Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er mai 2006

Claude Lévêque : « La fonction sociale de l’art est suspecte »

Il expose au MAC/VAL à Vitry en mai. Ni punk ni social ? Néon, métal froid, solitude. Artiste engagé ? Lucide et informé sur le monde. Un artiste qui a peur des dogmes et des labels et se méfie du qualificatif réducteur. On sort de ses expositions plutôt secoué. Portrait.

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Il demande que son logo figure sur l’affiche de ses expositions personnelles. Un logo maison qu’il a concocté dans son coin. « Police partout Justice nulle part. » Lettres blanches sur fond noir. Claude Lévêque est ravi d’accoler ce macaron aux sigles du ministère de la Culture et du conseil régional. « Cet été, le préfet a refusé d’inaugurer mon exposition », raconte l’artiste comme s’il lui avait fait une bonne blague. Le MAC/VAL, où il expose à partir du mois de mai, l’a contacté pour vérifier qu’il y tenait vraiment. Parce que voilà, c’est quand même un peu délicat... Il fait mine de s’étonner : « Vitry, c’est une mairie communiste, ça ne devrait pas poser de problème ! Ce slogan, je ne l’ai pas inventé, il remonte aux manifs de 1986 contre la loi Devaquet ! » C’est le côté facétieux du bonhomme. Sa renommée internationale et sa reconnaissance institutionnelle ne lui ont pas volé son sens de l’humour. Rien à faire, il ne se prend pas au sérieux. A l’annonce d’un nouveau projet, il s’amuse comme un gosse à réaliser des maquettes sur son ordinateur et à mettre en lumière ce qu’il a dans la tête. Quand on lui fait un « cadeau », comme d’intervenir sur un haut fourneau à côté de Thionville, il l’accepte avec gourmandise : « J’adore ce genre de lieux qui ont cessé toute activité ! Je vais réaliser un éclairage rougeoyant comme si le soleil venait se poser sur la façade en fin de journée. Les visiteurs pourront circuler sur des passerelles. Je vais aussi installer des longues vues pour qu’on puisse voir des détails. C’est un vaisseau spatial ! » Il reçoit pieds nus, en jogging et T-shirt, autour d’une petite table de cuisine sur des tabourets inconfortables. Plusieurs paires de chaussures sont entassées devant la porte de sa maison de Montreuil, située en bordure de Bagnolet. Claude Lévêque n’en a pas l’air, mais c’est un homme fort occupé. Il jongle avec une dizaine d’expositions qui se superposent et planche sur une multitude de projets qui vont se succéder durant toute l’année 2006. Ouvert devant lui, son agenda est tout griffonné. Les deux pages qu’il a sous les yeux sont surchargées de notes, de collages, de croquis et de smiley jaune poussin. Ce n’est pas une mince affaire de caler un rendez-vous, mais quand on y parvient, il se montre plutôt généreux : le plasticien ne passe pas la soirée pendu à son téléphone portable, ni l’œil rivé sur les aiguilles de sa montre. Il s’excuse même pour tous ces contretemps. D’une voix douce, enveloppée dans un corps d’ours sympathique, il conteste son image d’artiste punk adepte des bandes-son qui crèvent les tympans. Cette réputation, certaines expositions coups de poing ont contribué à l’entretenir. Une de ses installations au Musée d’art moderne n’est restée ouverte que quelques heures : un bruit retentissant à réveiller les morts perforait les parois de l’alcôve qui l’abritait. « La déflagration intense s’accompagnait d’un flash, comme si on vous tirait dessus. » Ses affinités avec la scène punk et la culture alternative ne sont un secret pour personne. Il en garde même quelques vestiges - un anneau à l’oreille gauche et un goût prononcé pour le hardcore et le métal. « J’aime bien le changement d’attitude qu’a généré ce mouvement, mais ce n’est pas un dogme. J’écoute aussi de la musique classique et contemporaine. » Un air de Strauss inonde d’ailleurs l’espace rose fuchsia de Valstar Barbie, une installation qui revisite le conte de Cendrillon, présentée à la biennale de Lyon en 2003 et exposée à Beaubourg. Depuis quelques années, des bruits sourds et des mélodies romantiques sont venues remplacer le tumulte et le fracas d’autrefois. Manière de se défaire d’une étiquette qui lui casse les pieds.

