Accueil > Culture | Reportage par Aline Pénitot | 9 novembre 2012

Au jour le jour, la lutte pour la survie du théâtre Paris-Villette

Les salariés, des artistes, des techniciens et des spectateurs du Paris-Villette ont jusqu’au 8 novembre pour trouver une solution après la décision soudaine de la Ville de Paris de ne pas reconduire sa subvention pour financer la saison 2012-2013. Une saison qui pourtant a déjà commencé.

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Le théâtre Paris Villette brûle ses dernières planches
Pour comprendre les enjeux lire l’article ici.

J-0 Première victoire pour le Paris-Villette
Le Paris-Villette vient d’obtenir un deuxième sursit de trois semaines de la part du juge du tribunal de commerce. Il décide de ne pas se prononcer avant le 29 novembre, pas de mise en faillite ni de redressement judiciaire pour le moment. Par ce geste inattendu, il renvoie les discussions sur l’avenir du Paris-Villette là où elles doivent se passer : dans le débat politique. Il faudra que cela soit un juge qui apporte un peu de bon sens dans cette situation absurde. Jeudi matin, à la sortie du tribunal, Patrick Gufflet témoigne : « le juge a bien compris qu’il n’était pas devant un cas classique de faillite, mais bien d’un problème de blocage politique. Il m’a dit avoir lu la presse et avoir tenu compte de la mobilisation. » Preuve que la lutte, ça marche !
La Mairie de Paris a annoncé plusieurs fois qu’elle avait un projet théâtral pour le Paris-Villette. La ligne budgétaire est, a priori, toujours prévue pour l’année prochaine. Selon le juge, il est donc possible d’éviter de coûteux licenciements. En attendant, la Mairie devrait voter mardi une curieuse subvention de 20 000 euros au Synptac-CGT, pour lui permettre de verser des dons aux salariés permanents correspondant à leur salaire de mi-septembre et octobre. Une bonne nouvelle pour les salariés.
Face à la colère qui monte massivement dans les réseaux culturels mêlée au rappel à la raison juridique, la puissance publique fera-t-elle enfin le choix de la concertation ? Qu’un juge force la négociation politique est plutôt déconcertant. Le Paris-Villette s’apprête à organiser une manifestation conséquente dans les jours prochains. Pour les compagnies, la situation commence à être très compliquée ; Marie Piémontese, metteure en scène programmée au Paris-Villette au printemps, raconte qu’elle est « complètement bloquée. La compagnie n’arrive pas à répéter. Un artiste qui ne travaille pas, c’est un artiste qui n’existe pas. »

J-1 La dignité de Bruno Geslin
La première de Dark Spring de Bruno Geslin s’est tenue dans une salle bondée à la veille de la rencontre au tribunal de commerce qui devrait prononcer la liquidation judiciaire du Paris-Villette. L’espace d’un instant, tout fut oublié. Basta les problèmes des compagnies, de salariés, d’un symbole que l’on attaque. La comédienne Claude Degliame lit Sombre printemps, un récit d’Unica Zürn. Il est question de la montée du désir chez une jeune fille, ses obsessions dérangeantes, ses dérives. Le groupe de folk-rock Comming Song l’accompagne de ses voix juvéniles. Tout disparaît à l’écoute de ce récit sombre et d’une troublante intensité. Devant un spectacle aussi aboutit et d’une si grande précision, meurent toutes les suspicions d’élitisme, de fragilité, d’inutilité. À la sortie du spectacle, ce sont des rires qui s’échangent, on commande une soupe au comité de soutien, on boit un canon à trois euros. Il était bon d’être là. Tout reprenait sens. À vivre absolument.


J-2 : l’État refuse d’initier le dialogue
Portée par un rassemblement grandissant, une délégation du Paris-Villette a été reçue ce matin au ministère de la Culture par Laurent Dréano, conseiller en charge du spectacle vivant. Selon les organisations syndicales, le leitmotiv du ministère a été : « nous ne nous substituerons pas à la Mairie. » L’État ne bougera pas, il ne cherchera pas à organiser de table ronde avec la Région et la Mairie avant la liquidation de la société qui gère le théâtre. Le Paris-Villette est le seul théâtre de création en France qui n’a jamais été conventionné par l’État. Tant pis pour les salariés, tant pis pour les compagnies, tant pis pour le théâtre et son public. Ce qu’il se passera après ? Personne n’en a aucune idée. Jacques Pornon, responsable régional du Syndeac (le syndicat des entreprises du spectacle) a insisté lors de cette rencontre sur la portée politique et symbolique du Paris-Villette mais il relate que « toute discussion de fond a été impossible. » Ce manque de sérieux politique commence à énerver très sérieusement le milieu culturel. Ce sont plus d’une centaine de structures françaises et européennes qui soutiennent maintenant le théâtre. Encore très attentistes cet été, à Avignon, vis-à-vis d’un PS fraîchement élu, les ténors du milieu théâtral montrent maintenant des signes de colère profonds. Après Joël Pommerat, ce sont douze personnalités, que l’on connaît plutôt pour leurs positions modérées, qui entrent aujourd’hui dans la bataille pour la survie du théâtre : Hortense Archambault, Olivier Py, Patrice Chéreau, Stanislas Nordey… Dans une tribune publiée ce matin dans Libération, leur charge est forte : « Le changement, c’est maintenant, nous a-t-on répété. Si le changement, c’est la liquidation des lieux de recherche et d’émergence, cela commence très mal. » Pour le comité de soutien du Paris-Villette, cette journée est mi-figue, mi-raisin. D’un côté, l’espoir d’un dialogue fertile avec la puissance publique se fane, de l’autre, la résistance prend un poids certain.

