Accueil > Société | Par Luce Vigo | 1er février 2008

Autisme : l’internement capté par la caméra

Sandrine Bonnaire prend la caméra pour dresser un constat fort sur l’autisme et son traitement dans les hôpitaux français. Un film politique, un cri d’alarme d’une artiste qui dévoile sa proximité avec cette maladie, car sa sœur en souffre, pour mobiliser les pouvoirs publics et aider les parents démunis.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

La comédienne Sandrine Bonnaire a réalisé un premier film, Elle s’appelle Sabine. Il sort sur les écrans le 30 janvier, après avoir fait une très forte impression lors d’une projection à La Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2007 et plongé un grand nombre de téléspectateurs dans un état de sidération et d’émotion auquel ils ne s’attendaient sans doute pas. Etat proche, peut-être, de ce que vivent les personnages filmés, des autistes dont une sœur de la cinéaste, Sabine.

L’autisme, terme employé dès 1907, est une maladie qui fait peur, violente, difficilement diagnosticable, encore moins curable, d’autant plus que les traitements sont rarement appropriés et suscitent depuis longtemps de vives discussions entre médecins, psychiatres et travailleurs sociaux sur l’origine de la maladie et la façon de la traiter. Sandrine a décidé de prendre une caméra pour exprimer sa colère dans un combat qui puisse redonner à ces malades leur état de sujets. Trop souvent l’abus de la camisole chimique et la diminution des lits dans les hôpitaux psychiatriques manquant de moyens font craindre le pire pour ces patients. Les lieux de vie qui devraient se substituer à ces lieux de régression sont trop peu nombreux encore.

Sabine, une des sœurs de Sandrine, est tardivement diagnostiquée comme psycho-infantile de forme autistique. Le témoignage et les revendications de Sandrine s’expriment, dans le film, par plusieurs niveaux de langage : l’utilisation d’images d’archives : la comédienne a très tôt filmé Sabine : des images et des échanges de paroles ou de regards entre les deux sœurs, les résidents et les éducateurs en direct, la mise en relation du passé et du présent, l’utilisation de cartons brefs et informatifs et un récit en voix off dit par la cinéaste, qui complètent l’action filmée sans l’interrompre. A tous les niveaux d’expression qu’elle utilise, Sandrine Bonnaire a trouvé la bonne distance et le montage de Svetlana Vaynblat y contribue. Toutes deux, se méfiant du pathos, ne fuient pourtant pas l’émotion. Mais elles ne ménagent pas les spectateurs, et encore moins ceux qui auraient le pouvoir d’agir.

