Accueil > monde | Par Emmanuelle Cosse | 1er avril 2008

Balkans occidentaux. Jean-Arnault Derens : « La proclamation d’indépendance du Kosovo est une tromperie » (2)

Après deux années de négociations non abouties avec la Serbie et neuf ans après l’intervention de l’OTAN dans la région, le Kosovo a déclaré son indépendance le 17 février dernier. Cette étape cruciale ne résout pas les difficultés du pays et pourrait même aggraver la situation dans la région.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Quel regard portez-vous sur l’indépendance du Kosovo, que l’on a souvent présentée comme incontournable ?

Jean-Arnault Derens. Tout d’abord, il faut être clair, le Kosovo a proclamé son indépendance et il ne reviendra pas là-dessus. Ensuite, si cette indépendance est devenue incontournable, c’est parce qu’on a tout fait pour qu’elle le devienne. Ainsi, les deux dernières années de négociations menées par Martti Ahtisaari furent du théâtre de guignol international, sachant que dès le début des négociations, les diplomates américains avaient déclaré que l’issue en serait l’indépendance. Plus fondamentalement, depuis 1999, il y a cette idée récurrente qu’il n’y a pas d’autre solution possible et il existe une conviction très forte chez les Albanais que l’indépendance leur a été promise. Mais, à aucun moment, on n’a essayé de trouver une solution à l’alternative, très mauvaise, entre le maintien du statu quo ou l’indépendance.

Désormais, le Kosovo est indépendant, au moins formellement...

J-A.D. Oui, mais selon moi, cette proclamation d’indépendance est l’une des plus grandes tromperies qui a été faite sur la scène internationale. Et ceux qui ont été trompés en premier lieu, ce sont les Albanais. Car au-delà de l’aspect purement symbolique (le drapeau, un hymne), ils n’ont rien gagné. Si on avait pris au sérieux les propositions de la Serbie faites à l’automne 2007 : en gros, elle était prête à accorder l’essentiel d’une souveraineté au Kosovo sauf son aspect formel :, le Kosovo aurait pu adhérer à un certain nombre d’institutions. Au lieu de cela, le Kosovo est aujourd’hui théoriquement indépendant mais il ne peut adhérer à aucune institution internationale, étant donné que la Serbie ou la Russie y mettront leur veto. Ni à l’OSCE, ni au Conseil de l’Europe, ni à la Fifa... sans parler de sa reconnaissance quasi impossible aux Nations unies. D’autre part, les institutions élues du Kosovo vont demeurer dans une situation de tutelle car le protectorat international va continuer. L’OTAN est toujours en charge de la défense et de la sécurité du territoire, et tous les autres aspects de politique, intérieure ou extérieure, seront étroitement contrôlés par l’Union européenne. Enfin, ce gouvernement à la souveraineté très limitée n’exercera son autorité que sur à peu près 75 % du territoire. Car dans les enclaves serbes et dans la partie située au Nord de Mitrovica, les Serbes du Kosovo ne collaborent plus, ni avec les institutions du Kosovo ni avec les institutions européennes. On a donc réalisé la partition du Kosovo. Ainsi, cette proclamation d’indépendance, au-delà des risques qu’elle fait courir au reste de la région est une fantastique tromperie.

Mais pouvait-il en être autrement ?

J-A.D. En 2002, les Serbes ont joué le jeu des négociations. Malheureusement, ils ont alors estimé qu’ils n’avaient pas obtenu suffisamment. Ensuite, il y a les violences de mars 2004 (1) qui ont marqué un coup d’arrêt au processus. On savait dès le début de ces prétendues négociations qu’il y avait un point sur lequel tout compromis était impossible : celui de la proclamation formelle de l’indépendance, réclamée par les Albanais mais que Belgrade ne pouvait envisager. Je crois que de vraies négociations, cela aurait été d’essayer de contourner cet obstacle.

Comment ?

J-A.D. En réfléchissant en termes inédits sur le contenu de la souveraineté. Dans le cadre du processus d’intégration à l’Union européenne, des formes politiques nouvelles, telles que la mise en place d’un protectorat européen dans la région des Balkans occidentaux et la création pour le Kosovo d’un statut inédit d’euro-région auraient permis justement de relativiser, voire de dépasser le conflit territorial et frontalier. Mais, culturellement, l’Union européenne n’en est pas capable. Car c’est une union d’Etats dont la plupart, comme la France, sont incapables de concevoir des solutions qui seraient une remise en cause fondamentale des modes d’expression de la souveraineté et des Etats-Nations.

Quelle est la marge de manœuvre de l’Union européenne au Kosovo ?

