Accueil > monde | Par Cécile Raimbeau | 1er décembre 2006

Bush en Chambre froide

Majorité acquise à la Chambre des représentants et basculement du Sénat, la victoire du Parti démocrate aux élections de mi-mandat est considérable ! Mais, concrètement, qu’est-ce qui va changer en Irak et aux Etats-Unis ?

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On le savait, ils ne sont pas tous réacs ces Américains ! Ils ont voté en masse, faisant du scrutin de novembre un referendum contre Bush. Sa cote de popularité est tombée au plus bas : 31 %. Ceux qui s’étaient unis sous la bannière « Anybody but Bush ! » (N’importe qui sauf Bush !) lors de la présidentielle de 2004 ont déployé énormément d’énergie, notamment sur Internet. Ils ont été rejoints par de plus en plus d’antiguerre, de Latinos et même par un électorat conservateur encore attaché aux valeurs républicaines.

Car les principales sources d’insatisfaction sont bien l’enlisement en Irak et les 2 859 militaires américains morts pour on ne sait plus trop quoi. Aux Etats-Unis, le soutien à une intervention militaire reste significatif tant que les Américains sont convaincus de son bien-fondé et que les pertes humaines ne sont pas excessives. Ces conditions étaient encore réunies en 2004. Depuis, le doute s’est installé sur les raisons invoquées pour entrer en guerre. Le bilan des victimes s’est alourdi et l’on commence à penser que l’intervention n’assure pas plus de sécurité au pays.

Bush sanctionné

Voilà Bush enfin sanctionné pour sa guerre préventive, son coût humain et économique. Mais pas seulement. Lourd de conséquences, le bilan national de son équipe a compté aussi : carences dans la gestion de l’ouragan Katrina, affaires d’ordre moral dont la drague d’un adolescent employé au Capitole par un parlementaire républicain, scandales financiers à répétition, explosion du déficit budgétaire, accroissement des inégalités sociales et de l’insécurité de l’emploi liée à la mondialisation et aux délocalisations. Sans compter la privation des libertés civiles et individuelles par des lois sidérantes : depuis le 11 Septembre, les principes fondamentaux de la démocratie américaine ont été si malmenés, du Patriot Act aux écoutes téléphoniques en passant par une forme d’amnistie de l’usage passé de la torture...

Paradoxalement, des démocrates ont entériné ces atteintes aux libertés ainsi que la guerre en Irak, telle la sénatrice Hillary Clinton, souvent considérée comme la principale candidate du parti pour la présidentielle 2008. Les démocrates ont également gagné grâce à des candidats favorables à une baisse des impôts, au port d’armes ou même anti-avortement. Si leur victoire au Congrès est un soulagement pour la gauche américaine (et pour le monde en général), des militants de gauche anticentristes modèrent l’impact qu’elle pourrait avoir. « Les démocrates ont gagné sans offrir un agenda clair... Ils se sont contentés de surfer sur la vague de mécontentement... Ils n’avaient pas besoin de vision pour gagner », souligne Paul Street, un commentateur politique de la web-revue contestataire Znet (1).

Derrière ce constat, une question : l’opposition a-t-elle une solution pour sortir du bourbier irakien ? De fait, le parti est tiraillé entre des factions concurrentes. Si les démocrates s’accordent sur l’idée de « changer de cap », d’un côté, des progressistes veulent un retrait rapide des troupes, de l’autre, les « Nouveaux Démocrates » : un groupe centriste qui met en avant la compétitivité économique et la sécurité nationale : croient qu’un retrait avant que les forces irakiennes soient prêtes est dangereux (2). Nombre de républicains parlent de « maintenir le cap » jusqu’au moment où il deviendra possible de passer le relais aux autorités irakiennes. Est-ce si différent ?

Sortir d’Irak

Les démocrates doivent clarifier les positions de leur parti avant d’occuper leur poste au nouveau Congrès en janvier. Citoyens américains (et citoyens du monde) sont pendus aux discours de Nancy Pelosi, cette démocrate californienne qui va devenir la première femme de l’histoire des Etats-Unis à assumer la présidence de la Chambre des représentants. Décrite comme « le cauchemar de Bush », elle a déclaré : « Nous devons commencer un redéploiement responsable de nos troupes hors de l’Irak. » Elle soutient l’idée d’une conférence internationale et d’une convention régionale avec les voisins syrien et iranien pour faciliter la reconstruction du pays et garantir sa souveraineté. Les démocrates devraient insuffler une approche plus multilatérale de la politique étrangère américaine, forcés, il est vrai, par les circonstances (3).

Le pourront-ils ? Il faudrait aux démocrates une majorité de 60 voix sur 100 au Sénat pour renverser les procédures d’obstruction des républicains, alors qu’ils n’ont que 51 sièges. Et même si certains projets démocrates séduisaient 60 sénateurs, ils ne pourraient rien faire contre le veto du président. Bush n’est pas encore KO : il est président. Certes, Donald Rumsfeld a fait office de fusible expiatoire d’erreurs partagées par l’administration, en particulier par le vice-président Cheney. Mais la nomination à sa place de Robert Gates, considéré comme un pragmatique plus modéré, ne présage pas nécessairement une politique moins agressive, selon Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS : « Les principaux tenants du discours messianique et sécuritaire, les lobbies pétroliers, sont toujours solidement en place autour de Bush » (4).

Quelles solutions seront préconisées par le Groupe d’étude sur l’Irak, dit bi-partisan, formé à l’initiative du Congrès pour faire des propositions avant la fin de l’année ? Un renforcement des troupes américaines en Irak de 20 000 hommes, comme le prétend The Guardian (5) ? Une conférence internationale avec l’Arabie Saoudite et le Koweït, mais sans l’Iran et la Syrie ?

