Accueil > Culture | Par Diane Scott | 17 septembre 2011

Bêtises d’Avignon

Attachons-nous aux discours. Un article d’annonce du Festival d’Avignon,
un texte de l’un de ses bilans, entre les deux, le mois de juillet a passé.
Petit florilège du populisme culturel.

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Une critique du Figaro

Ce qui est formidable – au sens
étymologique d’effrayant – avec Le
Figaro-Pravda
, c’est qu’il dépasse
toujours le pire de ce qu’on peut
lui prêter en imagination. En vérité,
il est comme le gouvernement
qu’il sert, toujours en avance d’une
abjection. La culture confirme la
règle : un article de juillet annonçait
l’ouverture du Festival « In »
d’Avignon
et il en déplorait deux
choses, à savoir le cosmopolitisme
et l’élitisme. Citons : « Les auteurs
et metteurs en scène français sont
négligés au profit d’artistes étrangers
dont on doit décrypter les
notes d’intention pour comprendre
les pièces. […] A quand un bon
vieux Molière, monté dans les costumes
d’époque avec un comédien "fédérateur" comme Pierre Arditi ou Fabrice Luchini ?
 » (Nathalie
Simon, Le Figaro,
4 juillet 2011). A ces phrases, dont
il serait salutaire d’en réapprendre le dégoût, il faut répondre,
non pour défendre le Festival « In » d’Avignon, a priori (sauf en
tant qu’espace public), mais parce que ce type de propos est
infâme. Deux choses :
1) Oui, prenons cet article au mot et instaurons, comme
dans le football, des quotas dans la culture. Trop de Polonais
dans les années 1920, trop de juifs dans les années
1930, trop d’Arabes depuis les années 1960, trop de musulmans
en Norvège, trop d’étrangers dans la cour d’honneur
du palais des Papes... Le Figaro-Pravda s’inscrit, on le voit,
dans une noble lignée. Rebaptisons-le pour l’occasion Je
suis partout ?

2) Ne voit-on pas qu’en fait de défense de l’ « authentique
culture française
 », ce type de propos en est le premier fossoyeur
 ? Car de quel rapport à l’art s’agit-il donc quand on
convoque les oeuvres comme des camemberts fermiers ?
« A quand un bon vieux Molière ? » ! (Je ne suis pas certaine
que le libre penseur qu’il était aurait apprécié…) Personnellement,
j’espère jamais, parce que le théâtre et a fortiori des
espaces comme le « In » d’Avignon n’ont pas une vocation
patrimoniale, le répertoire n’est pas leur tâche. Quant au fantasme
de la communion (un comédien «  fédérateur »), si les
gens cherchent à se sentir « être ensemble », s’ils n’ont pas
d’amis, qu’ils s’inscrivent dans un club de pétanque ou qu’ils
aillent à la messe, mais le théâtre n’a pas à fabriquer du Un.
Ni l’art ni la politique. Que le théâtre corresponde matériellement
à un rassemblement de gens n’induit pas que ces
gens-là doivent s’identifier les uns aux autres. Il faut arrêter
de confondre réunion et union. Une assemblée ne doit pas
nécessairement se rabattre sur le modèle d’une excursion
des Scouts de France. N’est-ce pas là, après tout, le début
de la différence entre le démocratique et ce qui ne l’est pas ?

Bilan du Off

Un communiqué de presse-bilan
du Festival Off d’Avignon a été
envoyé aux journalistes fin juillet –
le Festival d’Avignon comprend la
programmation officielle du festival,
le « In », créé en 1947 par Jean
Vilar, et des spectacles, au même
moment, dans d’autres lieux, mouvement
alternatif initié par André
Benedetto dans les années 1960,
dont le nombre de représentations
a été en augmentant, le « Off ». On
peut ironiser facilement sur ce type
de discours, qui, comme tout document
qui a fonction de vantardise
(de promotion), prête nécessairement
au comique, mais par principe,
tentons de prendre les choses
à plat, et d’entendre ce qui se dit là
comme un discours de vérité.

