Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er février 2006

Benjamin Stora : « Les Français de 30 ans n’ont pas reçu d’enseignement sur la guerre d’Algérie »

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Regards.fr : Vous avez beaucoup travaillé sur les représentations cinématographiques de la guerre d’Algérie. Qu’est-ce qui vous intéresse dans La Trahison ?

Benjamin Stora : Des films sur la guerre d’Algérie, il y en a toujours eu. Le problème ne se situe pas dans le fait d’en déplorer l’absence mais dans le fait de les interroger. A la différence des nombreux films français systématiquement tournés au Maroc ou en Tunisie, La Trahison a été tourné en Algérie. Cet ancrage territorial est essentiel : on ne peut en effet indéfiniment parler de l’histoire d’un pays sans jamais faire référence à sa géographie réelle. Dans cette optique-là, le film est une grande première. On y voit des Algériens, des Algériens musulmans pour être précis. Dans la plupart des films français sur la guerre d’Algérie, les Algériens n’apparaissaient pas réellement comme acteurs de cette histoire, y compris dans les films anticolonialistes. L’argumentaire développé des années 1960 aux années 1990 était le suivant : l’Algérien étant supposé devoir raconter, écrire sa propre histoire, les Français centrés sur une histoire franco-française n’avaient pas à la raconter à sa place. Cela est extrêmement problématique car l’Algérie, c’était la France. Les histoires sont donc totalement imbriquées. Cette dissociation aboutissait en fait à réduire les Algériens au rôle de figurants comme dans l’imagerie coloniale classique. L’argument de la séparation entre deux cinémas différents a entraîné la perpétuation du stéréotype colonial de l’Algérien comme silhouette ou ombre furtive. Une histoire dominante d’un côté, celle des Français d’Algérie ou des soldats français, et de l’autre une histoire fugitive, archétypale, celle des Algériens musulmans. Dans le film de Philippe Faucon, les Algériens musulmans (au sens traditionnel de la terminologie coloniale de l’époque) sont des acteurs à part entière de cette histoire, des êtres humains qui souffrent, qui trahissent, qui doutent, qui se battent. La vraie rupture se situe là, dans cette émergence de la figure du colonisé : c’était également le cas de Nuit noire. 17 octobre 61 d’Alain Tasma sorti l’année dernière.

Dans quelle mesure La Trahison s’inscrit-il dans la tradition des films de bled ?

Benjamin Stora : Le film est une plongée documentaire dans l’univers rural et paysan. Les films de bled comme Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) de René Vautier, RAS (1973) d’Yves Boisset ou Cher Frangin (1988), de Gérard Mordillat, montraient des soldats mais pas les Algériens paysans, combattants, harkis ou soldats musulmans. Or la part des soldats musulmans et des harkis à l’intérieur de l’armée française est considérable. Cette disparition complète du soldat musulman dans le cinéma français : alors que le poids de la guerre, surtout à partir de 1959, repose en grande partie sur eux : est très symptomatique. Le film de Philippe Faucon qui se passe en 1960 restitue donc cette vérité historique : la part prise par ces soldats dans la guerre d’Algérie contre l’ALN. L’un des grands événements de cette guerre est le déplacement de près de deux millions de ruraux. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad [1] ont traité de cette question sur laquelle Michel Rocard a par ailleurs livré un rapport fondamental. On ne peut en effet comprendre l’histoire de l’Algérie indépendante et de sa crise agricole sans comprendre cette pulvérisation de l’univers paysan dans la guerre d’Algérie : le processus migratoire, l’appauvrissement de la paysannerie, la clochardisation de la société, l’éclatement des valeurs traditionnelles, etc. Cet aspect de la guerre n’avait jamais été pris en charge par le cinéma.

Le film met en scène avec une grande acuité un mélange de proximité et de distance entre les Français et les Algériens musulmans.

Benjamin Stora : Oui, et cela est symptomatique de ce qu’a été la situation coloniale : une mixité tout à la fois subie et choisie. L’histoire algérienne est en même temps une histoire coloniale de ségrégation et une histoire française républicaine. Les gens vivent dans des communautés séparées qui ne s’aiment pas forcément, vu les inégalités sociales et juridiques. Mais en même temps, il y a une incontestable forme de mélange et de connaissance de l’autre au fil des années qui passent. Un siècle et demi de présence française en Algérie, cela laisse des traces, ne serait-ce que dans la circulation linguistique, la circulation des mœurs et des traditions méditerranéennes, celles des « hommes du Sud » pour reprendre l’expression de Camus. Tout un univers commun se met en place. L’universalisme républicain qui dans sa forme principielle (égalité des droits, etc.) a servi à légitimer la domination a aussi imprégné les esprits. Les nationalistes algériens dans les années 1940-1950 en étaient profondément imprégnés, convaincus de l’existence de deux France : la France coloniale qui opprime et exploite et la France révolutionnaire, celle de 1789, de la Commune de Paris, du Front populaire. Le rapport à la France a donc toujours été ambivalent, jamais univoque. Dans l’histoire coloniale, la société est aussi un espace d’illusions, mû par la croyance dans le fait de rester en l’état tout en changeant les choses : ce qui n’est pas possible, d’où l’illusion précisément. Car pour changer il faut sortir du statu quo.

