Accueil > Société | Par | 1er mars 2008

Binge-drinking : une cuite en shoot libre

Binge drinking, les jeunes appellent cela défonce, les vieux cuite : plus de dix verres pour un homme, plus de sept pour une femme, contre chronomètre. Ce mode de consommation de l’alcool a de quoi inquiéter, car il touche de plus en plus d’adolescents devenus l’appât d’un marché spécifique.

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Janvier 2008, deux lycéennes de 16 ans sont retrouvées en état de coma éthylique dans les toilettes de leur établissement d’Abbeville, dans la Somme. Il est neuf heures du matin quand on les découvre. Elles sont allées dans un bar s’envoyer quatre à cinq vodkas cerises en guise de petit-déjeuner. Derrière le fait divers, une réalité, le « binge drinking », soit la recherche d’une ivresse rapide. « C’est une pratique de consommation qui nous vient des pays du nord de l’Europe, notamment la Grande-Bretagne, explique Gwénaëlle Boscher, du Centre d’informations et de ressources sur les drogues et les dépendances (CIRDD) de Rennes. Cela consiste à boire une importante quantité d’alcool dans une période de temps très courte pour en ressentir l’effet flash, comme cela peut se faire avec d’autres drogues. » La réalité du phénomène est de boire comme on se shoote.Depuis la création de la journée d’appel à la défense, des statistiques sont dressées sur les jeunes et l’alcool. Aujourd’hui, l’âge de la première ivresse est de 15 ans pour les garçons et de 15 ans et demi pour les filles.

L’IVRESSE REGULIERE

Boire en plein jour, hors d’un cadre festif, relève d’un certain changement de comportement. Les états généraux de l’alcool qui se sont tenus en 2006 rappelaient que l’ivresse régulière est en augmentation sensible chez les jeunes de 17 ans, filles comme garçons. Pour Alain Callès, président de Vie Libre 93, association d’anciens buveurs, « les jeunes n’ont pas conscience du mécanisme de dépendance et d’addiction. Ils pensent pouvoir arrêter quand ils veulent mais combien le font réellement ? Ces jeunes sont de plus en plus nombreux à venir parler avec des anciens alcooliques. Je me souviens même d’un cas très choquant d’une petite de 13 ans qui se piquait à l’alcool ». Qu’est-ce qui motive à boire jusqu’à l’excès ? Selon Michel Craplet, psychiatre et alcoologue pour l’ANPAA (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie) c’est « la recherche de l’ivresse et l’anéantissement, la perte de repères. C’est une manière de s’absenter ». Tout le contraire de la convivialité que l’on peut retrouver dans les cafés et les bars, lieux de socialisation par excellence. « L’alcool est connu comme désinhibiteur, il est par définition responsable d’une perte de contrôle. Concernant les jeunes, il y a un comportement sociologique de groupe et un double déterminisme. En consommant, il y a une identification sociale au groupe et aussi on montre que l’on est un homme. » Un rite de passage qui peut aller jusqu’au coma...

LOBBIES ALCOOLIERS

Les chiffres issus de l’enquête Escapad de 2006 donnent un nouvel aperçu du problème. L’alcool est présent très tôt. Entre 12 et 14 ans, deux tiers des adolescents ont déjà expérimenté une fois une boisson alcoolisée au cours de l’année. Une habitude de consommation fréquente s’installe essentiellement à partir de 15 ans, principalement en fin de semaine.

Faire la fête devient alors un prétexte pour boire. Un porte-parole de la Protection civile de l’Hérault explique : « Que ce soient les férias ou les fêtes de village, le nombre d’interventions est en hausse. La plupart des pathologies, les rixes, les chutes, les intoxications OH (intoxication à l’alcool, ndlr), que l’on rencontre sur une manifestation comme la féria de Béziers, sont dues à l’alcool de manière directe ou indirecte. » Un pompier sétois ira jusqu’à parler de « ramassage de viande soûle » lors des fêtes de la Saint-Louis de l’été 2007. L’image est explicite. Et de conclure : « Les jeunes ne savent plus boire. »

Y aurait-il une éducation à l’alcool à faire en direction des jeunes ? C’est grosso modo le point de vue des fabricants d’alcool qui s’expriment par la voix d’Alexis Capitant, président de l’association « Entreprise et Prévention » financée par les alcooliers. « Nous préconisons le fait de gérer sa boisson et de responsabiliser les gens sur leur consommation. Nous nous appuyons sur les chiffres de l’OMS qui préconisent 2 verres d’alcool par jour pour les femmes, 3 verres pour les hommes, 4 pour faire la fête et 0 pour les femmes enceintes et autres personnes dont l’état de santé est délicat. C’est comme tout, il ne faut pas faire d’excès. » Ces chiffres datent de 1980. A cette époque, la consommation d’alcool pur par an était de 20,1 litres par habitant âgé de plus de 15 ans. En 2005, la consommation est tombée à 12,7 litres. « Ces chiffres, c’est déjà mieux que rien, et cela donne des repères pour la santé des consommateurs. Nous faisons de la prévention, notamment auprès des supermarchés, pour que la loi interdisant la vente d’alcool aux jeunes de moins de 16 ans soit respectée et appliquée. » L’initiative semble sincère mais a-t-on déjà vu une caissière demander l’âge d’un jeune venu acheter des bières ?

Une rhétorique qui ne tient pas, pour le docteur Albert Herszkowicz, chef de projet régional addictions et médecin inspecteur de santé à la Drass d’Ile-de-France : « Les chiffres donnés par l’OMS sont un maximum. Or, l’association tente de les faire passer comme relevant de la norme. De plus, la politique qui dit que « celui qui conduit ne boit pas » est peut-être bienveillante, mais elle n’empêche pas ceux qui ne conduisent pas de se soûler à outrance. « L’alcool défonce » est générateur de désorientation et de violence, à un niveau beaucoup plus important que d’autres drogues. Contrairement à ce que l’on croit, la drogue des rapports sexuels contraints est l’alcool. »

MORTALITE EVITABLE

Même si notre société est culturellement très marquée par les vins et spiritueux, les décideurs publics devraient s’affranchir des lobbies alcooliers et prendre des mesures significatives. « Il faut empêcher les fabricants de faire leur publicité aussi facilement et de les laisser parler de prévention. Ce sont les mêmes personnes qui font des « premix », produits directement destinés à une clientèle jeune car l’alcool y est masqué par le sucre, et des bières fortes alors qu’ils parlent de prévention et de responsabilisation de la jeunesse. » Alain Callès reprend d’autres chiffres : « Les alcooliers font 70 % de leur chiffre d’affaires sur 15 % de la population, les jeunes. » Autrement dit, ils sont une cible privilégiée des fabricants. « Avec leurs bières aromatisées et autres, les marchands d’alcool créent un marché captif, valable sur vingt ans. » L’Institut national du cancer a publié un rapport en novembre 2007 sur les dangers de l’alcool, plus particulièrement les risques de cancer. Cancer du foie, cirrhose alcoolique, cancer hépatocellulaire, cancer du sein, cancer colorectal..., la liste des maladies provoquées par l’alcool est longue. « C’est la deuxième cause de mortalité évitable en France avec 45 000 décès par an », rappelle Alain Callès. Un fléau toujours pas « grande cause nationale ». R.C.

Paru dans Regards n°49, Mars 2008

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