Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er janvier 2008

Catherine Bertram : « Une machine à changer le regard »

Quel est l’intérêt pour vous de l’exposition « Pays’âges » ?

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Catherine Bertram. Elle renvoie au patrimoine bâti, humain ou naturel, ce qui témoigne d’une volonté de synergie. « Pays’âges » s’est accompagnée d’une démarche d’animation itinérante, un travail de fourmi qui a sillonné les territoires du bassin minier, de Béthunes à Valenciennes. Que des agglomérations minières et une métropole travaillent ensemble peut servir de catalyseur. L’exposition est un jalon dans la démarche que nous menons de patrimonialisation. C’est aussi une machine à changer le regard, celui qu’on porte sur soi-même à l’intérieur du bassin et que les autres portent sur nous à l’extérieur.

Pourquoi voulez-vous inscrire le bassin minier au patrimoine mondial de l’Unesco ?** **C.B. Nous ne souhaitons pas seulement faire classer un élément, un beffroi par exemple, mais l’ensemble. C’est en tant que « paysage culturel évolutif » que nous voulons le faire inscrire à l’Unesco. Il s’agit pour nous d’une gigantesque entreprise de changement d’image. C’est aussi un aiguillon pour la mise en valeur, la préservation et l’aménagement du bassin. Il n’existe pas de patrimoine mondial de la même échelle. Au Pays de Galles, une mine du XVIIIe siècle, Bleanavon, est inscrite comme paysage culturel. Notre patrimoine remonte principalement aux XIXe et XXe siècles. Nous possédons environ 300 terrils, des cavaliers et 68 000 logements répartis dans 564 cités minières qui sont d’une densité et d’une qualité architecturale rares au monde. Ce sont des sites de la mémoire dignes de monumentalité.

Un pays comme l’Allemagne n’est-il pas en avance sur la France dans le domaine de la patrimonialisation des paysages industriels ?** **C.B. En effet, la Ruhr l’a fait depuis longtemps, en lançant dans les années 1980 « IBA Emscher Park », un programme de reconversion économique, écologique et industrielle de la vallée de l’Emscher. Dans cette région, des routes de la culture industrielle ont été créées autour de thématiques comme la bière, ou encore cathédrales industrielles. Ces sites ont été mis en réseau grâce aux liaisons douces que constituent les cavaliers des mines : ces assises de chemin de fer qui portaient le charbon d’usine en usine sur plusieurs centaines de kilomètres peuvent être transformées en voies piétonnes et cyclables. Les Allemands l’ont fait. Nous n’avons pas l’intention de suivre leur modèle aveuglément, mais il nous inspire.

La prise de conscience est-elle récente en France ?** **C.B. Hormis quelques actes pionniers de sauvegarde de sites comme le parc naturel Scarpe-Escaut, qui remonte à quarante ans, la patrimonialisation n’était pas en marche il y a encore dix ans. Dans le Nord-Pas-de-Calais, le tissu associatif défend aujourd’hui la prise en compte des terrils par le biais de centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE). Les fermetures de mines ont commencé dans les années 1960 et se sont poursuivies jusqu’en 1990. Depuis la fermeture de la dernière mine, il y a plus de quinze ans, beaucoup de progrès ont été faits au niveau de la restauration du cadre de vie. 45 000 logements, qui ne comportaient même pas de toilettes, ont été mis aux normes. Mais les communes minières restent moitié moins riches que la moyenne des communes françaises. On a tourné la page là où il fallait lutter sur tous les fronts. L’environnement et le patrimoine, on n’en parlait pas. Il faut donner ses lettres de noblesse à la mine. Nous possédons un stock historique de friches.

Comment travaillez-vous ?** **C.B. Nous avons une démarche participative qui vise à permettre aux habitants du bassin minier d’acquérir une connaissance meilleure du passé et de reconquérir ainsi une fierté. Je ne l’idéalise pas. Tout n’était pas rose pendant cette période qui a connu le racisme et une exploitation des ressources humaines... Mais ce n’est pas une histoire qu’on efface. Certains sites de la mémoire existent déjà, comme la fosse 9/9 bis d’Oignies que d’anciens mineurs font visiter. Le centre historique minier de Lewarde est devenu un grand musée de la mine dans les années 1980. Mais il y a aussi de belles cités-jardins qui ne sont pas encore rénovées et tout un patrimoine immatériel, des traditions, un folklore, qui restent à reconstituer. Si des chevalements ont été classés monuments historiques par l’Etat dans les années 1990, d’autres éléments risquent fort de moisir en l’absence de travaux de mise en sécurité et de classement.

A qui appartient ce patrimoine minier ?** **C.B. Il est issu du démantèlement du groupe Charbonnages de France. Avant, les terrils étaient la propriété de Terrils SA, tandis que les logements miniers étaient la propriété d’une filiale des Houillères. Maisons et Cités gère actuellement le parc de logements, alors que dans plein de pays européens, il a été démembré en étant vendu à des particuliers. Les terrils ont été acquis par le conseil général au titre d’espaces naturels sensibles. Nous avons aussi des musées et trois grands sites de la mémoire qui ont été achetés par de grosses communautés d’agglomération. L’avenir de plusieurs sites est d’ores et déjà assuré.

Tout a-t-il été répertorié ?** **C.B. Non. Nous réalisons des investigations dans le but d’inventorier ce patrimoine minier méconnu, fondu dans le tissu urbain. Une enquête a été lancée auprès de 68 communes et agglomérations pour sensibiliser les maires. Ils sont 47 % à avoir répondu au questionnaire que nous leur avions envoyé. Le bassin recèle des bijoux, des cités remarquables par leurs formes urbaines, des écoles, des églises bâties par des compagnies avec des terrils en contre-champ. Il faut exhumer ces équipements collectifs. Ce paysage doit changer sans oublier son passé. Aujourd’hui, les murs invisibles qui séparent la communauté urbaine et le bassin minier, où les gens commencent à acheter parce que c’est moins cher qu’à Lille, sont en train de sauter. Nous vivons une révolution. Roubaix a réussi, dans les années 1990, à être classée ville d’art et histoire. Lens-Liévin est candidate à son tour. Quant à Béthune, elle restructure son centre-ville. Ce sont des renaissances.

Un Louvre « hors-les-murs » va bientôt s’installer à Lens, au cœur du bassin minier. Qu’en pensez-vous ?** **C.B. Le Louvre ne doit pas être un vaisseau posé en terre minière mais un outil. Il ne faut surtout pas qu’il écrase la dynamique culturelle à l’œuvre, car le phare peut projeter de l’ombre, mais qu’il ait un effet réfléchissant. Son installation dans la région rend possibles des passerelles : le touriste japonais qui viendra visiter le musée pourra du même coup découvrir le bassin minier. Mais le chemin est long.

Propos recueillis par Marion Rousset.

« Pays’âges », musée d’histoire naturelle de Lille, 19, rue de Bruxelles, du 16 décembre 2007 au 3 août 2008. Tél. 03 28 55 30 80

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