A la fin du film, Roque dit que la situation des appelés musulmans est un piège, une impasse. Comment la comprendre historiquement ?

Benjamin Stora : Sur ce point, le film est complexe et il pose un vrai problème aux Algériens. Beaucoup d’Algériens d’origine paysanne sont entrés de bonne foi dans l’armée française et ont parfois rejoint les harkis. Ils appartiennent au même univers que les combattants de l’ALN, l’univers de la paysannerie traditionnelle. Du côté algérien, le débat n’est pas encore véritablement ouvert si ce n’est de façon très stéréotypée suivant l’idée que l’armée coloniale aurait recruté de force des paysans. Ce n’est pas aussi simple et évident que cela. Dans l’univers paysan, de nombreux individus étaient persuadés que la France resterait car ils avaient fait les deux guerres mondiales et la guerre d’Indochine et vivaient dans cette tradition française de l’implantation militaire, dans une grande continuité historique. Pour eux, la question de la nation moderne, centralisée, telle qu’elle a été soulevée par les nationalistes, ne se posait pas : ils étaient attachés à leur village, leur douar, leur hameau, leur troupeau, leur récolte. Ils n’avaient pas de vision globale si ce n’est justement par l’intermédiaire de l’armée française. Cette question du comportement et des hésitations des paysans par rapport au nationalisme est une sacrée question que le film effleure. L’armée était un métier, un facteur de promotion sociale. Il y a un univers militaire musulman qui s’est institué dans l’Algérie française. Ces Algériens sont évidemment contraints par leur condition sociale et l’inégalité juridique qui est la leur : ils épousent cette carrière faute de mieux mais elle est aussi choisie car l’Algérie est française. Il ne faut jamais perdre de vue la puissance de la machine de propagande française. Pour un paysan qui est en contact assez faible avec le nationalisme armé, la France va rester. Après la fraternisation échouée de 1958, le plan Challe meurtrier s’avère un rouleau compresseur qui porte la guerre à son incandescence : utilisation massive du napalm dans tout le Nord constantinois, écrasement des maquis de l’intérieur, etc. A partir de là on pense que peut-être la France ne restera pas ; pourtant, même les nationalistes algériens n’étaient pas sûrs qu’ils connaîtraient l’indépendance de l’Algérie... La croyance à un passage rapide à l’indépendance politique ne devient réelle qu’en 1961, date à laquelle les pieds-noirs commencent d’ailleurs à quitter l’Algérie.

Central dans le film de Philippe Faucon, ce sentiment de la trahison semble commun à toutes les communautés présentes dans la guerre d’Algérie...

Benjamin Stora : Oui, la trahison court durant toute la guerre et se poursuit après-guerre. Le soupçon, le double jeu, le double langage, la paranoïa se sont emparés de toute la société. Tous les groupes porteurs de mémoire se sentent trahis : les officiers français par les soldats algériens pouvant passer du côté de l’ALN ; les pieds-noirs par de Gaulle ; les harkis évidemment. La trahison chez les Algériens viendra plus tard, après l’été 1962 au moment où l’armée des frontières s’empare du pouvoir. Ce sentiment que les idéaux de novembre 1954, les idéaux de la révolution, ont été dévoyés, se répand après 1965, les principaux leaders ayant déclenché la révolution n’étant plus là.

La Trahison ouvrirait-il l’ère d’un questionnement plus mûr sur la guerre d’Algérie ?

Benjamin Stora : Il est évident que plus on s’éloigne de l’événement, plus il y a une maturité du cinéma sur ces questions-là. Je pense que c’est d’abord la société qui bouge. On assiste à un retour de mémoire très puissant chez des groupes nouveaux qui sont les petits-enfants de l’immigration algérienne en France et qui veulent savoir ce qui leur arrive au présent. Derrière tout cela, l’histoire coloniale est le gros morceau. Ce besoin de mémoire est très fort et ce passé doit être mis en images parce que cette demande se conjugue justement au présent. Il y a dans l’air, dans la société, une demande de ces Français qui ont une histoire différente de celle des groupes porteurs de mémoire algérienne comme les pieds-noirs ou les soldats français. Les Français de 30 ans n’ont pas reçu d’enseignement sur la guerre d’Algérie, ils n’ont pas appris cette histoire coloniale. Ils sont en manque. La demande est donc générale. Les événements tragiques qui se sont passés en Algérie dans les années 1990 et qui ont entraîné 150 000 morts pèsent également : s’opère une recherche de la généalogie de cette violence. On ne peut couper l’historie algérienne contemporaine de l’histoire de la colonisation française.

Benjamin Stora, né à Constantine en Algérie, est professeur d’histoire du Maghreb à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales). Il a publié une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie (La Découverte, 1991), Imaginaires de guerre. Algérie-Vietnam (La Découverte, 1997), Histoire de la guerre d’Algérie 1954-1962 (La Découverte, 1993), Histoire de l’Algérie depuis l’indépendance (La Découverte, 1994).

Il est également l’auteur d’un essai sur les représentations de la tragédie algérienne des années 1990, La Guerre invisible (Presses des Sciences politiques, 2001) et d’une série télévisée française de quatre heures, Les Années algériennes (1991).

Notes

[1Dans Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, éd. de Minuit, 1964.

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