Accueil > idées/culture | Par Emmanuelle Cosse | 1er janvier 2010

Bernard Pudal. « Nous sommes face à un autre Parti communiste »

Dans un ouvrage au titre provocateur, Un monde défait , Bernard Pudal* propose un canevas qui vise à rendre compte de l’histoire du Parti communiste, de 1956 à nos jours. Rencontre.

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Le titre de votre livre, Un monde défait, peut paraître dur pour celles et ceux qui ont fait partie de cette histoire. En avez-vous conscience ?

Bernard Pudal. Je sais qu’il ne passe pas très bien. Mais je pars du principe qu’il ne faut pas se laisser piéger par l’identité nominale d’une organisation. Le Parti communiste au sens où je l’entends, c’est le parti qui est parvenu dans les années 1930 à se doter d’un personnel politique issu des classes populaires, à les former, à en faire des professionnels politiques qui ensuite ont été affectés dans les différents segments de l’action communiste. Cela a donné ce corps militant absolument incroyable. Et d’un point de vue sociologique, le Parti communiste fut aussi le parti le plus démocratique, tant celles et ceux qui y font de la politique sont issus des classes populaires. Donc pour moi, le PCF renvoie à cette aventure-là, cette imbrication-là. C’est pour cela que je dis de manière un peu provocatrice que, d’une certaine façon, le PCF est mort depuis longtemps. Et qu’il s’agit d’un « monde défait » . Aujourd’hui, nous sommes face à un autre Parti. Il reste donc une « marque », une multiplicité de lieux comme les municipalités, notamment, mais il n’y a plus d’homogénéité. Cela étant dit, je ne suis pas dans l’anticommunisme, c’est très clair.

Vous essayez en tout cas, à travers l’histoire des acteurs du Parti, de dessiner une sorte de périodisation propre au PCF.

B.P. Absolument. L’objet de mon livre, c’est le passé. Il n’a pas d’autre prétention que la mise sur pied de cadres sociaux, historiques, sociologiques. Je me contente de proposer un canevas qui vise à rendre compte de l’histoire du Parti communiste, de 1956 à nos jours. C’est-à-dire que je cherche à mettre à jour la périodisation et les logiques sociales de cette histoire qui peut se décliner en trois grands moments. Le premier, c’est celui de l’aggiornamento, à la fois intellectuel et stratégique, deux mouvements presque parallèles, qui peuvent s’entretenir, s’épauler, mais sans rapport de causalité. Les vraies logiques qui guident alors la direction du Parti consistent à reproduire la stratégie du Front populaire, dans un contexte qui n’est plus celui de la lutte antifasciste mais de la démocratie.

Vous utilisez le terme de « matrice ecclésiale » pour décrire les modes de production, à cette époque, de la doctrine. Pourquoi ?

B.P. C’est un terme qui ne plaît pas à tout le monde, mais il décrit un rapport très particulier à la doctrine, au PCF, dans les années 1950-1960. Dans le cadre de l’Eglise catholique, une réinterprétation du canon des textes religieux bousculerait de nombreux fidèles. Il est aujourd’hui difficile d’expliquer à des étudiants la paralysie qui s’emparait d’un militant quand on devait proposer de modifier un texte, un mot, une résolution d’un congrès.

Revenons à votre périodisation. Après l’aggiornamento, vous décrivez une période de désarroi.

B.P. La période de désarroi, entre 1978 et 1994, corrobore une politique d’attente avec un repli sur soi. Nous sommes alors dans une logique de survie. Le Parti rompt avec le PS en 1977, car la stratégie du Front populaire ne fonctionne pas. Les gens commencent à quitter le PCF, de manière continue. Et plus l’entre-soi est fort, plus ils partent. Ce désarroi prend des formes différentes. C’est celui des ministres communistes par exemple. Ce n’est pas un hasard si les quatre ont été en position critique, par la suite, vis-à-vis du Parti. Le désarroi touche aussi les intellectuels, au sens très large du terme, qui quittent massivement le Parti entre 1978 et 1988. Mais ce ne sont pas les seuls. Des syndicalistes rendent aussi leur carte, quand le PCF soutient la normalisation de Solidarnosc en Pologne. La parole de ces militants doit être libérée. Surtout qu’en même temps qu’ils vivent une période de désarroi, ils ne font pas le deuil de ce parti. Et ils ont raison. Enfin, la troisième période, de 1995 à 2008, recoupe la tentative de Robert Hue. L’époque de Marie-George Buffet s’apparente plutôt à une période de gestion avec un nouveau style qui entérine une « inertie partisane » , avec un grand poids des élus importants. A ce moment-là, la « marque » communiste se dissipe : les « apparentés » sont de plus en plus nombreux.