Citons : «  Par suite de cette proximité
entre la société "ordinaire" et
les artistes, le Off est devenu le
plus important festival de création
contemporaine, et aussi un lieu
de libres débats, où le public
vient s’exprimer, au risque de la
maladresse, et non pour recevoir
passivement une parole magistrale.
(…) A la zone liminaire entre
société civile et république des
arts, entre formation et professionnalisation,
entre loisir de masse et
éducation populaire, le Off est le
ferment d’où peuvent surgir les éléments d’une vision renouvelée de la démocratisation culturelle
 : nous le croyons avec force. (…) Ce grand marché du
spectacle vivant est aussi une zone temporaire de démocratie
directe et de palabres culturels et sociaux : lieu majeur de
la diffusion culturelle, le Off est également un phénomène
sociétal. L’accompagner efficacement suppose de prendre
en compte les aspirations plus ou moins conscientes qui le
rendent si vivace.
 »

Ce bilan de presse met en valeur deux choses : l’importance,
à la fois réelle et symbolique, grandissante du Off, et la qualité
des relations qu’il autorise, entre tous, spectateurs, artistes,
avec, en vis-à-vis implicite, le « In », défini en creux comme le
contraire de ce que se vante d’être le Off. L’un serait proche
des gens « ordinaires » et « maladroits », l’autre est élitiste et
« magistral  » - mais qu’est-ce que la société « ordinaire » ?
On ne s’attardera pas sur l’indignité de ces propos à alimenter
une énième fois le populisme ambiant et le paternalisme
qui l’accompagne – les spectateurs apprécieront. On ne fera
pas non plus le sort mérité à la superposition du marché et
de la démocratie – perçoit-on à quel point cette idée quantitative
de la démocratie, comme on dit d’un laptop ou d’un
iPad qu’ils se seraient « démocratisés », est un scandale de
la pensée politique ?

On s’en tiendra à la question de l’importance revendiquée du
Off. « 969 compagnies qui ont présenté 1143 spectacles »
cette année, ce « phénomène sociétal  » si « vivace » est
compté comme chose positive. On devrait d’abord s’en étonner
 : un créneau horaire dans un théâtre du Off se loue en
moyenne entre 9 000 et 15 000 euros pour les trois semaines
du festival, sans compter les très coûteux frais d’hébergement
ainsi que les fatals frais de communication qui font du Off,
d’abord, un festival de la carte com’. Aussi le Off est-il, avant
tout ce qu’énonce son communiqué de presse, un grand moment
annuel de reversement de fonds publics – subventions
obtenues par les compagnies – aux propriétaires fonciers
du Vaucluse. Les compagnies se saignent littéralement pour
donner leurs spectacles, formatés à l’heure réglementaire du
créneau horaire dans des conditions de turnover insensées.
(On mesure là la latitude offerte à ce que le communiqué
appelle la « création contemporaine ».) Pourquoi donc tant
de « succès » pour des conditions de travail et de représentation
si dégradées ? La « vivacité » de cet espace a pour
cause et condition l’inertie du paysage de la programmation
théâtrale. Le point aveugle du Off
est la question du fonctionnement
de la programmation théâtrale en
France. Le Off d’Avignon est en effet
« un marché », non seulement parce
que l’esprit qui préside à l’existence
de ses théâtres est devenu le profit,
mais aussi parce que les programmateurs
de la France entière
y viennent faire leurs courses, pour
leurs saisons à venir. En somme, ce
sont les compagnies qui financent
une part du travail des programmateurs
(qui, rappelons-le, ne payent
pas leurs places). Les compagnies
sont ainsi prises en tenaille – situation
qu’elles cautionnent – entre une
logique du travail de la programmation
qui en passe par cette surconcentration
dans l’espace et dans le
temps – pourquoi ? – et une logique
foncière de rentabilisation forcenée
sans réglementation aucune. Si
ce sont ces coordonnées dont on
attend « une vision renouvelée de
la démocratisation culturelle
 » (!),
autant attendre des agences de notation
une issue à la crise financière
mondiale et de l’industrie pharmaceutique
une solution au déficit de la
sécurité sociale.

Merci à Caroline Chatelet de m’avoir
indiqué ces deux textes.

Portfolio

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