Accueil > écologie | Reportage par Cécile Raimbeau | 21 juin 2012

Bananes flambées aux fongicides

Dans cette île déjà empoisonnée à la chlordécone, les grands
planteurs ont obtenu, au corps défendant de la population, une
nouvelle dérogation pour pulvériser des fongicides douteux en vue
de sauver leur production de bananes. Le débat s’envenime…

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« Regardez, partout entre les
champs, des habitations avec
des potagers ! Comment voulez-
vous qu’un hélico arrose
les bananeraies sans les atteindre
 ?
 », s’exclame Sylvestre Renard, pointant
une étendue de palmes frémissantes sous l’alizé.
Cet instituteur se tient sur sa terrasse à Carabin,
un hameau du nord-est de la Martinique. Depuis
des années, il porte plainte contre X « pour empoisonnement
par substances toxiques
 ». Une
fois, après avoir constaté la mort de ses arbres
fruitiers. D’autres fois, après avoir observé une
fine couche huileuse à la surface de sa terrasse
ou dans la cour des écoles où il enseigne. « Jamais
aucune de ces démarches n’a abouti à
cause d’un verrouillage étatique
 », soupire-t-il,
se réjouissant toutefois que la polémique sur les
épandages aériens explose enfin en Martinique.
À l’origine du débat, une directive européenne
de 2009 adoptant le principe d’interdiction
des pulvérisations aériennes – transposée en
juillet 2010 dans la loi Grenelle 2. En cause :
les risques pour l’environnement et la santé.
Mais en Martinique, un champignon – la cercosporiose
noire – menace les plantations
de bananes, si importantes dans le modèle
exportateur local. S’ils dominent en général
la vie économique de l’île, les « békés », ces
descendants de colons, se sont largement imposés
dans ce secteur : 5 % des producteurs
occupent 41 % des surfaces en bananeraies
et produisent 65 % des bananes de l’île. 3 500
emplois directs sont en jeu, ainsi que le maintien
de la rentabilité des lignes maritimes : arrivés
en métropole, les containers initialement remplis
de bananes reviennent chargés d’aliments
importés. Afin de sauver la production, l’Union
des groupements de producteurs (Ugpban), où
les grands planteurs pèsent lourd, réclame donc
urgemment une dérogation.

Face à ce lobby, les écologistes montent au créneau.
« Pas d’études d’impact ! Aucun de suivi
sanitaire des populations ! Nous réclamons l’application
du principe de précaution !
 », s’oppose
Henry Louis-Regis, le président de l’Association
pour la sauvegarde du patrimoine Martiniquais
(Assaupamar). En octobre 2011, le préfet met en
place un semblant de consultation. « Une information
publique » propose des registres où noter
ses observations. Mais un grand nombre des
Martiniquais qui s’y expriment dit non aux pluies
de fongicides. Les citoyens auraient-ils en tête
le scandale de la chlordécone, cette molécule
persistante qui pollue gravement un tiers des
terres agricoles du département ? « On connaissait
sa toxicité depuis 1976 ! Si elle a été autorisée
comme pesticide dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993, c’est bien grâce à des dérogations !
 », rappelle Henry Louis-Regis.

En novembre, à peine le conseil général vote-t-
il un avis défavorable au projet de dérogation
qu’Éric de Lucy, le président de l’Ugpban, menace
d’arrêter la production : « Je ne veux pas
d’une décision du préfet qui ne soit pas appuyée
par un consensus des élus
 », lance-t-il dans le
quotidien France-Antilles. Message entendu !
Dans un département où 21 % de la population
est au chômage, l’argument de l’emploi est toujours
efficace : le conseil régional se prononce
contre le principe d’épandage, sans s’opposer
aux dérogations et crée une commission ad
hoc
chargée de « réfléchir à des alternatives ».
En attendant ses conclusions, une dérogation
de six mois est signée par le préfet. Sylvestre
Renard reprend aussitôt son stylo. Quant aux
petits agriculteurs déjà accablés par la difficile
reconversion de leurs parcelles empoisonnées à
la chlordécone, ils subissent un nouveau coup :
« Beaucoup trouvent leur facture d’épandage
défalquée sur leur tonnage de bananes lourde
à assumer
 », rapporte Romain Bellay, le porte-parole
de l’Organisation patriotique des agriculteurs
Martiniquais (OPAM), affiliée à la « Conf. ».