J-3 : la veille artistique de Clotilde Ramondou et la pression auprès du ministère de la Culture
Clotilde Ramondou a produit trois spectacles au Paris-Vilette. « C’est une maison qui ose, une épine dans le pied nécessaire. Et elle ferme. On aura un peu plus froid cet hiver ».
Ce qui inquiète Clotilde Ramondou est avant tout une grande méconnaissance de la part des tutelles ce qui se passe au Paris-Villette et de ceux qui le fond vivre : « Nous ne sommes pas des chiffres. Le Maire de Paris décrit le théâtre comme un lieu fermé mais il ignore que le symbole du Paris-Villette dépasse très largement Patrick Gufflet et son équipe. Il n’y a qu’à écouter le public qui se sent aujourd’hui démuni et qui vient en témoigner tous les soirs lors des veilles artistiques. »
Clotilde Ramondou sera également au rassemblement qui se tiendra mardi matin à 11h devant le ministère de la Culture, rue de Valois. Un dernier rassemblement deux jours avant le rendez-vous de Patrick Gufflet devant le juge du tribunal de commerce pour tenter le tout pour le tout.

J-4 : Dark Spring se tiendra coûte que coûte au Paris Villette.
La compagnie La Grande Mêlée jouera, comme prévu, Dark Spring, à partir de mercredi. Bruno Geslin ne cesse de répéter « résister, c’est mettre en relation un auteur, des artistes et un public ». Une des manières les plus efficaces d’ « exprimer notre vitalité est de réussir coûte que coûte à présenter Dark Spring, c’est être là ». Il avoue recevoir des messages très contradictoires. D’un côté, une très grande solidarité des institutions culturelles s’est développée. Grâce au soutien de nouveaux coproducteurs, le spectacle va se tenir. De l’autre côté, la Marie de Paris se mure dans « un silence étrange ». Le Paris-Villette a opté pour un tarif unique de 12 euros ; l’intégralité de la recette sera reversée à la compagnie qui se trouve dans une grande fragilité économique. Ni l’appui de nouveaux partenaires, ni les recettes ne permettront de payer l’intégralité des salaires qui étaient prévus. C’est plus de la moitié des intermittents de la compagnie qui risque de perdre son statut.

J-5 : la veille artistique bât son plein au Paris-Villette
Tous les soirs à 19h30, artistes, techniciens, public et amis se relaient pour organiser les veilles artistiques. Un soir, les artistes mènent le bal, le lendemain, c’est au tour des habitants du quartier, du comité de soutien ou autre… Programme en ligne sur http://www.theatre-paris-villette.com/#


j-6 : la situation des salariés
Les salariés permanents du théâtre ne sont plus rémunérés depuis le mois de septembre. Les recettes de Une Mouette jouée du 1er au 15 octobre leur ont permis de recevoir un don correspondant à 60 % de leur salaire. La Mairie de Paris leur a promis de faire circuler leurs cv et qu’ils seraient prioritaires si un nouveau projet venait à voir le jour. Une subvention exceptionnelle de 20 000 euros devrait être votée dans les prochains jours, elle sera reversée au Synptac-CGT, qui redistribuera la subvention aux salariés sous forme de dons. « La Mairie ne veut plus entendre parler de la société qui gère le théâtre. Cette situation est particulièrement difficile pour beaucoup d’entre nous et particulièrement pour ceux qui ont des familles », déclare Chantal Albo, en charge de l’administration du théâtre.

