Accueil > actu | Par Emmanuelle Cosse, Marion Rousset | 1er novembre 2009

Ce que le PCF comprend alors

A la Fête de l’Huma de septembre 1989, Georges Marchais assure que le socialisme est en train de démontrer sa supérioté sur le capitalisme. Au sein du PCF, on sait pourtant que le bloc est en train de s’effondrer. Retour sur l’époque avec quelques-uns de ses acteurs.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Septembre 1989. La Fête de l’Huma célèbre les 200 ans de la Révolution française, deux mois après la répression de Tian’anmen. Mais le moment fort de la fête, c’est le discours de Georges Marchais prononcé à la Cité internationale, qui accueille « les partis frères et les mouvements de libération » . Le dirigeant du PCF a cette phrase qui, vingt ans après, continue de surprendre : même s’il est « certes, confronté à des problèmes » , « c’est le socialisme qui a fait et continue de faire la preuve de sa supériorité ! » . Et d’ajouter : « Nous avons été inquiets, mais nous n’avons jamais désespéré des sociétés socialistes, de leur capacité à trouver en elles-mêmes les forces leur permettant de faire sauter les blocages qui les empêchaient de libérer tous leurs potentiels. » Marchais poursuit : si des « traits d’arriération extrême ont été le point de départ des sociétés socialistes » , elles ont réussi selon lui à s’en sortir alors qu « aucun pays dominé par le capitalisme et confronté à des problèmes comparables n’a pu les surmonter. Aucun ! » .

« BOUILLONNEMENT »

Ce qui perturbe alors le PCF, c’est le soutien à Gorbatchev qui, malgré bien des hésitations préalables, sera officiellement réitéré par Marchais lors de sa visite en URSS, le 22 septembre. L’expression utilisée pour désigner les événements à l’Est est alors celle de « bouillonnement ». Mais ce qui est en train de se passer : les manifs du lundi en RDA, l’ouverture de la frontière hongroise, voire l’hypothétique effondrement : n’occupe pas les discussions officielles. Pourtant, beaucoup affirment aujourd’hui qu’ils percevaient hier l’asphyxie du système. Francis Wurtz, alors député européen, était très lié depuis les années 1970 à Hans Modrow. « J’avais aussi la chance de découvrir avec Modrow une autre facette de la RDA. Ce qui explique que j’aie eu des sentiments mélangés en 1989. » Francis Wurtz est à Dresde le 6 octobre de cette année-là. « Modrow me dit que cela va mal, qu’il est dans le collimateur de la direction du SED, qu’il est très préoccupé. Et à la cérémonie, il s’est passé un incident. Au premier rang, une jeune fille s’est assise pendant les chants officiels. Puis elle est sortie. Ce fut sensationnel. Cela montrait bien la tension qui régnait dans le pays. On percevait bien un sentiment de pression de plus en plus difficilement supportable d’un pouvoir parano. » Maxime Gremetz, à l’époque responsable de la politique extérieure du PCF, est quant à lui présent à Berlin au moment de la désignation d’Egon Krenz en remplacement du dirigeant de la RDA Erich Honecker. « C’était affreux. Un immobilisme total. » « Nous savions, avec Georges Marchais, qu’avec Honecker, il n’y avait plus aucune volonté de bouger. C’était évident. » « L’évidence », pourtant, ne transparaît pas dans les discours de l’époque du dirigeant français. En décembre, alors que le Mur est tombé depuis plusieurs semaines, il reprendra officiellement, devant le comité central, la formule selon laquelle « l’avenir appartient au socialisme » . Comment les responsables communistes français ont-ils accueilli la chute du Mur ? Ils affirment aujourd’hui s’en être réjouis. Jean-Claude Gayssot avait, il est vrai, déclaré à l’époque, sur les ondes d’Europe 1 : « Je suis un communiste heureux. » « Je n’avais pris le temps de consulter personne. Il faut dire qu’il était 7 heures du matin. Pourquoi heureux ? Parce que je suis pour la liberté tout court, et en particulier la liberté de circulation. Et aussi parce que j’avais eu peur, vu les tensions dans les jours précédents, que les dirigeants de la RDA n’utilisent les armes. » L’ancien secrétaire à l’organisation du PCF reconnaît toutefois aujourd’hui que beaucoup « pensaient dans [son] parti que la chute du Mur était une mauvaise chose. »

