Accueil > idées/culture | Par Cécile Babin | 1er mars 2006

Caricatures de Mahomet, la révélation par l’image (1)

La publication de caricatures de Mahomet est l’occasion d’un débat mondial, vif et confus. S’entremêlent enjeux de liberté et de tolérance, mise en scène d’un affrontement entre civilisations, exigence de respect et pressions intégristes. Jean-Marie Charon, Silvia Naef, Dominique Vidal et Olivier Roy, spécialistes des médias, de l’islam, du monde arabe et musulman éclairent ces différents aspects.

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Médias et liberté d’expression : Entretien avec Jean-Marie Charon(1)

Jean- Marie Charon, vous observez les médias pour le CNRS. Cette affaire des caricatures est-elle une construction médiatique ? Jean-Marie Charon. Il est incontestable que des médias sont à l’initiative de ce phénomène puisque tout a commencé par une publication de dessins de presse. Mais la réaction à ces dessins et le discours qui va les accompagner, renvoie purement au champ politique international. Le contexte est alors complètement différent puisqu’on passe, avec un décalage de plusieurs mois, de la Scandinavie au Moyen-Orient et à d’autres pays où l’islam est présent. Les médias vont ensuite réagir ou sur-réagir à ce phénomène.

La lecture que j’en fais est que les médias des pays démocratiques ne pouvaient rester insensibles à la virulence des mobilisations, des formulations et des actions suscitées par ces dessins, à cette manière d’opposer la liberté de conscience et le respect des croyances religieuses à la liberté d’expression. Ils ne pouvaient que se sentir concernés dans la mesure où tout cela les renvoie à des questions assez fondamentales dans une période où les conditions d’exercice de leur métier reviennent au centre du débat public. Depuis le 11 Septembre, la lutte contre le terrorisme a changé les conditions dans lesquelles les journalistes peuvent travailler sur certains sujets. L’accès à des informations ou leur publication est restreinte au nom des valeurs supérieures de la sécurité publique.

On a également pu observer, à travers cette affaire, un raidissement de nombreux médias occidentaux face à la manière dont l’islam accepte ou n’accepte pas les principes des sociétés démocratiques, et notamment la liberté d’expression.

Cela intervient enfin dans un contexte où des problèmes de même nature sont posés avec d’autres religions. Des procès ont eu lieu par exemple au nom de la religion catholique à propos d’images représentant des scènes religieuses. Il est compréhensible que des journalistes ou des responsables politiques s’inquiètent de voir assimiler les questions de non-respect des personnes et d’atteinte à la dignité au droit des religions.

Les médias ont-ils conscience,** **au moment où ils font leurs choix

éditoriaux, qu’ils ont affaire à quelque chose qui va les dépasser ?

Jean-Marie Charon. Les médias sont toujours obligés d’arbitrer entre des conséquences et des effets contradictoires. On peut aussi s’interroger : doit-on restreindre des libertés en partant du principe que ce qui est fondamental dans les croyances religieuses ne peut pas être abordé dans les médias ? Je ne suis pas très favorable à la manière dont Charlie Hebdo a procédé. On n’est pas obligé d’en rajouter parce qu’on est exaspéré et que l’on pratique soi-même l’ironie. La une de Charlie était une manière de défendre un principe en même temps que d’attiser un peu les choses. A l’inverse, je suis assez critique à l’égard des déclarations du président de la République (Jacques Chirac a « condamné » ce qui est de nature à faire émerger des « provocations manifestes susceptibles d’attiser dangereusement les passions », NDLR). Dans ces moment-là, il faut réaffirmer ce qui est fondamental pour la démocratie et la nécessité de la liberté d’expression. Sans être, donc, partisan de la provocation systématique, ma position sur ce sujet est très laïque : on ne peut pas retenir comme principe un a priori selon lequel tout ce qui renvoie au dogme religieux ne peut être traité sur le mode ironique.

J’ajouterais qu’il fallait être d’autant moins agressif que tout membre d’une communauté religieuse autre que catholique peut ressentir un décalage dans la façon dont les différentes religions sont présentes dans les médias français. Ces derniers réservent un traitement assez médiocre à toutes les questions qui touchent à l’islam. Il faudrait éviter de se voir reprocher, quand on affirme des principes de la liberté d’expression, de le faire comme une manière de masquer sa responsabilité dans l’image assez médiocre dont souffre une communauté.

/(1) Jean-Marie Charon est sociologue spécialiste des médias au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS). Dernières publications : Les Médias en France, La Découverte, 2003. La Presse quotidienne,/

/La Découverte, 2004./

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