Accueil > monde | Par Ghania Mouffok | 20 mars 2012

Cet été, nous oublierons l’hiver

La journaliste algérienne
Ghania Mouffok est correspondante
de TV5 à Alger, auteure
de Être journaliste en
Algérie
, (1996, éd. Reporters
sans frontières), et tient
le blog « Une femme
à sa fenêtre »
. Carnet d’une algéroise.

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En ce matin de février glacial,
Djamila est arrivée
au bureau déjà épuisée.
Partie à six heures du matin, il
lui aura fallu plus de trois heures
pour faire moins de 50 kilomètres
dont une partie à pied,
dans la gadoue. Quand il neige
sur Alger, les routes deviennent
très vite impraticables, faute
de chasse-neige, mais quand
il pleut aussi, faute d’entretien.
En Algérie l’hiver est un terrible
révélateur, quand la terre est
trempée remontent à la surface
toutes les incompétences de
ceux qui nous gouvernent.

La veille, Djamila n’avait plus
d’électricité, chute de tension,
et son frère a passé la journée
à errer de station-service en station-
service à la recherche d’une
banale bouteille de gaz, dans un
pays dont le sous-sol regorge
de gaz naturel et de pétrole. Il
finira au centre d’enfûtage à El
Harrach, dans la banlieue Est
d’Alger. Là, il retrouvera des
centaines d’Algérois frigorifiés
attendant patiemment leur tour
pour s’acheter une malheureuse
bouteille de gaz, sous la surveillance
de policiers venus en
renfort pour organiser la distribution
et prévenir l’émeute qui
n’est jamais loin tant les Algériens
sont las de ces humiliations
quotidiennes, de cet État
autoritaire qui oublie que gouverner
c’est prévoir.

Et pendant que la police organise
les chaînes dans les villes,
c’est sous la protection de la
gendarmerie que se transporte
le gaz butane de crainte que la
population excédée ne se serve
dans la violence. Les morts déjà se comptent par dizaines,
la pénurie de denrées alimentaires
s’installe dans les régions
les plus isolées pendant que
l’économie parallèle, tenue par
des trafiquants en tous genres,
fait monter les prix. Quand il
neige sur l’Algérie, l’État apparaît
pour ce qu’il est, un appareil
militaro-policier incapable
d’assumer ses missions de
service public pendant que
les maires élus, sans pouvoir
ni moyens, sont condamnés à
appeler l’armée pour organiser
les secours.

L’armée omniprésente a alors
beau jeu de se pavaner dans
des 4x4 monstrueux, se présentant
comme la seule force
organisée, le recours en situation
de crise. Tentant de
faire oublier que si les autres
institutions sont démunies,
c’est parce qu’elles sont
interdites d’autonomie.

Immobile

Et pendant ce temps, que fait le
gouvernement ?

Il envoie des SMS saugrenus
signés du ministère de
l’Intérieur, nous invitant à nous
inscrire sur les listes électorales
et accessoirement à
lutter contre « le terrorisme
résiduel
 ». Surréaliste.
« Le Conseil des ministres a
été consacré à des dossiers
qui intéressent peu les Algériens
confrontés à une vague
de froid sibérien : la loi de finances
complémentaire 2012,
le blanchiment d’argent et le
financement du terrorisme, les
futures législatives ainsi que
l’augmentation du nombre de
sièges au Parlement ! Des dossiers
dont le seul objectif est
d’assurer la survie du régime
 »,
écrit indigné un éditorialiste
du quotidien en ligne Tout
sur l’Algérie
.

Le régime algérien nous propose
un remake d’un film usé
jusqu’à la corde qui pourrait
s’intituler Demain l’Algérie.
Nouvelle loi sur l’information,
sur les associations, sur les partis,
préparation des élections législatives
anticipées prévues en
mai. C’est ce qu’est venu nous
annoncer à la télévision, comme
s’il était de corvée, le président
Bouteflika. Réformer pour
que rien ne change, avec les
mêmes acteurs, le même scénario…
quand sur la pellicule
les acteurs agonisent.

Le général Lamari est mort le
13 février dernier, chef d’état-major
jusqu’en 2004, il sera
parti « sans demander pardon
au peuple algérien
 », note un
internaute. Artisan d’une des
périodes les plus noires de
l’histoire récente de l’Algérie, il
lui est reproché la répression
sanglante de tous les Algériens
refusant le diktat des militaires
sous couvert de lutte contre
le terrorisme, après l’annulation
des élections de 1991 qui
avaient été remportées par le
FIS, aujourd’hui interdit, et qui
avaient entraîné une rébellion
armée islamiste.

Quelques jours avant, c’était
Abdelhamid Mehri qui s’éteignait
le 30 janvier dernier. Cet
homme à part dans le système
algérien, militant nationaliste de
la première heure, aura été l’un
de ses adversaires les plus inattendus
et les plus courageux
dans l’Algérie en guerre civile.
Secrétaire général du FLN, de
1988 à 1996, il avait fait rentrer
ce parti – qui jusqu’alors servait
de couverture civile aux décisions
de l’état-major de l’armée
et des services – dans l’opposition,
allant jusqu’à signer pour
le FLN la plate-forme de Rome
qui appelait à une solution politique
quand l’armée avait choisi
la guerre. Sans fonction officielle,
à la veille de sa mort, cet homme d’honneur avait appelé,
à travers une lettre ouverte au
président, l’ensemble du régime
à une révision douloureuse
de 50 ans d’indépendance. En
vain. Il est parti et sans laisser
de mémoires… comme
le général Lamari.

Guerre froide

Abdelhamid Mehri a été enterré
dans la peine par des centaines
d’Algériens, tandis que le général
Lamari partait dans l’indifférence
populaire avec en guise
d’oraison funèbre ce méchant
dessin de Dilem, où l’on voit
le général serrer contre son
coeur un puits de pétrole, lui
déclarant : « Tu vas me manquer. »
Cependant, l’un et l’autre nous
laissent en héritage cette page
d’histoire récente à écrire.

50 ans d’indépendance auront
suffi pour user jusqu’à la lie,
jusqu’à la haine, un régime
militaire qui s’était imposé dès
1962 à l’ensemble des forces
politiques comme le seul organisé
dans l’euphorie de la liberté
retrouvée après 130 ans de
colonialisme destructeur.

1962-2012, l’Algérie s’apprête
à célébrer le cinquantenaire de
cette libération indiscutable. Cet
anniversaire aurait pu être un
moment de bilan sans concession
de cette mémoire pleine
de trous, de bruits et de fureur.
Mais qui le fera ? La fanfare
des élections législatives est
en marche comme si les soulèvements
des peuples arabes
n’avaient rien appris à ceux qui
nous gouvernent.

Après la guerre civile, la guerre
froide peut continuer : le régime
algérien d’un côté, le peuple de
l’autre. Au mois de mai, il fera
beau, les Algériens s’épuiseront
dans une autre pénurie mais les
paris sont déjà fermés : au mois
de mai, nous laisserons à notre
tour le régime seul dans ses bureaux
de vote, et nous irons à la
plage pour oublier l’hiver.

A lire aussi sur regards.fr

L’Algérie aux portes du printemps, par Sabrina Kassa.

"La légitimité vient des urnes pas de l’histoire", un entretien avec Kader Abderrahim.

Algérie, pourquoi la graine révolutionnaire ne prend pas, un article de Arab Chih, journaliste algérien.

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