Accueil > monde | Par Jean Sébastien Mora | 7 octobre 2011

Cette paix silencieuse au Pays Basque

Après la déclaration en faveur de la paix des prisonniers le 23 septembre, Euskadi ta Askatasuna (ETA - Pays basque et liberté, en langue basque) s’est engagée dimanche 2 octobre dans un communiqué à « se conformer aux exigences du groupe des cinq experts internationaux ayant pour objectif de vérifier la véracité du cessez-le-feu permanent ». Le cycle vers la fin de la violence semble désormais irréversible au Pays Basque.

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Courrier International, le Point, l’Express : les suppléments consacrés au Pays Basque ont fleuri cet été dans la presse française. Encore et toujours, les thèmes destinés à un lectorat en vacances rappellent avec insistance l’imagerie figée de la société basque du XIX siècle : Biarritz et l’Impératrice Eugénie, les piments d’Espelette, l’énigme de la langue basque ou la fameuse pelote à main nue [1].
Puis à la rentrée, Euskal Herria - Le pays basque, en langue basque - et ses 3 millions d’habitants ont disparu des kiosques. Et ce en dépit d’une actualité sociale et politique pourtant très riche : la paix vient de s’y ancrer probablement de manière irréversible.

ETA, la dernière organisation armée d’Europe, si on exclut les groupes résiduels d’Irlande du Nord, n’a pas commis d’attentat depuis plus deux ans. Et le 23 septembre 2011, fait unique dans toute son histoire, de leurs prisons respectives, la majorité des 700 détenus d’ETA s’est exprimée fermement en faveur de l’arrêt de la lutte armée. Ils ont aussi appuyé le processus de paix entamé à Guernica le 25 septembre 2010 durant lequel l’ensemble de la gauche Abertzale (basque indépendantiste), y compris Batasuna le parti illégal en raison de ses liens supposés avec le terrorisme, avait pour la première fois de son histoire demandé publiquement à ETA de renoncer « définitivement aux armes » [2]. Suite à la déclaration des etarras prisonniers, le samedi 1 octobre c’est au tour d’Ekin de s’auto-dissoudre publiquement. Cette plateforme illégale était considérée comme l’interface entre la branche armée et le parti politique Batasuna. Un déroulement qui confirme l’analyse de Mario Zubiaga, professeur en sciences politiques à Bilbao, qui au moment de l’accord de Guernica était déjà convaincu qu’une rupture de la trêve était impossible : « Cette fois, ETA concède ce cessez-le-feu à son ­propre camp : la gauche Abertzale. Il sera maintenant très difficile de le rompre sans engendrer un clash violent au sein de sa base », avait-il alors expliqué. Suite logique, dans un communiqué publié dans le journal basque Gara ce dimanche 2 octobre, ETA annonce qu’elle se conforme aux exigences du groupe des cinq experts internationaux ayant pour objectif de vérifier la véracité du cessez-le-feu permanent. Le groupe de résolution de haut niveau, mené par le prix Nobel de la paix et médiateur sud-africain Brian Currin, compte notamment Raymond Kendall, secrétaire général d’Interpol entre 1985 et 2000, et l’israélien Alberto Spektorowski, conseiller de l’ex-ministre Ben Ami lors des négociations de Camp David.

Que veut Madrid ?