Des vertes et des pas mûres

Fort-de-France. À la terrasse ombragée d’un
café, des mots graves tranchent avec les rires de
touristes en goguette. « Nous enregistrons déjà
500 cas de cancers de la prostate par an dont
125 décès… le record mondial !
 », s’alarme le
médecin Josiane Jos-Pelage, présidente de l’Association
médicale pour la sauvegarde de l’environnement
et de la santé. On le sait désormais,
la chlordécone s’immisce dans les légumes de
certains potagers, dans les eaux de la côte exposé
au vent, ainsi que dans certains poissons
et crustacés qui y vivent, et elle est reconnue
comme un possible facteur d’augmentation des
cancers dans les Antilles françaises. « Et ce
n’est pas le seul polluant !
 », insiste-t-elle.
Pour comprendre ses inquiétudes, il faut observer
une bananeraie avant sa mise en jachère :
les régimes noircissent sur des tiges jaunissantes,
offrant un spectacle de désolation. En
vérité, sous couvert d’un label « durable », les
planteurs injectent désormais une dose de glyphosate,
un herbicide total, dans chaque pied
de bananier en fin de vie. Puis ils plantent des
jeunes bananiers « sains », cultivés in vitro, arrivés
par avion d’Israël. « Ajouter à la chlordécone
et à ce glyphosate, les nouveaux fongicides !
Un effet cocktail est possible !
 », s’inquiète
Josiane Jos-Pelage.

Certes, les producteurs de bananes ont réduit
l’usage de pesticides et leur mixture fongicide
serait moins nocive que jadis. Mais ses composants,
le Sico et le Tilt 250 (à base de propiconazole
et de difénoconazole) sont classés
« nocifs » et « dangereux pour l’environnement ».
En outre, ils sont mélangés à de l’huile paraffinique
Banole (un hydrocraquage du pétrole)
sur laquelle le médecin porte un diganostic sans
appel dans un rapport du Conseil de l’ordre
dont elle assume la vice-présidence : « Toxique
pour le système nerveux et cancérigène
 »
Un avis « très défavorable » contre l’épandage
est donc adressé au conseil régional.
Alliés de Syngenta et Total, fabricants des produits
en cause, le lobby bananier préfère insister
auprès des élus sur les aspects techniques de
l’épandage. Pourtant, en mars 2012, deux hélicoptères
ultramodernes, dotés de GPS et de
« buses anti-dérive », s’écrasent dans les plantations.
Bilan : un pilote mort, l’autre blessé…

« Baré  » les hélicos

Maison des syndicats. « Pourquoi les ouvriers
agricoles sont-ils écartés de ces discussions
alors que ce sont eux qui travaillent sur ces exploitations
et qui sont parfois arrosés ?
 », questionnent
les représentants de la section agricole
de la CGT-Martinique. Pour eux, ces débats sur
l’épandage ne sont ni plus ni moins que des « calculs pour aboutir à indemniser les habituels
profiteurs !
 » À la Guadeloupe, touchée depuis
janvier par le champignon ravageur, Élie Domota,
porte-parole du LKP (le collectif contre la « pwofitasyon
 »), enfonce le clou : « Pour défendre
les intérêts des gros planteurs, on empoisonne
les Antillais !
 », assène-t-il. Le secrétaire de
l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe
(UGTG) appelle donc publiquement mi-avril
à « baré » les hélicos. Ce n’est pas un secret,
les « profiteurs » de la banane empochent des
aides de l’UE : 15 000 euros par hectare. Or ces
aides ont davantage servi à préserver le chiffre
d’affaires que l’emploi. Selon un rapport de la
Cour des comptes publié en février 2011, 38 %
des emplois bananiers ont été supprimés en
Martinique entre 2000 et 2007 (47 % en Guadeloupe).
Sa conclusion est sans appel : « Ce
modèle économique tourné vers l’exportation,
est à la fois coûteux et inefficace.
 »

Les écologistes de l’Assaupamar redoutent
quant à eux les possibles « alternatives »
aux épandages, à savoir des bananes dites
« intergènes » (provenant de manipulations
génétiques de différentes espèces bananières),
qui seraient presque au point pour résister à la
« cerco ». « Des recherches sont bien menées
dans différents laboratoires, notamment en Israël

 », confirme le directeur du Cirad-Martinique,
Christian Chabrier, jurant que son organisme
de recherche ne travaille que sur des hybrides,
selon des méthodes de croisements classiques.
Fâcheusement, celles-ci sont longues à mettre
au point. En revanche, « que certains de ces
labos puissent proposer demain une banane
OGM résistante à la cercosporiose, oui, c’est
possible !
 », confirme-t-il.

Retour à Carabin. Face aux bananeraies, l’instituteur
Sylvestre Renard exhibe, parmi sa pile
de plaintes, des traités d’agroécologie. «  Aujourd’hui,
seules 0,9 % des terres agricoles
sont bio en Martinique
 », regrette-t-il, persuadé
qu’il est temps de « se diversifier, produire plus
naturel, avancer vers l’autonomie alimentaire
 ».
Le 5 mars dernier, le ministère de l’Agriculture
publiait discrètement une circulaire destinée
à faciliter les dérogations d’épandages sur les
bananiers antillais…

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