Photo Joseph Melin
Accueil > Société | Reportage par Sophie Courval | 16 février 2011

Ces féministes qui font des vagues

A Paris, le collectif féministe des Tumultueuses milite
pour l’égalité des sexes… y compris à la piscine,
et réclame le droit pour les femmes de se baigner torse nu.
Regards se jette à l’eau et envoie une journaliste en immersion.

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Les maîtres nageurs sont situés là
et là.
 » Brasserie Saint-René, Paris
20e, la petite bande des Tumultueuses
étudie minutieusement les
plans de la piscine George Rigal
avant de passer à l’action. Objectif : se baigner
torse nu pour dénoncer le traitement différencié
des corps des hommes et des femmes, dans les
piscines comme ailleurs… C’est la sixième intervention
des Tumultueuses dans les bassins de
la capitale, mais cette fois-ci Regards est de la
partie et c’est moi qui m’y colle, en mode journalisme
participatif ! Il faut savoir se mouiller.

Attablée au bistrot avec le reste du groupe,
j’écoute attentivement les instructions en suivant
sur le plan dessiné par Adèle. « On se retrouve
 », dit-elle en pointant du doigt le bord de la
piscine symbolisé par un rectangle. «  Et pour la lecture du tract avec le mégaphone, mieux
vaut se placer de ce côté du grand bassin, à
distance des maîtres nageurs.
 » Ah bon’ Je me
tourne vers Julie, une habituée des actions piscine
assise à mes côtés. «  C’est à ce moment-là
qu’on enlève le haut, m’explique-t-elle. ça et
le mégaphone, ça achève les maîtres nageurs.
La dernière fois, ils ont prévenu les flics, comme
d’hab, mais ils nous ont carrément confisqué
notre matériel.
 »

Adèle poursuit le déroulé des
opérations. Au programme,
lecture du tract puis plongeon
collectif dans la piscine, une manière
astucieuse d’échapper aux
flics qui, faute de maillot, sont
contraints de rester sur le bord. Tout comme
Marion, qui en tant que préposée au mégaphone,
ne pourra pas s’esquiver à la nage. Sauf
qu’aujourd’hui les Tumultueuses, échaudées par
leur dernière expérience, décident d’assurer sa
protection et celle du porte-voix par des gardes
du corps volontaires. Portée par l’enthousiasme
ambiant, je lève la main. ça s’annonce musclé !
Quoi qu’il en soit, la piscine ferme dans une
heure, il est donc plus que temps de se bouger.

« Différent », « plus érotique »

« Vous accepteriez d’enfiler ce soutien-gorge
en guise de haut de maillot’
 » Déployées sur
les bords du grand bassin nous
enjoignons les baigneurs mâles
à tester le deux-pièces. Après
tout si on ne peut pas se baigner
seins nus, eux non plus ! Les
réactions fusent de toute part.
«  Ah non, j’ai pas besoin de ça
moi.
 » « Mais enfin, vous ne pouvez pas nier que
le corps des hommes est différent de celui des
femmes.
 » « Les seins des filles sont plus érotiques.
 » Un type me fait carrément du chantage :
« Je le mets, si vous enlevez le vôtre.  »

Patientes, les militantes argumentent. « Obliger
les femmes à cacher leurs seins, c’est exercer
un contrôle sur leur corps.
 » « Non, le corps des
femmes n’est pas plus sexuel que celui des
hommes.
 » « C’est à nous de décider quand nous
souhaitons nous habiller ou nous déshabiller.
 »

Finalement, à notre grande surprise, les baigneurs
se laissent convaincre et enfilent volontiers un
haut de maillot, sous l’oeil amusé des maîtres nageurs.
Alors, quelles impressions’ « ça me ralentit
 », confie un grand gars, compatissant.

Tandis que nos amis nageurs enchaînent les
longueurs et s’habituent à leur nouvel accessoire,
nous décidons qu’il est temps pour nous
d’enlever le haut. Seins nus,
nous nous regroupons autour
de Marion, qui s’époumone
dans le mégaphone. « Qu’enfin
cesse le contrôle que subissent
nos corps en fonction
des normes en vigueur, sexistes, normatives et
hétérocentristes. Mon corps si je veux, quand je
veux, comme il est !
 »

Ambiance détendue

Hop, hop, hop, on enchaîne, pas question de
traîner. Les filles plongent dans la piscine, pendant
que Marion, moi et deux autres Tumultueuses
distribuons les tracts, sans pour autant
perdre de vue le mégaphone. Je m’attends à tout
moment à voir les flics débarquer dans le pédiluve.
Mais non. Les maîtres nageurs ne semblent
pas perturbés le moins du monde par notre action.
Puisque l’ambiance est à la détente, nous
décidons de faire une nouvelle lecture du tract
à destination des élèves – exclusivement des
femmes – du cours d’aquagym, qui n’apprécient
guère notre intervention.

La discussion s’engage avec les maîtres nageurs
qui surveillent le cours et nous leur faisons part
de notre étonnement quant à leur attitude non répressive.
«  Je n’arrive pas à croire que nos collègues
aient prévenus les flics. Moi ça ne me
dérange pas que les femmes se baignent les
seins nus
 », lâche l’un d’eux. Soit. Assurées de ne
pas finir au poste, nous prenons tout notre temps
afin de récupérer la totalité de notre stock de
soutiens-gorge. En nous rendant
le haut de son maillot, un
type juge bon de nous mettre
en garde. « Vous avez raison,
mais vous risquez de vous
mettre à dos les intégristes
de la burqa.
 » « Mais nous sommes contre la loi
anti-burqa
 », lui rétorque une militante, et d’ajouter
devant son air éberlué « ce ne sont pas des
revendications incompatibles
 ». Le type hausse
les épaules. Bon, c’est pas gagné.

Mais ce soir rien n’entame notre bonne humeur.
A la sortie, chacune y va de son anecdote.
«  C’est hallucinant, raconte Julie, un des maîtres
nageurs m’a même ramené un haut que nous
avions oublié sur le bord.
 » «  Tu parles d’une
action politique
 », s’esclaffe Eléonore. Hilare, la
petite troupe des Tumultueuses se dirige vers le
bistrot d’en face.

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