Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 9 octobre 2008

Audiovisuel public. Les hic de la réforme

La télévision publique est en chantier. Regards croisés sur l’impact des transformations à l’œuvre. Avec Jack Ralite, sénateur communiste et membre démissionnaire de la Commission Copé, Jean-François Téaldi, reporter à France 3 et secrétaire national du SNJ-CGT, Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication, et John-Paul Lepers, journaliste, cofondateur de la Télé libre sur Internet.

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SANS LA PUB, OUI MAIS...

La gauche en rêvait, la droite l’a fait. Et après tout, pourquoi ne pas délester la télé publique de ses tunnels de pub qui en agacent plus d’un ? Mais il y a un hic lorsqu’il s’agit de déshabiller Paul pour habiller Jacques. « Le but de cette réforme, c’est d’amener des financements publicitaires vers TF1 et M6, voire vers d’autres chaînes de la TNT. Mécaniquement, cela affaiblit le service public » , s’emporte Pierre Musso. La redevance étant impopulaire et les taxes prévues insuffisantes, « il va manquer, avec la suppression de la pub, entre 100 et 150 millions d’euros. On peut trouver cet argent en annulant des programmes ou en compressant la masse salariale » , estime Jean-François Téaldi, qui concède quand même : « Il y a une seule chose positive : les créateurs ne seront plus tenus de s’adapter à des créneaux encadrés par la pub. La scène cruciale ne sera plus interrompue au milieu. Les formats seront moins contraints. » Pierre Musso n’a pas fini de pester contre cette tendance qui consiste à « prendre des idées à la gauche pour les transformer de l’intérieur » (1).

1. Relire l’article de Regards n° 48, « Service public, La pub rend l’antenne »

CHAINES PUBLIQUES A LA DIETE !

Le budget de France Télévisions est deux fois moins important que celui de la BBC en Angleterre. Avec la suppression de la publicité et sans augmentation de la redevance, la situation ne devrait pas s’améliorer. « J’ai quitté la Commission Copé quand j’ai compris que l’augmentation de la redevance était une idée interdite » , raconte le sénateur Jack Ralite. C’était en effet une solution possible. Mais impopulaire. Deux taxes sur les revenus de la téléphonie mobile et des fournisseurs d’accès à Internet sont prévues dans le plan de financement. « Ce n’est pas suffisant et elles ne sont pas affectées. Du coup, le taux de reversement sera chaque année débattu et voté. A tout moment, le gouvernement pourra programmer de baisser le pourcentage. Soit par mesure de rétorsion, soit parce qu’il estime qu’il y a d’autres priorités budgétaires » , s’inquiète Jean-François Téaldi. « Moins d’argent, c’est moins de budget pour la création et la production. Le service public pourra soit s’amputer, soit multiplier les émissions pas chères de type talk show au détriment des fictions, prévient Pierre Musso. La qualité a un coût. »

UNE ENTREPRISE A RISQUE

France Télévisions, une entreprise unique ? Tout dépend du champ que recouvrira cette nouvelle structure juridique. « Nous avons accompagné trois chantiers de mutualisation : les études, les émissions pour la jeunesse et l’achat de matériel : pour l’instant France 2 et 3 n’utilisent pas le même type de caméras et d’outils informatiques » , explique Jean-François Téaldi. La mise en commun des moyens techniques est une chose, celle des moyens humains et des contenus en est une autre. Avec le risque d’uniformisation qui en découle... Les salariés embauchés en contrat unique ne travailleront plus pour France 2 ou France 3, mais pour France Télévisions. « Si le 20 heures de la 2e chaîne devient la priorité, un sujet qui s’est tourné en région et qui mériterait une ouverture du 19/ 20 sur la 3 pourra quand même être diffusé sur France 2. Le risque, c’est une casse des entités éditoriales » , avance le secrétaire général du SNJ-CGT, avant de poursuivre : « Le 19/ 20 est dans le collimateur pour des raisons politiques : il égratigne plus les pouvoirs que le JT de la 2. » La mutualisation n’est pas en soi un mauvais présage. Elle permet, en effet, de dégager des fonds. « Mais que fait-on des moyens qui sortent de cette mise en commun ? Servent-ils à développer d’autres activités ou à réduire la voilure ? », fait mine de s’interroger Pierre Musso.

