Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er juillet 2009

Cannes. Fils rouges et rubans blancs

Présence très forte du cinéma dans le cinéma, exaltation des pouvoirs du septième art, films historiques revisitant les fascismes du XXe, mémoire et oubli, voilà quelques lignes de force de cette édition cannoise 2009. A voir à partir de cet été.

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On s’en souvient. Sean Penn, l’année dernière, avait appelé de ses vœux un film « conscient du monde qui l’entoure » , qu’il avait reconnu sous les traits d’Entre les murs de Laurent Cantet. Le réel était entré dans les salles cannoises, visitées par nombre de films situés aux confins du documentaire et de la fiction. Quels furent les fils rouges de cette édition cannoise 2009, dont le jury, présidé par une Isabelle Huppert, sinon daltonienne du moins encline à la contradiction : « Pourvu que ça s’arrête, vivement que ça continue » , a-t-elle déclaré en substance lors de la soirée de clôture :, a attribué la Palme d’or au Ruban blanc ?

CULPABILITÉ ?

Contradictoire ou pas, le prix d’interprétation féminine décerné à Charlotte Gainsbourg pour sa dévotion corps et âme à l’Antichrist (1), de Lars Von Trier : où, en guise de couleurs et de symboles, c’est du sang au lieu du sperme qui jaillit d’un pénis en érection... : a agi comme un mauvais antidote à la phénoménale misogynie de ce film. Un film expert en « gynocide » (sic), bien décidé, par sa puissance visuelle indéniable, à régler son compte à la « nature » et à la sexualité féminines, coupables d’être à la source du Mal : la psychanalyse freudienne en prend aussi pour son grade. Filmée au ralenti et en noir et blanc, la séquence d’ouverture traque la faute originelle : scène d’amour responsable non de la naissance mais de la mort de l’enfant, dont l’impossible deuil conduira ses parents, réfugiés en forêt, à sombrer dans l’horreur et la folie...

La présidente fut-elle innocente ou coupable de conflit d’intérêt avec Michael Haneke qui l’a mise en scène dans La Pianiste ? Complicité d’actrice automutilée avec Charlotte for ever ? Mauvais procès. Dans le dernier film du cinéaste autrichien, à un « pourquoi serait-il coupable » , répondait un glacial et intransigeant « mais pourquoi serait-il innocent » Soit la quintessence même de la vision que le cinéaste Michael Haneke a de la culpabilité, de la faute et de la haine de soi... Filmé dans un très beau noir et blanc au hiératisme et à la plénitude qui évoquent l’œuvre de Carl Theodor Dreyer, Le Ruban blanc, est un film sur le soupçon. A savoir ce qui reste toujours caché. En saisissant le quotidien d’un petit village de l’Allemagne du Nord protestante aux alentours de 1913-1914, où règnent rigorisme, inceste, punitions et actes de malveillance, Haneke invente une généalogie à la barbarie nazie. Les fils hériteront de la faute des pères.

Couronné par le Grand Prix, Un Prophète, de Jacques Audiard (2), s’inscrit en faux contre cette vision généalogique étouffante. Le film retrace la désaliénation progressive de Malik El Djebena, un jeune prisonnier arabe (interprété par Tahar Rahim) de dix-neuf ans condamné à six ans de prison. Sans attaches, venu de nulle part, il tombe d’abord sous le joug d’un prisonnier corse (Niels Arestrup) qui, entouré de ses hommes, règne en maître mafieux sur la Centrale. Petit à petit, Malik se sert à son tour du système au lieu d’en être victime. L’apprentissage sauvage de la langue corse : l’une des plus belles idées du film : lui permet de retourner le rapport de force à son avantage. Pour sortir la tête haute. Le film joue subtilement avec le genre du film de prison et le schéma classique de l’ascension du caïd, deux motifs qu’il sait détourner et réinventer.