Avant et après

Le film est politique et ne prétend pas, Sandrine Bonnaire le souligne, être un documentaire sur l’autisme. La première séquence est significative : quelques notes de piano, soutenues par un peu de guitare, accompagnent des images qui parlent d’elles-mêmes : Sabine, jeune, joue avec ses cheveux longs, avec une ébauche de sourire qui ne monte pas jusqu’aux yeux. L’image est lumineuse mais surexposée, sur fond de musique toujours. Se substitue à elle, dans une rue de village déjà plongée dans la nuit, un personnage au corps épais légèrement penché en avant qui s’éloigne de la caméra. Les cheveux courts, la lourdeur du corps et la lenteur des pas, le mauvais éclairage, accentuent son caractère asexué. Deux cartons, brefs, donnent les premières informations. L’une après l’autre, les deux Sabines, qui ne sont qu’une même personne à quelques années de distance et après un internement dans un hôpital psychiatrique, regardent la caméra. Le pré-générique et le titre du film apparaissent, suivi par un très long plan, immobile, d’un visage sans expression, au regard à la fois vide et lourd, filmé de profil. Il emplit l’écran et la cinéaste laisse le temps au spectateur de s’imprégner de cette image. Pendant tout le film elle travaille la longueur, le rythme, l’éclairage de ses plans, souvent séparés par des noirs comme celui, plus que justifié, qui remplace ce qui était infilmable : les cinq années d’enfermement. Ce « silence » visuel n’affaiblit pas, au contraire, les raisons pour lesquelles Sandrine Bonnaire, comédienne, s’est emparée d’une caméra. Qui n’est plus la petite caméra 8 mm de son adolescence, à l’origine des images d’archives permettant de mesurer, en les juxtaposant au comportement actuel de Sabine, la perte de ses capacités créatrices, même si l’adolescente était déjà différente. Différents aussi sont Olivier et Sabrina, jeunes adultes souffrant d’autres pathologies, que filme Sandrine Bonnaire, comme elle le fait des éducateurs dans leur travail quotidien. Elle s’en tient au but qu’elle s’est fixé : dresser un constat assez fort pour mobiliser les pouvoirs publics et aider les parents démunis, en les faisant profiter de sa « notoriété », de sa proximité avec la maladie. Deux conversations au cœur du film, l’une avec la psychologue qui a accueilli Sabine à sa sortie d’hôpital et l’autre avec la maman d’Olivier, éclairent les raisons d’espérer des améliorations dans le comportement des patients, avec des pertes irrécupérables, et l’inévitable angoisse et sentiment de culpabilité des parents en souffrance, comme la peur de l’abandon de Sabine qui demande de manière obsessionnelle à sa sœur si c’est sûr et certain qu’elle viendra la voir le lendemain. Qu’elle accepte de se voir telle qu’elle était au moment du voyage en Amérique, malgré ses pleurs « de joie » est une avancée dans sa restructuration.

Ecrivains et thérapeutes

Sandrine Bonnaire n’est pas la première à s’investir dans un combat de ce genre toujours à recommencer mais sous des formes différentes. Jean Vautrin a choisi d’écrire La Vie Ripolin, roman autobiographique dédié à son fils Matthias, autiste ; Françoise Dolto a transcrit et publié Le Cas Dominique, en commentant les douze séances qui ont vu grandir un jeune adolescent autiste ; Bruno Bettelheim, directeur de l’école orthogénique de Chicago, raconte dans La Forteresse vide l’évolution de Joey qui, de machine-enfant qu’il était, devint un sujet à part entière. A tous ces thérapeutes il fallut un lieu et des moyens pour faire exister un traitement.

Deligny, éducateur-poète

Heureuse coïncidence : alors que sort le film de Sandrine Bonnaire, émerge de l’oubli Fernand Deligny, grand éducateur-poète et anticonformiste, qui offrit un mas des Cévennes comme lieu de vie à des enfants autistes. Un DVD et deux livres concourent à cette renaissance : la publication, grâce à Sandra Alvarez de Toledo, des œuvres de cet homme singulier (1) et, parallèlement, la réédition de La Vie de radeau, le réseau de Deligny au quotidien, petit livre de Jacques Lin (2). Ce dernier, ancien ouvrier qui rejoignit Deligny pour participer à l’accueil d’enfants autistes, est aujourd’hui directeur du centre de vie de Monoblet. Comme lui, Sandrine Bonnaire partage les idées de Deligny. Et sans doute se reconnaîtra-t-elle dans ces phrases : « Dans cet éternel combat des actifs contre les assis, j’en appelle aux psychologues, psychiatres, biologistes, pédagogues qui s’éloignent à la découverte de l’homme, sans entendre les appels désespérés qui, au hasard des établissements, essaient d’aider à vivre les enfants rassemblés autour d’eux et se sentent sournoisement enlisés, les enfants et eux-mêmes, dans les « circonstances » désuètes et mesquines imposées par les actuelles administrations. » (3) C’était en 1947. Luce Vigo

1. Aux éditions L’Arachnéen, 2007.

2. Aux éditions Le mot et le reste, 2007.

3. Fernand Deligny, Les Vagabonds efficaces, 1947.

Regards n°48, Février 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?