Accueil > actu | Par | 27 mars 2007

Bayrou, le centre attaque

Cette fois sera-t-elle la bonne ? François Bayrou veut croire qu’il sera vraiment le troisième homme de cette campagne. Prémonition ou mirage ?

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Par Louise Deschamps et Clémentine Autain.

François Bayrou a de bonnes raisons de penser qu’il peut être le troisième homme de la campagne 2007. Sa percée dans les sondages depuis janvier semble l’autoriser à nourrir ce rêve. Tient-elle d’un mirage ?

Parmi le carré des fidèles du Béarnais, on fait valoir que cette singularité est le fruit d’une stratégie cohérente, inscrite dans la durée. Tout remonte à 2002. Jacques Chirac et les siens font l’analyse d’un affaiblissement du clivage structurant de la vie politique française et ils décident de le reconstruire dans une bipolarisation qui doit laisser sur le sable les encombrants extrêmes. Décision est prise de constituer une grande formation de droite réunissant toutes les familles, des libéraux aux démocrates-chrétiens, de la tradition bonapartiste à la filiation louis-philipparde. Bayrou s’y refuse. Il sait que ses ambitions personnelles ne peuvent se satisfaire de ce parti qui réserve les premiers rôles à ceux qui sont issus du gaullisme. Comme toujours en politique, s’y mêlent des réflexions politiques. Bayrou, lui aussi, fait le constat d’un affaissement du clivage gauche/droite. Mais il ne le regrette pas. Au contraire, il voit là un signe de modernité et l’occasion de sortir enfin des oppositions qui sclérosent le pays. Il refuse l’entrée de sa formation dans le gouvernement du libéral Raffarin ; il s’oppose vaillamment à la fusion de l’UDF dans l’UMP. Il va cultiver sa différence jusqu’à voter la censure dans une Assemblée archi-dominée par le parti présidentiel. Il fait mieux que des effets d’annonce : il s’oppose à la privatisation des autoroutes, dénonce la collusion des grands médias et de l’argent. Cette opposition à l’ogre UMP lui sera créditée. L’UDF réussit à casser son image de parti du centre-tout-mou pour devenir celui des « petits contre les gros » ! Il pousse la logique jusqu’à se présenter en rassembleur des modérés des deux bords : il propose même un gouvernement avec des personnalités issues de gauche et de droite : de Delors à Balladur.

Bayrou compte sur le soutien des militants de la construction européenne. Il se garde lors de son discours de Strasbourg de vouloir passer en force contre l’avis du peuple français et promet un nouveau référendum. Mais il réaffirme l’axe européen comme central dans son projet. Il peut bénéficier du transfert de déçus socialistes qui ont fait de la construction européenne le cœur de leur engagement et qui ne retrouvent pas autant de fermeté dans le discours de Ségolène Royal : divisions de la gauche et des socialistes obligent.

Bayrou sait aussi que Nicolas Sarkozy rebute une partie de la société française, en particulier la jeunesse, tandis qu’il inquiète une fraction de la droite. Il pense qu’un homme qui divise ne peut être élu président. Aussi se réfère-t-il à Jacques Chirac dans son rôle d’unificateur de la nation, en particulier par ses prises de position lors de la guerre contre l’Irak. Une façon de capter l’héritage et de le retirer à Sarkozy. Sur le terrain économique, il est d’une tradition de droite, favorable au patronat, en particulier le petit patronat, sans adopter les postures destructrices des libéraux. En matière de mœurs, le curseur semble aujourd’hui être donné par la position sur l’adoption par les couples homosexuels : sur ce point Bayrou fait attention à rester en phase avec la société et à ne pas se laisser enfermer dans des positions conservatrices que pourrait lui inspirer sa famille philosophique, celle de la démocratie-chrétienne.

Difficile pourtant de ne pas ranger François Bayrou du côté de la droite : sa pratique réelle de parlementaire en témoigne (cf. encadré). Mais il est parvenu à construire un discours suffisamment nuancé pour attirer la droite de tradition plus « modérée » sans effrayer une partie de la gauche déstabilisée. Il espère récolter les fruits d’une stratégie construite patiemment et non sans risque. Il devient dans l’espace institutionnel celui qui semble pouvoir déjouer le bipartisme et offrir une alternative aux échecs des deux grandes formations alternativement au pouvoir depuis vingt-cinq ans. Il bénéficie des difficultés de toute la gauche à offrir une alternative globale à la crise française.