HISTOIRE ET SEPTIÈME ART

Si Le Ruban blanc d’Haneke a affronté l’Histoire sur le mode de la préfiguration et de la suspicion, d’autres films l’ont regardée dans les yeux. C’est le cas du film de Marco Bellocchio, Vincere (3) , qui aborde l’ascension de la figure de Mussollini à travers celle de sa femme cachée, Ida Dalser, avec qui il eut un enfant et dont le Duce a cherché à effacer la trace. Seule face aux rouages politiques du fascisme, isolée et internée dans un asile (le film par certains aspects fait penser à L’Echange, de Clint Eastwood), Ida n’a pour contact avec son mari que les seules images d’archives qu’elle découvre dans des cinémas. La référence au Kid de Chaplin contient souterrainement celle du Dictateur. Ce lien intime entre l’Histoire et le septième art est aussi au cœur de l’excellent film de Quentin Tarantino, Inglourious Bastards (4), qui a l’audace de clamer haut et fort, d’éclairer en très gros plan, une vengeance féminine (déjà au centre de Kill Bill). Une revanche sur le nazisme. Dans Yuki & Nina, le très beau film coréalisé par Nobuhiro Suwa et Hippolyte Girardot, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, une petite fille se plaint que « la vie, c’est pas du tout comme on voudrait » ... Grâce à la force de sa croyance cinéphile, l’enfant de cinéma qu’est Quentin Tarantino parvient à mettre le monde au diapason de ses désirs et de ses rêves. Ainsi, lors d’une avant-première dans son cinéma, Shoshanna Dreyfus, une jeune femme juive (Mélanie Laurent) se venge d’Hitler, présent dans la salle, en faisant exploser son cinéma après avoir mis feu à des bobines de films. Attention nitrate hautement inflammable... Le cinéma est une arme. Le geste de l’héroïne, dont le visage apparaît en gros plan sur l’écran alors qu’elle hurle sa vengeance « this is the face of the jewish revenge » ), se donne comme l’écho visuel de la plume tueuse du colonel allemand Landa (magistral Christoph Waltz, Prix d’interprétation masculine) qui inscrivait noir sur blanc, lors de la première séquence, le nom et l’âge de ses victimes juives à éliminer. Landa, prêt à toutes les compromissions, n’échappera pas à l’escadron de juifs américains antinazis, conduit par le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt), qui aime à scalper ses victimes, et à leur graver d’énormes croix gammées sur le front.

SOLEIL POUR LES GUEUX

Echappés des marges cannoises, deux films se distingueront encore cet été. Le Roi de l’évasion (5), d’Alain Guiraudie, tout d’abord, présenté dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. Auteur de Voici venu le temps (2005), de Pas de repos pour les braves (2003), de Ce vieux rêve qui bouge (2001) et de Du soleil pour les gueux (2000), le cinéaste aveyronnais revient, plus libre et plus fantasque que jamais. Il met en scène une passion physique entre un quadra homosexuel ventripotent, vendeur de tracteurs (Ludovic Berthillot), et une adolescente très libérée qui répond au nom étrange de Curly (Hafsia Herzi, révélation de La Graine et le mulet). Ce conte panthéiste, galvanisé par les pouvoirs magiques des « dourougnes » , l’aphrodisiaque naturel qui peuple les forêts guiraudiennes, déjoue les assignations sexuelles, territoriales et sociales.

Toujours cet été, le public pourra découvrir Adieu Gary, film de Nassim Amaouche (6) qui a obtenu à Cannes le Prix de la Semaine de la critique. Dans un paysage cinématographique français souvent très balisé, le film se distingue par l’originalité de sa tonalité, des pistes et des hybridations qu’il suggère. A l’instar de cette voiture qui ouvre la route du film en roulant sur les rails d’une voie de chemin de fer désaffectée... Ou de ce local syndical plein de tracts politiques, transformé en mosquée... Dans une ville en sommeil, ancienne cité ouvrière : le film a été tourné dans la Cité Blanche du Teil, en Ardèche :, tout un petit monde s’ennuie : Francis (Jean-Pierre Bacri), ancien ouvrier fier de son passé et de sa machine qu’il répare secrètement dans un hangar ; ses deux fils, Samir (Yasmine Belmadi) et Icham (Mhamed Arezki), condamnés à se déguiser en souris pour célébrer la semaine du fromage dans le supermarché où ils travaillent ; leur ami, Abdel (Hab-Eddine Sebiane) handicapé dealer qui utilise sa chaise roulante comme cachette pour la drogue. Maria, elle, (Dominique Reymond) gagne sa vie en testant des médicaments pour des laboratoires pharmaceutiques. José (Alexandre Bonnin), son fils attardé, prostré devant ses westerns, il est persuadé que son père est Gary Cooper... Hanté par les fantômes du western, Adieu Gary salue avec tendresse, sans nostalgie, la fin d’un monde.

J.C.

1. Antichrist de Lars Von Trier, en salles depuis le 3 juin

2. Un Prophète , de Jacques Audiard, en salles le 26 août

3. Vincere , de Marco Bellocchio, en salles le 18 novembre

4. Inglourious Bastards , de Quentin Tarantino, en salles le 19 août

5. Le Roi de l’évasion , d’Alain Guiraudie, en salles le 15 juillet

6. Adieu Gary , de Nassim Amaouche, en salles le 22 juillet

Paru dans Regards , n°63, été 2009

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