J-A.D. Déjà, il n’y a pas de politique européenne dans les Balkans. Au Kosovo, l’Europe est divisée et le restera. Il y aura toujours entre 3 et 5 pays membres qui ne reconnaîtront pas l’indépendance. Le seul point qui faisait consensus, c’était que tous les Balkans occidentaux avaient vocation à rejoindre l’Union. Mais cette indépendance remet tout en cause. Les pays les moins prompts à reconnaître l’indépendance du Kosovo sont ses plus proches voisins, tels que la Roumanie, la Grèce et la Bulgarie, c’est révélateur. Sur le terrain, Eulex, la mission européenne de police et de justice chargée d’accompagner l’indépendance, finira bien par s’implanter même s’il y a déjà des reports de calendrier et devrait, à terme, obtenir les compétences de la Mission d’administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk), toujours en place. Il faut avoir conscience que malgré les millions que l’UE va réellement injecter, le Kosovo restera un pays pauvre (2), incapable d’offrir un avenir à sa jeunesse. Ainsi la bombe sociale que représentait le Kosovo n’est absolument pas désamorcée par l’indépendance. Mais la grande différence, c’est que maintenant, les Serbes et Belgrade ne peuvent plus servir de bouc émissaire. Du coup, ce terrible malaise social va s’exprimer directement contre les représentants internationaux, et donc la mission européenne.

Que peuvent désormais les Serbes du Kosovo ?

J-A.D. Même si, jusqu’à présent, les réactions sont restées à niveau relativement bas de tous les côtés, il est vraiment trop tôt pour imaginer comment les choses peuvent évoluer (3). Les trois secteurs sensibles, ce sont toujours les enclaves, en premier lieu, le Nord du Kosovo avec Mitrovica et la vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie. Ensuite, socialement, économiquement, politiquement, il y a une énorme diversité chez les Serbes du Kosovo. Dans le Nord, une partie importante des Serbes a intérêt au maintien du statu quo parce qu’il y a beaucoup d’argent versé par la Serbie (4). Ils vivent beaucoup mieux que dans le reste du Kosovo et même beaucoup mieux qu’en Serbie. Dans les enclaves, la vie est plus difficile. Pour le moment, la stratégie essentielle de Belgrade a été d’envoyer les ministres serbes dans les enclaves pour signer des projets d’investissement et d’infrastructures extraordinaires. Ils ont plus promis depuis le 17 février qu’en neuf ans. C’était rusé.

Après le Kosovo, y a-t-il des risques d’implosion parmi ses voisins ?

J-A.D. Il y a surtout des risques en Bosnie-Herzégovine. Ce pays va très mal, cela n’est pas nouveau. Mais ce qui s’est passé au Kosovo signifie la fin de tout espoir de réforme en Bosnie-Herzégovine, actuellement organisée autour de deux entités, la Fédération de Bosnie et Herzégovine et la Republika Srpska, et dont le fonctionnement institutionnel est complètement bloqué. Milorad Dodic, le dirigeant de la Republika Srpska, les Serbes de Bosnie, a désormais un argument en or pour bloquer toute évolution. Il pourra menacer à tout moment de déclarer l’indépendance de la Republika Srpska. Ainsi toutes les réformes que l’Union européenne avait présentées comme prioritaires en Bosnie, en premier lieu celle du cadre institutionnel de Dayton, sont au point mort. Je suis très pessimiste pour la Bosnie. L’autre risque majeur de déstabilisation, c’est évidemment ce qui va se passer en Serbie avec les prochaines élections.

Désormais, la balle se trouve dans le camp de l’Union européenne. La question essentielle, c’est de savoir si en matière d’intégration à l’Union, on continue de faire du cas par cas ou on cherche une solution globale à l’échelle régionale. Par exemple, si la Croatie intègre l’UE en 2010 sans que la Bosnie-Herzégovine ait des perspectives rapides d’adhésion, pas un seul Croate n’y restera. Or, cet Etat ne pourra pas tenir si les trois peuples qui le composent (bosniaques, croates, serbes) ne sont plus présents. Si on poursuit cette politique du cas par cas, on prépare une nouvelle catastrophe. Propos recueillis par E.C.

1. Des émeutes inter-ethniques ont débuté après la mort d’un adolescent serbe tué par des tireurs inconnus et de deux adolescents albanais morts noyés. Les Serbes sont chassés d’un certain nombre de villages encore mixtes, et les forces armées de la Minuk sont incapables de contrôler la situation.

2. Revenu annuel par habitant : un peu plus de 1000 dollars.

3. Ce 17 mars, des affrontements sérieux ont eu lieu à Mitrovica après que le tribunal a été pris de force par des manifestants serbes pour en bloquer l’accès aux Albanais. Des membres de la Minuk et la KFOR : la Force de maintien de la paix de l’OTAN au Kosovo, ont été blessés, 53 Serbes ont été arrêtés.

4. Dans les enclaves ont été maintenus les services publics serbes (poste, éducation, santé). La Serbie paye les salaires des fonctionnaires (pour les enseignants, un salaire double) ainsi que les retraites et les pensions sociales.

Jean-Arnault Derens est historien et journaliste, rédacteur en chef du Courrier des Balkans.

A lire : Le Piège du Kosovo , nouvelle édition augmentée et actualisée de Kosovo, année zéro, éd. Non Lieu, janvier 2008, 24 euros ; Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, Comprendre les Balkans. Histoires, sociétés, perspectives , éd. Non Lieu, 19 euros

Paru dans Regards , Avril 2008

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?