Accueil > idées/culture | Par Chakri Belaïd | 1er mars 2006

Caricatures de Mahomet : Racisme et repli identitaire. Entretien avec Dominique Vidal (2)

Quels sont les pièges d’une lecture binaire du monde ?

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Dominique Vidal, vous êtes journaliste, spécialiste du Proche-Orient. Que pensez-vous de cette présentation des protestations dans le monde musulman comme autant de preuves que l’islam est rétif à la liberté d’expression et donc aux valeurs de l’Occident ? Dominique Vidal. Je suis évidemment un défenseur de la liberté d’expression, mais pas à géométrie variable. Or, ici, il y a deux poids deux mesures : on dessine une bombe sur la tête de Mahomet, mais qui en ferait autant avec Jésus ou Moïse ? Je rappelle que, l’an dernier, une affiche d’une marque de vêtement, représentant une « dernière Cène » féminisée, a été interdite à la demande de l’Eglise. Plutôt que la censure, je suggère que liberté aille de pair avec responsabilité.

Ces caricatures, leur manipulation par des régimes désireux de se refaire une virginité et la campagne contre l’« islam liberticide » illustrent bien l’avancée du « choc des civilisations ». Certes, expliquer le chaos du monde par l’affrontement entre islam et judéo-christianisme, c’est plaquer une grille de lecture artificielle sur la réalité. Il faudrait plutôt s’intéresser au martyre de peuples entiers, de la Palestine à la Tchétchénie, ainsi qu’aux inégalités croissantes entre Nord et Sud : et en leur sein.

Quelle vision du monde se déploie avec cette opposition « Orient contre Occident » (et réciproquement) ? Dominique Vidal. Bien qu’artificielle, cette vision prend corps sous nos yeux depuis le 11 Septembre. Pour des millions d’Occidentaux, l’islam se réduit à Ben Laden. Et, pour des millions de musulmans, l’Occident, ce sont les tortionnaires d’Abou Ghraib. Si nous n’y prenons garde, le monde sera pris en tenailles dans cet étau, qui risque de broyer les luttes émancipatrices. Voilà le piège : que chacun soit sommé de rallier Bush ou Ben Laden, comme s’il n’y avait plus d’autre choix.

Hélas, des dirigeants politiques et des médias jouent ce jeu. Hier, Claude Imbert s’avouait « un peu islamophobe ». Aujourd’hui Philippe Val publie les caricatures danoises : et, ce faisant, triple les ventes de Charlie. Alain Finkielkraut a mobilisé contre le « racisme anti-blanc », Malek Boutih appelant, lui, à cogner sur les « barbares » des cités. Certains opposent aux « civilisés » la « racaille » à « nettoyer au kärcher ». En réalité, l’identité de chacun d’entre nous ne peut pas se résumer à son origine ou à sa religion : elle est multiple, faite d’histoire personnelle, d’études, d’expérience professionnelle, d’engagements, d’amitiés et d’amours... Quel danger comporte cette opposition binaire ?

Dominique Vidal. Ligoter chacun dans des systèmes de solidarités évacuant tous les enjeux sociaux, politiques, culturels. Que les gens ne réfléchissent plus en fonction des problèmes qu’ils rencontrent et des solutions qu’ils envisagent, mais de leur appartenance obligée. Au bout de cette route, il y a le Liban de la guerre civile : combien sont morts à un check-point parce que leur carte d’identité indiquait une confession « ennemie » de celle des miliciens ? Comment sortir de cet engrenage ? A défaut d’une réponse, je vois quelques pistes. D’abord, combattre avec intransigeance toute démarche antisémite, raciste, islamophobe et plus généralement essentialiste. Ensuite, promouvoir une culture de dialogue mixte : à tous points de vue. D’où la « tournée des villes et des banlieues », que nous avons effectuée durant deux ans et demi, Leila Shahid, Michel Warschawski et moi : un débat à 18 000 voix, que nous racontons dans un livre. Mais les vraies solidarités ne l’emporteront sur les fausses qu’au cœur de luttes et d’alliances nouvelles à forger notamment entre villes et banlieues, dont le mouvement altermondialiste devrait se faire l’artisan. Comme l’écrivait l’appel des intellectuels arabes contre les violences antisémites, il est temps de « quitter la tribu quand il s’agit de défendre des droits et des libertés universels ».

/(1) Dominique Vidal est historien et journaliste au Monde diplomatique, vient de publier Les Banlieues, le Proche-Orient et nous, avec Leila Shahid, Michel Warschawski et Isabelle Avran, éd. de l’Atelier./

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