Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Marion Rousset | 1er décembre 2004

Bruno Dumont : « Mes personnages sont aliénés »

Depuis les années 90, un grand nombre de cinéastes français choisissent de camper leurs films dans le Nord. Bruno Dumont prépare un film, Flandres , pour fin 2005. Il raconte ici le Nord et ses habitants, héros fragiles et personnages à la dérive.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pourquoi avez-vous choisi la ville de Bailleul comme cadre de La vie de Jésus et de L’humanité ?

Bruno Dumont. Parce que j’y suis né. C’était tout naturel pour moi. J’y ai passé mon enfance et mon adolescence d’une façon abrupte, sans me rendre compte de la force du lieu où je vivais. Je me suis un jour aperçu que la pellicule captait autre chose, invisible à l’œil nu. Bailleul est un lieu assez banal quand on s’y promène et très fort quand on le filme. Il recèle une forme esthétique de transcendance, apporte une dimension très puissante, de l’ordre de la représentation, au-delà de ce qu’il est. Les habitants sont en harmonie avec le lieu. C’est une des raisons pour lesquelles je filme des autochtones, non professionnels. Je ne crois pas pertinent de poser là un acteur venu d’ailleurs. L’image terne et grise qu’on se fait de cette région, c’est celle de l’autoroute Paris-Lille, du bassin minier. Je tourne ailleurs, dans le bocage entre Lille et Dunkerque, dans les Flandres. C’est un endroit vallonné, composé d’étangs et de saules, qui n’a rien à voir avec la mine. La Côte d’Opale, entre Calais et Boulogne-sur-Mer, comporte des paysages gigantesques. Le Nord dégage des contrastes évidents pour un cinéaste.

Le Nord est donc plus qu’un décor ?

Bruno Dumont . Ce n’est pas un décor du tout. Je ne me soucie pas de représenter le Nord tel qu’il est. L’exactitude ne m’intéresse pas. C’est un décor mental, un reflet de l’état psychologique des personnages. On m’a souvent reproché de tout supprimer, les gens et les voitures. Dans La vie de Jésus , à travers ces maisons et ces rues, je dépeins le mental de Freddy dans une veine naturaliste mais fausse. C’est ambigu car je ne tourne qu’avec de vrais gens dans de vrais décors, mais tout est faux, les lieux sont modifiés et personne ne raconte sa propre vie. Cette représentation est expressionniste.

Pourquoi filmez-vous des milieux populaires ? En êtes-vous issu ?

Bruno Dumont. Absolument pas. Mon milieu naturel est plus hypocrite. L’élévation sociale recèle une forme d’hypocrisie liée au langage, au dialogue et au mensonge. Mes films ne sont pas bavards. Filmer des gens « simples », au sens premier du mot qui n’a rien de péjoratif, permet d’accéder à quelque chose de plus « vrai ». Le cinéma français, principalement parisien, est aux trois quarts bourgeois. Il montre des bourgeois dans des appartements bourgeois. Je ne pouvais donner à Daniel Auteuil le rôle de Pharaon dans L’humanité . Quand Yves Montand joue du Pagnol, il peut faire ce qu’il veut, je n’y crois pas. Comment des acteurs aussi riches peuvent-ils jouer des personnages aussi pauvres ? La représentation des milieux populaires se situe plutôt à la marge. C’est Robert Guédiguian dans le Sud, moi dans le Nord, les frères Dardenne en Belgique. Avant, j’étais professeur de philosophie. Ma condition sociale n’a pas changé depuis que je fais du cinéma. Sans tomber dans le populisme ni porter de jugement, je filme les gens de façon crue. Si je choisis un héros raciste, je le filme jusqu’au bout. Je prends des personnages ambigus et j’explique leur ambiguïté. Le travail de digestion est du ressort du spectateur. J’ai une grande admiration pour Lacombe Lucien de Louis Malle : le personnage est à la fois un collabo et un héros. Ce film oblige à un travail d’introspection et de jugement. Le cinéma américain d’aujourd’hui, purement distractif, est inutile. On sort dans le même état qu’en entrant. Ce n’est pas le cas avec Taxi driver , tourné dans les années 70, dont le héros est un tordu.

Ce sont les marges qui vous intéressent ?

Bruno Dumont. Je pense que le cinéma, dans ses représentations sociales, doit nourrir un travail de méditation sur notre condition. Mon rôle n’est pas de livrer des vérités : je doute toujours, je ne donne pas de leçons. C’est dans les milieux sociaux fragiles que notre condition est la plus expressive. Le bourgeois est dans un confort social, moral, intellectuel et culturel qui masque son intériorité. C’est un milieu très intéressant à filmer à condition de le pénétrer. Mes personnages sont en général aliénés. Derrière ces êtres aux comportements curieux, derrière le chômage, la fragilité, l’aliénation, s’exprime quelque chose d’universel. Pourquoi est-on attiré par les pauvres et les fous ? Parce qu’ils sont expressifs. Dans un hôpital psychiatrique, je suis aimanté parce que les fous expriment d’une façon limite un horizon commun à chacun de nous. L’art doit montrer les bords. Les artistes, à qui l’on demande de distraire, restent au centre pour rassurer les spectateurs.

Cherchez-vous à montrer des individus ou une situation sociale ?

Bruno Dumont. Je ne comprends rien au groupe, au collectif. La représentation sociale de Freddy est complètement inexacte, par exemple. Il ne fume pas, ne boit pas, ses parents sont absents. Plus philosophiquement, c’est l’énigme de l’individu qui me passionne. Je préfère filmer un individu pour essayer de comprendre ce qu’il a dans le crâne que de chercher à comprendre des relations sociales.

Votre prochain film, en préparation, sera à nouveau tourné dans le Nord...

Bruno Dumont. Oui. Il s’appellera Flandres . Tout artiste aspire à l’universel. Pour l’atteindre, il faut passer par une forme particulière. Un village breton ou un village japonais, peu importe. Pourquoi pas les Flandres ? Je connais le climat et les habitants que je passe beaucoup de temps à chercher, à comprendre. J’écume les rues, les ANPE, les tribunaux, les stades de foot, Auchan... Je trouve mes personnages n’importe où, là où est la vie.

Propos recueillis par Juliette Cerf et Marion Rousset

Paru dans Regards décembre 2004

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?