Accueil > monde | Par Chakri Belaïd | 1er janvier 2006

Catalogne. Les enjeux de l’autonomie

La réforme du statut d’autonomie de la Catalogne, première économie du pays, est discutée dans le Parlement espagnol. Si le projet suscite un tollé dans l’opposition, l’unité de la gauche autour du projet porté par Zapatero n’est qu’apparente. Principale raison des dissensions : le volet fiscal et la solidarité entre régions. Echos.

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Manifestations de rue orchestrées par le PP (Parti populaire, droite) qui préviennent contre « un pas vers l’indépendantisme » et la « balkanisation » de l’Espagne, campagnes de boycott de produits catalans... Des éditorialistes de droite qui se déchaînent sur des chaînes de radio, dont celle de l’épiscopat (la COPE), contre ceux qu’ils vont jusqu’à traiter de « nazis »... Autant de réactions qui ont cours depuis que, le 2 novembre dernier, José Luis Zapatero, appuyé par l’ensemble des forces politiques (à l’exception du Parti populaire) a accepté que soit débattu au Parlement espagnol le projet de réforme du statut d’autonomie de Catalogne (1). Plébiscité par 88 % des députés du Parlement catalan, ce nouveau statut assure la prééminence, en Catalogne, de la langue catalane dans tous les secteurs et prévoit d’élargir les « compétences exclusives » du gouvernement catalan dans pratiquement tous les domaines, notamment la justice, le droit civil, la fiscalité, l’éducation. Alors que la Constitution ne reconnaît que la nation espagnole, ce statut érige la Catalogne en « nation » dont le peuple « doit déterminer librement son futur ». « Demander d’être une nation, c’est tendre au moins vers un système fédéral », estime Marie-Carmen Garcia (2), professeur de sociologie à l’université Lyon-II. La droite espagnole ne s’y est pas trompée. Pour Mariano Rajoy, le leader du Parti populaire, le statut est une « réforme constitutionnelle déguisée », dont le but est de « démembrer l’Espagne ».

Ce n’est pas un hasard si cette polémique se noue autour de la Catalogne. Première économie d’Espagne (3), la Catalogne rivalise avec les plus riches régions d’Europe. Depuis la fin de la dictature franquiste (1975), elle s’est dotée d’une politique internationale active. En 1989, elle créait ainsi, avec la Lombardie, le Bade-Wurtemberg et Rhône-Alpes, l’association Quatre moteurs pour l’Europe, pour se renforcer mutuellement et agir en groupe hors du continent. Surnommée « la Manchester de l’Espagne » (bien que le commerce des services y supplante la production industrielle), Barcelone est jalousée par Madrid. Pour rendre sa dignité au siège de l’Etat, le précédent chef du gouvernement, le conservateur José Maria Aznar, avait copieusement arrosé la capitale sous les deniers publics, afin qu’elle rejoigne le niveau économique de l’impétueuse cité catalane. En vain... Il est vrai que l’identité catalane ne s’est pas estompée avec le temps. Contre l’oppression culturelle franquiste, la Catalogne avait affirmé sans désemparer sa langue et sa culture et en avait fait le ressort d’une véritable renaissance « nationale ». Barcelone y a gagné un rayonnement culturel exceptionnel, en mariant comme nulle part ailleurs tradition et modernité, sérieux et légèreté, créativité et efficacité.

Barcelone ou Madrid ?

Bref, la Catalogne n’est pas une région quelconque parmi les 17 qui composent le « puzzle espagnol ». Ses prétentions sont d’autant plus vives que le rapport des territoires à l’Etat central n’a pas, au-delà des Pyrénées, la même consistance qu’en France. « L’Etat espagnol n’a pas la même légitimité. Les identités régionales espagnoles sont plus fortes, plus contrastées, qu’en France et le franquisme les a renforcées », explique Marie-Carmen Garcia. L’Espagne n’a pas connu à l’époque moderne l’équivalent du processus révolutionnaire français. L’identité espagnole est ainsi presque exclusivement le fruit de la centralisation castillane. Là est la source de son ambiguïté et, pour une large part, de sa fragilité.