ENTRE JOIE ET TRISTESSE

A l’époque, seules les minorités critiques affirment ouvertement leur conviction que le système socialiste est en panne. Claude Poperen appartient en 1989 à la mouvance de ceux que l’on appelle les « reconstructeurs ». « J’ai ressenti sur le moment un mélange de tristesse et de joie : de joie parce que je savais que ça ne pouvait pas continuer. (...) D’un autre côté, j’ai ressenti de la tristesse (...). Après un tel engagement, on arrivait à cet énorme gâchis. » La joie, pour le moins, n’était pas si partagée dans l’espace militant. Vingt ans après, Francis Wurtz rejoint Claude Poperen, confiant son désarroi sur le moment : « J’ai assisté à un évident sentiment de libération populaire, mais aussi à un sentiment d’échec et de tristesse » , explique Francis Wurtz. « Un sentiment de libération et d’inquiétude devant ce qui allait se passer. » Les communistes français avaient-ils prévu l’effondrement ? Pierre Blotin explique aujourd’hui que cela « faisait plusieurs mois que nous pressentions l’événement, annoncé par un processus de dégradation de la situation, des manifestations récurrentes. On voyait que ça allait se terminer ainsi, sur le fond c’était une bonne chose qui mettait fin à un système inadmissible » . Là encore, difficile de trouver dans le discours officiel le reflet d’un tel sentiment de satisfaction. En décembre 1990, face aux « refondateurs » qui insistaient avec Charles Fiterman sur le potentiel d’émancipation dégagé par l’implosion du socialisme administratif, la tonalité est majoritairement à l’idée que le monde « ne va pas dans le bon sens »... En fait, le PCF de l’année 1989 est dans une situation délicate. Dans les années 1970, au temps de l’eurocommunisme, il a pris franchement ses distances avec l’URSS et l’immobilisme brejnévien. En décembre 1989, devant le comité central, Maxime Gremetz se réclame volontiers de ces prises de distance, tout en affirmant que « nous ne savions pas tout et nous n’avions pas tout prévu ».

DÉMOCRATISATION

Problème : à la fin des années 1970, la direction du PCF décide de mettre en sourdine son conflit avec son homologue soviétique, sans pour autant revenir sur ses critiques antérieures. C’est l’époque où domine dans le PCF la formule du « bilan globalement positif » des pays socialistes. En décembre 1989, cette formule a du mal à résister au vent qui balaie les bureaucraties est-orientales. Mais les responsables communistes redoutent alors avant tout que l’exigence de démocratisation ne soit utilisée à l’intérieur, pour réclamer un aggiornamento. C’est ce sursaut que réclament explicitement les « reconstructeurs » du PCF. Claude Poperen espéraient avant 1989 que « les partis communistes au pouvoir dans ces pays, ou ceux qui étaient dans l’opposition comme le PCF ou le PCI, se livreraient à une analyse sérieuse du pourquoi de cette situation. Mais ceux qui étaient au pouvoir se sont vautrés rapidement dans le système capitaliste, à de rares exceptions près, comme Gorbatchev. Quant au PCI, il s’est autoliquidé et le PCF et d’autres (en Espagne, en Grèce ou au Portugal) se sont repliés dans leur coquille, se refusant à analyser sérieusement les causes. » En décembre 1989, une nouvelle vague critique, celle des « refondateurs » prend le relais, à l’instar de Charles Fiterman, d’Anicet Le Pors et de Guy Hermier. Ils restent minoritaires : la majorité des dirigeants et militants redoute que le parti pris critique ne conduise à une « liquidation »... Pierre Blotin évoque la difficulté de s’affronter aux questions de fond : « Nous avons pensé, moi y compris, que le système trouverait en lui-même les moyens de se corriger. Alors qu’en fait, le système n’était pas bon. Nous nous sommes refusé, par conviction pour la plupart, à aller plus loin et à remettre en cause des choses fondamentales. » E.C.** et **M.R

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?