J-10, les compagnies ont été reçues à la Mairie : le statut quo
Les compagnies programmées au Paris-Villette ont été reçues lundi matin à la mairie. Fortes de la journée-manifeste de dimanche et de la mobilisation qui monte, elles ont souhaité réaffirmer leur attachement au théâtre Paris-Villette et elles ne veulent pas céder : la programmation 2012-2013 doit avoir lieu dans le théâtre. Elles sont aujourd’hui dans une très grande urgence : maintenir leurs engagements vis-à-vis des intermittents, de leurs autres partenaires, rassurer leur public, respecter leur boulot-perso mené depuis de nombreuses années pour ce spectacle-là, qui devait être présenté cette année-là, dans ce théâtre-là. Françoise Lepoix, qui doit jouer le Portrait d’Anna Seghers, au Paris-Villette en février, sort de cette réunion sonnée : « ils cherchent des solutions pour nous reloger dans d’autres théâtres. » Cette rupture imposée avec le Paris-Villette est un peu dure à avaler pour celles et ceux, comme Joël Pommerat ou Claire Lane, qui ont été accompagnés depuis des années par ce théâtre. Claire Lane dans une tribune publiée dans le Monde décrit très justement : « Des auteurs, des acteurs, des metteurs en scène ont été au cours de ces dernières années accompagnés dans leurs réussites et leurs échecs, protégés par un lieu : le Théâtre Paris-Villette. » Un théâtre n’est pas égal à un autre théâtre. Même municipal. La Mairie souhaite que les spectacles se tiennent dans d’autres « équipements publics de la ville » qui devront donc à faire de la place « par solidarité ». Pendant que le Paris-Villette, dont les sièges grincent un peu mais qui est en bon ordre de marche, reste vide. Bruno Geslin, va jouer, coûte que coûte, The Dark Spring, dans une semaine. Il raconte : « La Mairie de Paris ne veut plus entendre parler de la structure qui gère le théâtre et elle ne fera rien avant le 8 novembre », date à laquelle Patrick Gufflet, directeur du théâtre, repasse devant le tribunal de commerce. Le contrat signé par le Paris-Villette et la compagnie de Bruno Geslin ne pourra pas être honoré.

Dans le fait de stopper net son soutien à la structure qui gère le Paris-Villette, la mairie de Paris a sans doute un projet derrière la tête, avec une autre équipe, un autre politique, une autre couleur esthétique. Et la bonne nouvelle est qu’elle a redit aux compagnies qu’elle souhaite maintenir un projet de théâtre de création dans ce lieu. Si l’on peut penser que changer de directeur de théâtre est sain, faut-il pour autant détruire l’univers esthétique qu’il a créé au fil des années ? Pour les compagnies, des solutions plus douces et plus concertées peuvent encore être envisagées. De nouveaux soutiens arrivent chaque jour. Au-delà des pétitionnaires individuels, ce sont une soixante de structures culturelles qui ont signé le texte « Nous publics, artistes, tous défenseurs de la création n’acceptons pas la disparition programmée du Théâtre Paris-Villette. » : http://petition.theatre-paris-villette.com. Suite à la rencontre en Mairie, les compagnies tiennent bon, elles réaffirment sur leur désir de jouer au Paris-Villette, elles maintiennent qu’une rencontre entre l’état, la ville et la région doit avoir lieu pour sortir de cette situation par le haut.

J-11, une journée manifeste au Paris-Villette.
Dimanche 28 octobre, pendant plus de trois heures, Joël Pommerat donne un atelier d’improvisation. Ensemble, spectateurs, habitants du quartier, artistes, techniciens, salariés, directeurs de structures, inventent une situation de jeux. Il s’agit d’entrer dans l’absurdité d’une situation. Deux personnages entrent sur scène, l’un dit à l’autre : « tu habites ici ? » La tension qui s’en suit résonne étrangement pour tous ceux qui se sont rassemblés pour défendre ce qu’ils appellent maintenant leur maison commune. Une journée manifeste pour le Paris-Villette, c’est tout autre chose qu’une assemblée de gens qui prennent la parole les uns après les autres. Des vidéos ont été choisies avec précision, la soupe commune est délicieuse, le ciné concert des Coming Soon qui clôt la soirée raconte l’histoire d’un homme avec les bras coupés. Chaque geste politique ou artistique provoque un peu plus de sens commun dans une situation humainement très difficile : plus personne n’est payé pour travailler. Pour Bruno Geslin, « résister, c’est faire notre métier ». Il va présenter The Dark Spring, le 7 novembre. Malgré la solidarité d’autres structures culturelles qui ont apporté leur soutien financier, Bruno Geslin n’est pas sûr de pouvoir payer ses intermittents pour l’ensemble des représentations.


Dans un théâtre plein, l’assemblée décide d’écrire un texte que chacun peut envoyer, signé à son nom, à la Région, à la Mairie, au Ministère. Depuis le début de la lutte, la Mairie de Paris a un peu bougé, elle parlait de reconduire un projet lié aux arts de la scène, depuis elle parle de projet théâtral. Pour le Paris-Villette, c’est une première victoire. La Ministre de la Culture n’a pas donné signe de vie, à part dans un communiqué où elle dit que le maintien d’un projet théâtral sur le Parc de la Villette est essentiel. Le député du XIXe, Jean-Christophe Cambadélis n’a pas donné de suite aux courriers envoyés. Seul Julien Dray, chargé de la Culture à la Région a envoyé une lettre de soutien. Il finance pour une petite partie le théâtre, mais surtout, si rien ne bouge, il va se retrouver avec un bon nombre de compagnies sur les bras. Alors du côté du Paris-Villette, il s’agit maintenant d’imposer aux tutelles de se mettre autour de la table et de discuter du projet qu’elles semblent vouloir poursuivre. « Quelque » chose a commencé ce soir, raconte Isabelle Lafon, cette journée est le point de départ d’une veille artistique qui se déroulera tous les soirs à 19 h 30 au Paris-Villette. »

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