La revendication catalane n’a en soi rien de choquant pour une gauche espagnole qui en a toujours fait un de ses chevaux de bataille. « L’Estatut » de 1979, brisant une tradition centralisatrice que la dictature franquiste n’avait fait que porter à son paroxysme, reprenait la démarche d’autonomie que la deuxième république espagnole avait déjà entamée entre 1931 et 1939. Quand, le 14 mars 2004, José Luis Zapatero, candidat au pouvoir, avait promis qu’il voterait le projet de réforme qu’adopterait le Parlement régional de Catalogne, il n’avait donc pas soulevé de protestation. Or, le nouveau projet a suscité des tollés, jusqu’au sein de la gauche. Une partie du Parti socialiste espagnol s’inquiète et la coalition de gauche Izquierda Unida s’est divisée sur le sujet.

L’épineux volet fiscal

En fait, le dossier le plus épineux à gauche est celui du volet fiscal. Le nouveau statut prévoit en effet que le pouvoir régional : la « Généralité » : se verrait transférer intégralement la gestion de l’impôt, à charge pour elle d’en reverser une partie à l’Etat espagnol, en rétribution de ses « prestations » et au titre de la solidarité territoriale avec les régions les moins riches. Les syndicats (l’UGT et les Commissions ouvrières) comme la gauche radicale redoutent ainsi que la rupture du marché intérieur espagnol ne débouche sur la remise en cause à terme de « l’Etat social ». Les autres régions s’inquiètent. Pour Lolo Pallero, porte-parole du gouvernement socialiste d’Estramadure, il est dangereux de faire reposer le reversement d’une part de la fiscalité catalane sur des négociations bilatérales entre Barcelone et Madrid. « C’est le gouvernement central, affirme le responsable socialiste, qui doit négocier avec toutes les communautés autonomes, car lui seul est en mesure de garantir l’équilibre de solidarité entre les communautés. »

La question catalane pourrait être cruciale pour le gouvernement socialiste. Pour l’instant, Zapatero cherche des solutions de compromis qui éviteraient l’emploi du mot de « nation » et ne déboucherait pas sur le concept d’indépendance fiscale. Mais les nationalistes catalans ont averti par avance qu’une modification des dispositions fiscales entraînerait un refus catalan. Or, Zapatero a besoin des voix des indépendantistes catalans pour assurer sa majorité au Congrès des députés qui devra se prononcer sur le nouveau statut.

Comment José Luis Zapatero va-t-il se sortir de cette crise ? Une issue par le haut pourrait se trouver dans une globalisation du problème. Le système fiscal espagnol a du mal à assurer la redistribution des ressources dans une Espagne où les inégalités régionales ont été accentuées par l’intégration à l’Union européenne. Les communautés les plus fragiles verraient volontiers une accentuation de l’effort en leur faveur des autorités madrilènes. Mais la contrepartie pourrait être une crispation catalane analogue à celle qui a nourri la Ligue du Nord en Italie. Pourtant, on peut penser que seule une vision globale permettrait à l’Espagne de concilier sa nécessaire modernisation et la solidarité sans laquelle la modernité se retournerait contre ses catégories populaires. Les communistes catalans du PSUC ont ainsi réaffirmé, en septembre 2005, leur attachement à « un projet fiscal fédéral valable pour l’ensemble de l’Etat, visant à garantir des droits égaux pour tous (en matière de santé, d’éducation, etc.), avec une fiscalité fondée sur les revenus et non sur les territoires ». Sur le plan national, Izquierda Unida a exprimé la même préoccupation, en proposant qu’un système « d’accords multilatéraux » se substitue à la relation bilatérale prévue entre Barcelone et Madrid.

Difficile, la réforme globale que réclament la gauche du PSOE, Izquierda Unida et le PC espagnol, serait au total la plus raisonnable.

1. Le vote de ce projet devrait intervenir avant l’été 2006.
2. Auteure du livre l’Identité catalane. Analyse du processus de production de l’identité nationale en Catalogne, L’Harmatan, 2000.

Repères chronologiques

712 : conquête de la Catalogne par les Arabes

1137 : la Catalogne est rattachée au royaume d’Aragon

1472 : union de la Catalogne à la Castille

1932 : premier statut d’autonomie au sein de la deuxième république espagnole

1939-1975 : la culture catalane est interdite par le pouvoir franquiste

1978 : la nouvelle Constitution espagnole rétablit le Parlement de Catalogne (Generalitat)

1979 : proclamation de « l’Estatut », fixant les contours de l’autonomie catalane

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