Est-ce que cela va durer ? Bayrou sait bien que ces14 à 17 % d’intentions de vote constituent un socle fragile. Dans les études sur la certitude de vote, seuls 30 % des actuels soutiens de Bayrou se disent certains d’aller au bout de ce choix. Par comparaison, Jean-Marie Le Pen réunit, lui, 70 % d’intentions fermes. Cette fragilité est connue : elle dépend de la vitalité ou non du clivage gauche/droite. Aujourd’hui, ce clivage peine à mobiliser les électeurs tant ses contours sont flous et ont parfois perdu de leur sens. Cette ancienne organisation de la politisation en France est même à fonder sur les nouveaux enjeux comme ceux de l’écologie ou des relations internationales. Elle serait à conforter en matière sociale ou de construction européenne. Faire avec Bayrou le constat d’une anémie de cette partition politique ne conduit pas à penser qu’elle ne fonctionnera plus. On peut même penser que plus on se rapprochera de l’échéance, plus l’opposition traditionnelle gauche/droite va fonctionner et réunir chaque famille autour de son champion, de sa championne. Au détriment en premier lieu de François Bayrou...L.D.

Encadrés

Bayrou, pratique parlementaire

Sur 74 scrutins publics relatifs à des projets de loi, François Bayrou a été absent

15 fois et s’est donc exprimé 59 fois. Il a voté avec l’UMP 35 fois (59,3 %), a voté contre 15 fois (25,4 %). Il s’est abstenu 9 fois (15,3 %). Sur 9 motions de censure, il a refusé de voter 8 fois et a voté la censure une seule fois, le 16 mai 2006. Bayrou n’a jamais voté contre une seule des lois répressives et il a voté la majorité des lois antisociales.

Projet de loi, adopté par le Sénat, relatif à la prévention de la délinquance : ABSTENTION

Projet de loi relatif à l’immigration et à l’intégration : ABSTENTION

Projet de loi relatif au retour à l’emploi et au développement de l’emploi : POUR

Projet de loi relatif à la lutte contre le terrorisme et portant dispositions diverses relatives à la sécurité et aux contrôles frontaliers : POUR

Projet de loi d’orientation agricole : POUR

Projet de loi d’orientation pour l’avenir de l’école (dit loi Fillon) : ABSTENTION

Projet de loi, adopté par le Sénat, de programmation pour la cohésion sociale (dit loi Borloo) : POUR

Projet de loi d’orientation sur l’énergie : POUR

Projet de loi relatif à la formation professionnelle tout au long de la vie et au dialogue social : POUR

Projet de loi portant décentralisation en matière de revenu minimum d’insertion et créant un revenu minimum d’activité : POUR

L’effet Casimir sur le vote des trentenaires

« L’effet Bayrou » fonctionne à plein dans la petite génération, celle qui n’a pas fait 1968. Si l’on en croit les sondages, le leader centriste fait un tabac chez les trentenaires. Une manière de prendre (enfin) une revanche sur leurs aînés ? La figure consensuelle d’un pater familias rassurant et mollement subversif, à la mode Casimir, la gifle en plus, en lieu et place de Dolto et de la révolution qui de toute façon ne révolutionne rien : et si les trentenaires en mal d’identité générationnelle avaient trouvé là leur contre-modèle ? Du coton, de l’aseptisé, du sucré, c’est du miel pour les enfants du divorce et de la crise économique.

Dans Souffrances du jeune trentenaire, Mara Goyet décrit à merveille la scène où son jeune personnage se met à voter Bayrou : « Jamais il n’avait eu idée plus folle, plus osée, plus inavouable. Plutôt que de voter blanc, voter mou. Franchir la ligne blanche, voter à droite, rien qu’un petit peu mais quand même... Ce fut une expérience incroyable, un cocktail de sensation, un vrai trip de l’underground civique. Il avait l’impression d’avoir fumé du colza à l’état pur. » Pour les héritiers de la chute du mur de Berlin, François Bayrou pourrait fonctionner comme un vote de révolte à l’égard des certitudes de la génération1968, comme un pied de nez aux échecs attribués aux grandes idéologies. Le réveil pourrait être plus douloureux que prévu. Car Bayrou n’est pas un monstre gentil, l’UDF n’est pas l’île aux enfants et la présidentielle n’a rien à voir avec le monde sucré de « croques-vacances ». Voter Bayrou, c’est voter à droite. Et pas qu’un peu. Les trentenaires qui veulent casser l’alternative entre une droite de régression et une gauche de renoncement prennent Bayrou pour ce qu’il n’est pas, un monstre gentil, le bon Charles Ingalls de « La petite maison dans la prairie ». Finalement, les trentenaires sont de doux rêveurs... Se réveilleront-ils avant le 22 avril ? C.A.

Regards , mars 2007

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