Accueil > idées/culture | Par Arnaud Spire | 1er avril 2000

Bernard-Henri Lévy. Anatomie d’un débat

Affluence le 16 mars, à l’espaceregards, où Bernard-Henri Lévy défendait la lecture de Jean-Paul Sartre qu’il publie à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de cet "homme-monument" (1). Le philosophe Philippe Petit a, lui, publié un ouvrage remarqué dont la thèse est que Sartre resta jusqu’à sa mort un homme sans cesse réengagé dans son temps et dans l’histoire de son pays (2). Philippe Petit s’est donc trouvé être l’invité surprise de ce jeudi.

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Jean-Paul Jouary qui anima le débat, s’est d’abord adressé à ceux qui : absents : avaient manifesté une certaine réserve quant à la tenue de cette soirée. Il rappela que les auditions mensuelles avec un ou une philosophe n’impliquent pas le moins du monde que regards et espacesmarx, les organisateurs, soient préalablement en accord avec l’invité (e). Il évoqua la venue récente d’Alain Finkielkraut, ou celle de Julia Kristeva. L’intérêt de ces rencontres, souligna-t-il, réside dans la présence de la "pensée-en-actes" d’un autre avec qui il est possible de dialoguer et de débattre sur le fond. Cela n’est-il pas de nature à favoriser une connaissance plus fine des conjonctures idéologiques ? Ne convient-il pas, pour cela, insista Jean-Paul Jouary, de "se casser les os de la tête" ?Bernard-Henry Lévy n’avait pas préparé d’exposé. Il choisit, compte tenu du caractère particulier de cette initiative, de privilégier le dialogue avec ceux qui, selon lui, le lui refusaient hier : "Les temps ont changé, affirma-t-il d’emblée. Nous aussi, mais vous davantage que moi. Le Parti communiste et les intellectuels qui lui sont plus ou moins liés ont évolué : à mon avis : en mieux. Dans ces conditions, le dialogue ici m’intéresse davantage qu’ailleurs." Jean-Paul Jouary a donc mené cette rencontre sous la forme libre d’un échange questions-réponses.

La première interrogation a porté sur l’étrange relation qu’aurait eue Jean-Paul Sartre avec le patrimoine philosophique et littéraire dont il s’est réclamé, explicitement ou non. "Sartre, écrit Bernard-Henri Lévy, inocule son propre venin dans les auteurs qu’il pille". L’auteur du Siècle de Sartre précise que, pour lui, un écrivain est "toujours en guerre" et qu’il l’est d’autant plus qu’il est naissant. "C’est toute une aventure, dit-il, de poser sa voix sur un territoire déjà occupé." Pour Sartre, le problème aurait d’abord été d’échapper, en ce qui concerne l’écrivain, au "bien écrire" d’André Gide et, en ce qui concerne le philosophe, à la pensée française dans ce qu’elle avait de plus éclatant à l’époque : le bergsonisme. Il emprunte, pour ce faire, trois véhicules : la pensée du philosophe Husserl, celle d’Heidegger, et des bribes de celle de Nietzsche. Lectures intéressées, affirme rétrospectivement BHL, car dans les trois cas son propos est moins de pénétrer le texte dans sa vérité que d’effectuer un travail un peu désinvolte de pillard ou de corsaire. C’est ainsi qu’il se fabrique une théorie du sujet, c’est-à-dire d’une conscience sans intériorité qui n’existerait que dans l’acte de conscientiser un objet.

Jean et Paul : la fracture Sartre

Il faut encore ajouter à ces lectures trois grandes "incorporations ou inoculations réciproques" qui lui servent de modèles intérieurs. Il s’agit des romanciers américains Faulkner et Hemingway, de Joyce avec sa pratique du monologue intérieur, et surtout : même si cela est moins connu : de Louis Ferdinand Céline. BHL évoque ici la mise en parallèle, très édifiante selon lui, de la Nausée et du Voyage au bout de la nuit. La phrase en exergue de la Nausée n’est-elle pas extraite du premier texte de Céline, l’Eglise, juste avant le Voyage ?

Autant de chevaux de Troie ou de machines de guerre visant, avec d’autres comme Kafka ou Bataille, à fracturer la porte de l’entrée en philosophie et en littérature. En entendant l’orateur, on ne pouvait que s’interroger sur le rôle, déterminant ou non, de l’ambition dans les motivations du jeune Sartre qui plus tard, on le sait, devait refuser le Prix Nobel...