40 ANS APRES, RETOUR A L’ORTF ?

Le rapport Copé préconisait que le P-DG de la télévision publique soit nommé par le CSA. Nicolas Sarkozy a préféré donner ce pouvoir à l’exécutif. La fin d’une « hypocrisie » selon lui, « un recul de 40 ans en arrière » selon Jean-François Téaldi. Cette mesure rappelle l’ORTF des origines, à ceci près qu « avec la mainmise du pouvoir gaulliste, le contrôle du Journal télévisé n’empêchait pas la plus grande liberté ailleurs, raconte Pierre Musso. Aujourd’hui, Sarkozy comme Berlusconi veulent maîtriser l’ensemble des programmes de la télévision publique. » De plus, « l’idée est moins de contrôler le P-DG que de renforcer le clivage idéologique entre la télé d’Etat et la télé du marché, la culture élitaire et le divertissement. » Comme aux Etats-Unis où les chaînes publiques, financées entre autres par les universités, ne font que 3 % d’audience... Enfin, ce qui est moins souvent souligné, le monde de l’entreprise sera très impliqué dans le conseil d’administration de France Télévisions. Une large majorité des membres sera issue du privé. « C’est de l’étatisme et de l’affairisme mélangé » , explique Jack Ralite. Ou un subtil mariage d’intérêts économiques et politiques.

FRANCE 3, SCENARIO CATASTROPHE

Des télés locales privées sur la TNT, adossées sur la presse quotidienne régionale ? Leur développement bute encore sur un obstacle : France 3 et ses antennes régionales. « D’où l’idée qui court de réduire le nombre de régions couvertes pour passer, à titre indicatif, de 13 à 7. Mécaniquement, il y aurait moins de proximité donc moins d’audience » , soupire Jean-François Téaldi. Nous avons évité pour le moment ce scénario catastrophe. » Lire la PQR au réveil, écouter la PQR dans sa voiture, regarder la PQR le soir... Bonne nuit.

LA TELE, DE POCHE

A la maison, au bureau ou dans le train : voici venu le temps de la télévision plurielle. Le poste traditionnel doit désormais faire face à la concurrence d’autres écrans. Après l’ordinateur, le téléphone portable se lance à son tour dans la diffusion de contenus audiovisuels. Un poids lourd comme Orange a ainsi obtenu de pouvoir retransmettre des films et des matchs de foot, semant un vent de panique chez les professionnels (Cf. article ci-contre). France Télévisions a donc tout intérêt à « être compétitive sur l’ensemble des supports de diffusion (Télévision, Internet, ADSL, TMP...) » (1). Mais jusqu’où ira-t-on ? Se contentera-t-on de passer les meilleurs moments d’un match sur les écrans de téléphone ? Ou bien une émission devra-t-elle être déclinable sur l’ensemble des supports pour avoir une chance de voir le jour ? C’est en tout cas ce que suggère le rapport Copé. On peut y lire, notamment, qu’il faut une « prise en compte, dès la conception d’un programme, de l’ensemble des vecteurs de diffusion possible ainsi que de leurs spécificités » . Cet énoncé ne laisse pas d’inquiéter Jean-François Téaldi qui craint de voir disparaître des émissions inadaptées aux tout petits écrans. « Des séries comme les grandes batailles napoléoniennes, avec des plans fixes de vingt minutes, ne peuvent pas être regardées sur des téléphones mobiles », hasarde-t-il. Le journaliste John-Paul Lepers, cofondateur de La Télé libre sur Internet, voit plutôt dans les nouveaux écrans un moteur d’expérimentation. « Aujourd’hui, la télévision traditionnelle est déjà dans la simplification, dans le consensus. Il ne faut pas de scènes de nuit ni de pluie, il faut qu’il fasse beau et que les gens soient gentils » , assure-t-il. « Quand je pense à un documentaire, j’envisage la possibilité de le décliner en feuilletons pour le téléphone qui a besoin de programmes plus courts. Mais les nouveaux outils peuvent aussi générer de la créativité. » Il en est tellement persuadé qu’il a décidé de monter un projet en commun avec le site Dailymotion. Il s’agirait de « partir d’un thème d’actu, comme le pouvoir d’achat, et demander à nos correspondants dans le monde de tourner un petit reportage. On crée ainsi une banque d’images contrôlée par nous. Le zapping peut être source d’imagination » . Un enthousiasme qui n’est pas partagé par tous. Pierre Musso est plus circonspect : « Le zapping est déjà intégré. C’est le mode de vie qui évolue et la télé en est le miroir. »

1. Rapport Copé.

Paru dans Regard n°55, Octobre 2008

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