Les démocrates ont gagné, mais ils sont piégés. « S’ils n’avaient gagné que la Chambre, ils auraient pu se positionner comme des insurgés de Washington, contre les républicains sclérotiques et corrompus du Sénat et de la Maison- Blanche. Mais avec la Chambre et le Sénat, ils gouvernent à 50/50 ! », remarque David Corn de l’hebdo de gauche The Nation.

Perspective 2008

Sauront-ils se démarquer et défendre un programme véritablement démocrate dans la perspective de l’élection présidentielle de 2008 ? Assumer leurs convictions de démocrates, n’est-ce pas la seule façon d’espérer revenir au pouvoir ? Un ancien sénateur du Colorado, Gary Hart, vient d’ailleurs de publier un plaidoyer en faveur d’un renouveau de la pensée de son parti : Le Courage de nos convictions, un manifeste pour les démocrates. L’analyse rappelle que l’opposition n’a pas fait son devoir de remettre en question la politique de Bush.

Nancy Pelosi a été l’une des rares démocrates à voter contre l’usage de la force en Irak en 2002. Elle n’a pas voté non plus le renouvellement du Patriot Act. C’est elle qui s’était, au nom des droits de l’Homme, opposée à l’accord de libre-échange avec la Chine. Elle a en outre encouragé un vieux marine élu de Pennsylvanie, John Murtha, à prendre position pour un retrait graduel des troupes en Irak. Il tente maintenant de devenir le chef de file de la majorité à la Chambre contre un centriste moins « pelosiste » (6). « OK, vous avez viré le secrétaire à la Défense. Mais ce n’est pas un changement de la politique ! », a-t-il lancé sur CNN, préconisant de fixer une échéance aux Irakiens et d’ouvrir une enquête sur la conduite du conflit.

Combien sont-ils, ces « pelosistes » élus ? Selon In These Times (7), ces élections ne signalent pas un mouvement au centre des démocrates, même si des conservateurs ont bel et bien été élus. Les grands gagnants seraient les progressistes, en particulier la Congressional Progressive Caucus en augmentation, représentant près d’un tiers des parlementaires démocrates. Selon le New York Times, en revanche, « près de la moitié des démocrates nouvellement élus envisagent de rejoindre la coalition des Nouveaux Démocrates » (8). Progressistes ou centristes, qui des deux bords prendra le dessus ? C.R.

1. « Victory without vision », Paul Street, Znet, 11 novembre.

2. « Now the real race begins », Julian Borger, The Guardian, 11 novembre.

3. « Elections offer hope for a change in course in Irak », Erik Leaver, Common Dream, 9 novembre.

4. « Après le séisme électoral, ce qui ne va pas changer aux Etats-Unis », Jacques Sapir, Le Figaro, 11 novembre.

5. « US plans last big push in Irak », Simon Tisdall, The Guardian, 16 novembre.

6. « Nancy Pelosi, une démocrate de gauche à la chambre », Le Monde, Corinne Lesnes, 11 novembre.

7. « Centrists move over : this was an election for Progressives », Joel Bleifuss, AlterNet, 11 novembre.

8.« New democrats pose challenge », New York Time, 9 novembre.

A (re)lire

  • « Un horizon bushé », Regards n° 10, octobre 2004
  • « L’Amérique sans Dieu », Regards n° 25, janvier 2006

Ce qui pourrait changer aux Etats-Unis

S’il y a une avancée que les démocrates pourraient rapidement conduire, c’est l’augmentation du revenu minimum. Le SMIC étasunien a été l’un des principaux thèmes de campagne de l’opposition qui propose de le passer de 5,15 dollars à 7,25 dollars par heure. La mesure est si populaire qu’il serait bien difficile pour les républicains de s’y opposer. En revanche, la nouvelle majorité se heurterait sans doute au veto présidentiel si elle voulait relever les impôts sur les hauts revenus. L’accès aux universités est aussi une préoccupation démocrate. Ils envisagent d’augmenter la part de l’éducation dans le budget, de multiplier les bourses, de réduire le taux d’intérêt des prêts étudiants. En matière de santé, les budgets pour aider les Etats à étendre la couverture médicale pourraient être augmentés, les prix des médicaments seraient négociés avec les grands labos afin de les rendre plus accessibles. Niveau écologie, les démocrates devraient encourager la réduction des émissions de CO2 et les énergies propres. Ils enrayeront certainement les tentatives républicaines d’étendre le développement du tout-pétrole et du gaz naturel, notamment en Alaska. Sur le thème de l’immigration, empêcher l’évolution des projets républicains serait déjà une victoire : Bush envisage la combinaison de lois punitives et spoliatrices accompagnées d’une escalade militaire et de la construction de centres de détention au bénéfice d’Halliburton et d’autres compagnies. Côté libertés civiles, « l’érosion sous l’administration Bush a été massive et la majorité démocrate au Congrès ne sera pas capable de défaire les dommages », selon Donna Liberman, la directrice de l’American Civil Liberties Union (ACLU). « Ils n’ont pas une majorité suffisante pour prévaloir sur le veto présidentiel et beaucoup ont appuyé le Patriot Act et d’autres restrictions sur les libertés », souligne-t-elle. Cependant, l’ACLU entend encourager une restauration des droits à un procès régulier et à l’habeas corpus pour les détenus étrangers tout en poussant le Congrès à mener des enquêtes sur la rationalité de la guerre, l’espionnage des groupes antiguerre etc. Les anti-Bush n’ont pas dit leur dernier mot. Leurs pressions sur les démocrates compteront... C.R.

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