Le deuxième questionnement proposé par Jean-Paul Jouary portait sur le fractionnement du "devenir-Sartre" opéré par l’auteur. Le premier Sartre est plutôt individualiste. Et puis, il y a cette "nuit" au Stalag de Trèves, où Sartre aurait eu la révélation de la fraternité humaine, de l’idée de communauté, de militantisme collectif. Est-ce cela qui, selon vous, demande de façon un peu abrupte l’animateur, l’aurait prédestiné à un certain totalitarisme ? Bonne question, s’exclame Bernard-Henri Lévy qui y substitue aussitôt l’interrogation suivante : qu’est-ce qui permet à Sartre d’être l’apôtre du groupe fusionnel et de décrire l’humaniste comme un bouffon ? Qu’est-ce qui l’autorise à dire à la fois que l’idée d’un écrivain communiste est contradictoire dans les termes et, plus tard, qu’un anticommuniste est un chien ? BHL forme l’hypothèse d’une fracture interne. Il y aurait "la tradition de Jean et celle de Paul, le double foyer du myope, deux visions du monde adverses". Et tout cela aurait basculé une nuit de Noël 1940, comme pour Pascal. Pour Sartre, insiste l’orateur, la seule manière d’échapper au naufrage c’est d’abord d’affirmer la subjectivité, puis soudainement vient la bonne nouvelle de "l’apparition d’un petit Messie". Il y aurait glissement d’une position pessimiste à une sorte d’optimisme ontologique. Bien sûr, BHL ne confond pas le collectif avec le totalitaire. Mais le totalitarisme est là, selon lui, dès que surgit le spectre de la "bonne" collectivité. Affirmer l’idée d’un homme de meilleure qualité rapprocherait Sartre du totalitarisme. Il sera encore question de l’antiracisme philosophique de Sartre, à propos duquel l’invité déclare que, s’il est tout à fait radical, cela n’empêche pas Sartre de flirter avec l’idée que ce qui fait le lien entre les hommes, c’est la nature.

Troisième et dernière batterie de questions exprimées par Jean-Paul Jouary qui, après avoir salué, dans le "devenir-Sartre" la proximité de l’existence et de l’oeuvre, s’interroge afin de savoir pourquoi, dès lors qu’il s’agit des communistes contemporains de Sartre, BHL ne discerne plus les contradictions chez ses interlocuteurs. N’y aurait-il donc, de ce côté-là, qu’une seule façon de se référer à Marx ? Bernard-Henri Lévy estime qu’"il n’y a pas, dans les années cinquante, de marxisme français au pays de Julien Sorel". Lorsque Sartre parle du marxisme, il pense à Hegel, à la fin de l’histoire, et à la fin de la philosophie. A la question : qui est mieux marxiste, Sartre ou les staliniens ?, il entend rétorquer qu’"au royaume des aveugles, [il] ne voit pas qui est le borgne". Toutefois, il demande à l’assistance de noter qu’il "n’a jamais pensé que les communistes étaient des chiens et qu’[il] ne confond pas fascisme et communisme". Il admet qu’il puisse y avoir plus de vérité dans les erreurs sartriennes que dans les vérités corrigées de Raymond Aron. Mais pour lui, une vérité tient davantage à sa solidité qu’au fait qu’elle a été arrachée à l’erreur. Il fait sienne cette formule de Canguilhem selon laquelle une conviction politique nécessite une vérité sans cesse rectifiée.

La passion du réel

C’est alors au tour de Philippe Petit de plaider la Cause de Sartre. Pour lui, il y a, en fin de compte, une profonde unité de l’oeuvre sartrienne, qui est celle d’un homme qui n’a jamais cédé sur l’essentiel. L’humanité est irréductible, aussi bien à ce qui la produit qu’à ce qu’elle engendre. Ne faut-il pas reconnaître que Sartre n’a pas été à proprement parler marxiste, dans la mesure où il nous enseigne que le seul moyen que nous avons de parler de l’histoire demande que l’on recoure à une conscience individuelle ? Sartre est un philosophe qui a la passion du réel et qui se refuse à réduire la qualité d’une action à son efficacité, alors même que la pensée dominante est déjà structurellement économiste. Avec Deleuze, il fait remarquer que l’échec des révolutions : et ce dès la Commune : n’a jamais empêché les gens d’être révolutionnaires. Il termine en se demandant : qu’est-ce qui peut bien faire du réel une passion ? C’est, dit-il, que le réel n’est jamais donné et qu’il faut le démasquer. C’est sur cette problématique que s’ouvre, pour finir, le débat avec la salle. n A.S.

1. Bernard-Henri Lévy, le Siècle de Sartre, Grasset, 670 p., 148 F.

2. Philippe Petit, la Cause de Sartre, PUF, 252 p., 125 F.

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