Vous évoquez une nostalgie. A quoi renvoie-t-elle ?

B.P. Cette nostalgie renvoie au moment du « bonheur du communisme » . Beaucoup de militants parlent même de « seconde naissance ». L’enseignement secondaire n’était pas autant généralisé. Par exemple, Martha Desrumaux n’a connu l’école que jusqu’à 9 ans. Elle doit tout sur le plan culturel au Parti, y compris l’alphabétisation. Waldeck Rochet a pu apprendre la philosophie dans les années 1930 à l’Ecole léniniste internationale (ELI), cela n’est pas étranger à son dialogue avec Althusser dans les années 1960. C’est vécu comme quelque chose de très fort par les militants qui arrivent à se fidéliser. Car il y en a aussi beaucoup qui explosent en vol et partent car ils n’arrivent pas à répondre aux contraintes imposées par le Parti.

Quels types d’archives et de sources utilisez-vous aujourd’hui ?

B.P. Ils sont très nombreux. On attend que les inventaires soient terminés. Les archives sont certes ouvertes, mais encore faut-il les rendre accessibles. Ensuite, les archives, ce n’est pas tout. Les raisons de la rupture de Marchais, qui décide en 1977 de ne pas signer la réactualisation du programme commun, on ne les trouvera jamais dans les archives. Il faudrait pouvoir reconstituer tous les contacts qu’il a pris, toutes les discussions qu’il a eues, pour comprendre le processus qui conduit à une décision si importante. Tout cela, au travers des entretiens. Certains membres du Parti jouent le jeu à fond, d’autres moins. Je cherche à resituer cette histoire-là, en offrant un cadre historiographique. Mais si la périodisation tient la route, il faut maintenant travailler les détails.

Il s’agit aussi pour vous de vous mettre du côté des acteurs du communisme.

B.P. C’est vrai que ma position est singulière. Dans le champ du travail sur le communisme, je fais de la « socio-histoire ». Je ne travaille pas sur les implantations électorales, les luttes sociales, mais sur l’appareil au sens très large du terme. Il s’agit d’étudier les trajectoires et parcours des communistes qui se sont effectivement donnés totalement au Parti. Je me suis penché sur la sociologie des acteurs. Il faut essayer de comprendre leur point de vue, les logiques qu’ils ont mises en œuvre. Le communisme, qui a marqué le XXe siècle, c’est une énigme phénoménale. Les militants communistes y ont cru, le bonheur du communisme, ils l’ont vécu !

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

B.P. Nous achevons avec plusieurs collègues une grande recherche qui fera l’objet de publications : elle porte de nouveau sur les années 1930, le cadre thorézien et les archives françaises dites « de Moscou ». Cela fait quatorze ans que nous travaillons dessus. Il s’agit des fameux questionnaires biographiques que remplissaient les militants communistes et qui s’apparentent à des enquêtes sociologiques. Ce qui nous intéresse à travers ce matériau, c’est de comprendre comment ces questionnaires se sont inscrits dans la formation des militants, dans leur parcours. La difficulté, c’est qu’un certain nombre de ces personnes sont encore vivantes. Etant donné le caractère très intime des questions posées, nous avons essayé d’en retrouver certaines pour refaire des entretiens. Comme ces questions sont propres au monde communiste au général, nous avons pu associer l’ensemble des partis communistes français, russes, etc. C’est vraiment très intéressant.

Bernard Pudal, Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours , éd. du Croquant, 18,50 ?

Recueilli par Emmanuelle cosse

Paru dans Regards n°68, janvier 2010

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