Accueil > Société | Par Rémi Douat | 1er février 2007

Cheese !

L’image est partout, on le savait. Mais les nouvelles technologies du téléphone portable, presque toujours équipé d’un appareil photo et parfois d’une caméra, font des utilisateurs, et singulièrement des jeunes générations, des photographes compulsifs.

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Le téléphone portable, c’est bien, mais ce qui dope vraiment les ventes, c’est son côté couteau suisse. C’est bien connu, on ne se sert que de la lame, mais dans le magasin on est séduit par le cure-dent, le poinçon et le cruciforme. Sur les portables donc, on trouve radio, MP3, logiciel de composition musicale... et surtout, appareil photo et vidéo. En la matière, les goûts sont générationnels. Les jeunes d’abord sont les premiers utilisateurs du portable : 94 % des 15-17 ans ont un mobile contre 69 % des 40-59 ans. Ils sont aussi plus sensibles aux gadgets que leurs aînés. Chez les 15-17 ans, six sur dix prennent des photos et plus de quatre en envoient, tandis qu’ils sont seulement deux sur dix chez les 40-59 ans à prendre des photos et un sur dix seulement à en envoyer.

Conséquence, les ados, qui n’avaient pas spécialement l’habitude de se promener avec un appareil photo dans la poche sont, avec la généralisation du téléphone portable, massivement devenu des « photographes » compulsifs. Pour beaucoup, ces images sont éphémères. Numériques, elles ne nécessitent pas de développement pour être vues, mais n’atteignent quasiment jamais le support papier. Trop lourdes pour être stockées en nombre dans le téléphone, elles ont vocation à disparaître. Pour cette forme d’utilisation, l’instant du déclenchement photographique semble avoir plus de sens que la trace constituée par l’image. « Moi, je photographie les mecs que je kiffe », raconte Carla, 15 ans, lycéenne de Seine-Saint-Denis. Que fait-elle de ces images ? « Rien, mais ça leur montre que je m’intéresse à eux. » Dans son portable, qu’elle n’hésite pas à montrer, peu de photos sont conservées. Son chat, sa soeur, ses meilleures amies, un peu comme on avait un photomaton de sa chérie dans son portefeuille. Son amie, Djamila, en plus d’une utilisation similaire, reconnaît dans un fou rire s’en servir comme d’un miroir de poche. En effet, dans son portable, une dizaine de photos d’elle.

Sur le disque dur

D’autres, utilisateurs intensifs d’Internet, conservent les images. La solution consiste à mettre les photos dans le disque dur de son ordinateur. L’intérêt ? Mettre ensuite les images sur son blog, entendez page personnelle sur le web. Le phénomène est massif. Chaque jour, plus de 5 500 skyblogs, blogs hébergés par Skyrock, la radio préférée des ados, sont créés. Au total, près de 7 millions sont en activité. Ces pages personnelles fonctionnent comme un journal intime... ouvert aux visiteurs. On s’y épanche, on « lâche » des articles et des photos... Là non plus, ça ne chôme pas. En une journée, c’est plus de 330 000 articles qui sont publiés. Mais un « article » se résume justement le plus souvent à une photo, très souvent prise au portable. Sous le pseudo de Palmyre, par exemple, une jeune fille de 20 ans habitant Tournai possède un blog qui ressemble beaucoup à une centaine de milliers d’autres. Le nom de ce journal intime en résume bien l’esprit : « Mwa, ma vie, mes cops », traduisez, « moi, ma vie, mes copains ». En fait de journal intime, il s’agit surtout d’album photo. Le 26 décembre, elle nous montre ses yeux en gros plan (bleus), le 5 janvier sa langue (piercée) et à peu près tous les autres jours sa bobine et celle de son « amoooooour », sa copine et son chien blanc. Le leitmotiv de ces pages, Palmyre l’écrit d’ailleurs en toutes lettres le 12 novembre : « je suis fière de qui je suis. » C’est le partage et le retour sur cette exposition qui constituent le sens de la démarche. Chaque article (post) ou photo peut d’ailleurs être commenté par le visiteur. Ce sont les « com », abréviation de commentaires. Les auteurs demandent parfois explicitement à être rassurés sur leur physique et leur sex- appeal. Les garçons, on ne compte plus les « bogoss », ne sont pas les derniers à en être inquiets.

Danger en ligne

Des utilisations moins bon enfant du téléphone-appareil-photo-caméra préoccupent davantage pouvoirs publics et associations de protection des mineurs. Sur Internet, nul besoin de chercher longtemps pour trouver des sites montrant les exploits sexuels de jeunes pubères. Ici, nulle trace de violence ou de contrainte physique apparente. Juste la banalisation de la pornographie comme référence. Le portable est le seul outil, les « films » durent quelques dizaines de secondes seulement et sont de faible résolution, preuve encore d’une utilisation du portable. Les jeunes adultes qui se mettent en scène semblent obéir inconsciemment aux codes du porno. Invariablement, la mise en ligne est masculine, puisqu’il s’agit fréquemment d’un bonhomme qui présente sa « copine » ou plus souvent encore son « ex ». Quelques faits divers relatent ainsi des filles piégées par leurs ex-petits copains. Plus grave, les violences sexuelles. En décembre dernier, par exemple, cinq collégiens de 13 à 15 ans ont été mis en examen pour avoir violé, pendant plus de deux mois, une jeune fille de leur âge sous l’objectif de leur téléphone portable. La première relation sexuelle avec l’un des jeunes aurait été consentie mais filmée. Les autres relations sexuelles auraient été contraintes, sous la menace de divulgation des images.

Non sexuel mais tout aussi violent, le happy slapping (baffe joyeuse) est né en Grande-Bretagne et a traversé la Manche en 2005, plus certainement par Internet que par le tunnel. Le concept : un passant inconnu, des coups qui tombent par surprise, un tiers pour filmer. Les films des bastonnades tournent sur le web. L’association SOS Benjamin, qui lutte contre les jeux dangereux dans les écoles, a relevé plus de 200 incidents dans les six derniers mois. Il n’existe guère plus de chiffres. Mais la lecture de la rubrique des faits divers est éloquente. Les passages à l’acte se multiplient et le législateur a intégré le happy slapping dans l’énième texte sur la délinquance de Nicolas Sarkozy. Au delà de la répression dont on ne peut espérer grand-chose, une réflexion s’impose sur ce qui semble être une tentative de reprise en main de l’image omniprésente, un passage de la position passive à une position active.

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