« La stratégie militaire apparaît désormais comme contre-productive » insiste Peio Etcheverry-Ainchart, historien, élu à Saint-Jean-de-Luz et porte-parole d’Abertzaleen Batasuna, parti signataire de l’appel de Guernica. Bien que ces dernières années, l’affaiblissement militaire et logistique d’ETA a souvent été évoqué, les derniers attentats, particulièrement violents et arbitraires, constituent une force de répulsion dont pâtit le mouvement Abertzale. « Dans les organisations indépendantistes, un consensus est aujourd’hui établi autour d’un modèle de lutte politique – mobilisation sociale ou alternative institutionnelle – qui est mis en difficulté du fait des activités d’ETA » analyse Mario Zubiaga. Car invoquant le terrorisme, Paris bloque systématiquement les initiatives institutionnelles en Iparralde, le pays basque français. Conséquence de l’illégalisation de Batasuna – qui représente 10 à 18 % de l’électorat –, en 2003, la Communauté autonome basque a échappé au Parti nationaliste basque (PNV) au profit du Parti socialiste espagnol (PSOE), pour la première fois depuis sa création. Or la primauté de la solution politique s’est affirmée dans les esprits en mai 2011 avec le très bon résultat de la coalition indépendantiste Bildu qui avait recueilli 25,45% aux élections locales espagnoles.
Mais que ce soient les spécialistes internationaux ou la société civile basque, on s’interroge à nouveau sur les aspirations réelles de Madrid dans la résolution du conflit basque. Depuis le cessez-le-feu, le gouvernement espagnol, notamment le ministre de l’Intérieur, Alfredo Pérez Rubalcaba, reste très critique en affirmant régulièrement « qu’ETA n’est pas disposé à abandonner la lutte armée ». Avec les élections générales à venir, le candidat du PSOE Rubalcaba, fait le jeu de la droite et souhaite maintenir la ligne de fermeté à l’égard du mouvement indépendantiste basque. Le 16 septembre 2010, la condamnation à dix ans de prison ferme du leader charismatique de Batasuna Arnaldo Otegi par l’Audience nationale, va dans ce sens et a marqué les esprits. A la tête de Batasuna depuis 2001, Otegi était un interlocuteur de choix : il avait pris ses distances avec la stratégie d’ETA et représentait la frange la moins dure de sa formation politique. A la suite du verdict, les médias basques ont fait valoir, en suivant « l’absence de preuves réelles », que la justice espagnole peine à garder son indépendance. Le 13 mars 2010, 1400 juges, soit quasiment la moitié de ceux exerçant en Espagne, avaient déjà dénoncé la politisation de la justice et son manque d’indépendance. En mars 2011, dans l’affaire Otegi, la Cour européenne des droits de l’homme a aussi considéré que la justice espagnole violait l’article 10 (liberté d’expression) de la Convention européenne des droits de l’homme. Enfin Amnesty International dénonce régulièrement les autorités espagnoles pour « torture » et « violation du droit à un procès équitable » à l’encontre de militants basques, écologistes ou d’extrême gauche.

Les œillères d’ETA

Cependant le jugement prononcé contre Arnoldo Otegi impose une lecture politique : comment alors qu’un processus de paix est entamé, peut-on condamner un de ses protagonistes principaux si ce n’est pour donner du grain à moudre aux radicaux ? L’audience nationale reproche à Otegi une « tentative de reconstitution en 2009 de la direction d’un parti illégal ». Approximatif, le verdict de la condamnation est d’autant plus tendancieux que le parti de Batasuna est légal en France. « Le gouvernement espagnol recherche le statu quo, regrette Inaki Barcena, professeur de sciences politiques à l’UPV de Bilbao, un terrorisme de basse intensité lui convient, comme une variable d’ajustement. Avec les élections à venir, ceci fédère les électeurs autour de la menace d’un ennemi commun et légitime les dérives répressives à l’encontre des mouvements sociaux. » Car parmi les personnes interpellées se trouve aussi le secrétaire général du syndicat indépendantiste LAB, Rafael Diez Usabiaga, l’une des figures historiques de la mouvance indépendantiste, également condamné à dix ans de prison.
D’un autre coté, il faut reconnaître que si le processus de paix peine à convaincre Madrid, c’est qu’en dépit du protocole actuel déterminant, on compte déjà deux processus de résolution majeurs avortés en 1998 et 2006. Les médias européens restent prudents car les rapports de force de la société basque sont très complexes et le champ journalistique n’a été pas épargné par la brutalité des indépendantistes radicaux, loin s’en faut. Dernier événement en date, en décembre 2008 un attentat à la bombe détruisait le siège de la radio-télé basque EITB. De plus, l’approche radicale de Batasuna, notamment celle de son mouvement de jeunesse Segi, a contribué au discrédit de la lutte pour l’indépendance dans l’opinion publique internationale. En cause la Kale Borroka - Guerilla urbaine en langue basque -, l’omniprésence du discours anti-répressif mais surtout une idéologie radicale qui consiste à considérer comme « traîtres » ou « flics » les militants du parti indépendantiste Aralar et plus largement tous les activistes non-violents comme le groupe de désobéissance civile DEMO au Pays Basque français. « Un jour on apprendra dans les universités comment, avec ses œillères, ETA a détruit les chances d’avoir un jour une indépendance » confie à demi-mot un militant historique du Pays Basque français. Car la question du soutien à une stratégie armée a aussi creusé un fossé immense dans la société civile. Entre temps, 25 ans semblent avoir été perdus.

Notes

[1"L’imagerie touristique actuelle renvoie à une vision de la culture basque du XIXe" Pierre Mailharin, 23/08/11, le Journal du Pays Basque.

[2Lire "L’adieu des armes" de Jean-Sébastien Mora, 30/09/2010, Politis

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