique, en bref si le peuple ne se constitue pas en acteur politique, autour de projets et de perspectives politiques cohérentes, qu’adviendra-t-il de la démocratie ? Mais ce n’est pas une gauche d’accommodement qui peut fournir la réponse. Il est vrai que ce n’est pas non plus une gauche de la déclamation révolutionnaire...

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