Claude Lévêque se méfie aussi du label « artiste engagé ». En 1993 et 1994, il investit un F5 dans une HLM de Bourges. C’est un lieu qui l’inspire. Sans doute parce qu’il a passé son enfance dans une cité ouvrière de Nevers. Avant d’atterrir dans un atelier d’artistes boulevard Poissonnière, il a longtemps vécu en HLM. Aujourd’hui, il habite un pavillon avec jardin à Montreuil. « Les ateliers d’artistes sont des ghettos. » Pendant deux ans, il occupe donc, à la demande de l’association Emmetrop, un appartement vide qui deviendra le lieu de multiples expérimentations. Il recouvrira ainsi les murs de matelas et abaissera la hauteur du plafond. Sensation sinistre d’enfermement confortée par une lumière blanche et des gazouillis radiophoniques. Depuis, il se sent obligé de se défendre : « Je ne suis pas spécialiste des HLM ! La fonction sociale de l’art est suspecte. » Exposé dans nombre de galeries et d’institutions culturelles, il ne cultive pas ce genre de radicalité. Ce qui ne l’empêche pas de se positionner. Dès qu’on le lance sur l’actualité politique, il est intarissable. Né dans une famille communiste, il est nourri de cette utopie : « Mon grand-père avait un idéal et son mode de vie était consécutif de sa pensée. Dans son village minier de l’Allier, il avait développé une entraide, une solidarité, un partage entre voisins. Je trouve l’idée communiste nécessaire dans ses vertus humaniste et révolutionnaire. » Mais il a toujours eu peur du dogme.

Ni punk ni social, donc. Claude Lévêque déteste les carcans, les drapeaux, les chapelles. Ses œuvres ne délivrent pas de messages. Elles interpellent les sens. L’artiste veut heurter, secouer, déstabiliser. A coup de phrases choc qui laissent un goût amer. « Prêts à crever », écrit sur la photographie d’un pavillon Bouygues. Des phrases néon brutales ou cyniques : « T’es mort », « Je suis une merde », « Nous sommes heureux »... A coup d’installations vertigineuses dont on sort éprouvé. L’impact doit être immédiat. Sans titre 1991 invitait le visiteur à se mettre à quatre pattes pour passer sous un portique derrière lequel il tombait nez à nez avec une mangeoire et une sangle à laquelle s’attacher. Le plasticien a horreur des normes qui asservissent les corps et broient les identités. Il s’intéresse à l’anonymat. Aime les lieux d’activité désaffectés. Met en scène des équipements collectifs - mobilier de bureau, caddie de supermarché, lits de dortoir - qu’il s’attache à déréaliser. De plus en plus, les objets se réduisent à des lignes abstraites. « Le travail de Lévêque annonce sa couleur, celle du néon, celle du métal froid, celle de l’infinie solitude », écrit Eric Troncy dans l’ouvrage qu’il consacre à l’artiste (1). Une chose est sûre, les œuvres de Claude Lévêque ne sont pas faites pour être contemplées. Elles se vivent. Omniprésente, la lumière occupe tout l’espace. Elle « est un instrument de torture ou de séduction, une substance psychotrope qui influe sur les sens, sur la mémoire », poursuit Eric Troncy. Dans sa déambulation, le visiteur perd pied. Tout tangue, se renverse, chavire. Il ne peut plus se raccrocher à rien.

L’exposition prévue au musée de Vitry approche. Elle mettra en scène « un monde onirique, fantomatique, nocturne. Un espace de basculement. Un dortoir collectif sera représenté par un minimum d’éléments, comme s’il s’agissait d’un dessin fait de lignes luminescentes. Les lits, à l’envers sur un sol virtuel, donneront l’impression de s’envoler en tourbillonnant. » Les œuvres sont toujours inséparables des lieux. Une galerie, une piscine, un musée, une ferme, un appartement, une ancienne fonderie... « Je réalise un repérage et un projet pour chaque lieu. Ensuite, je travaille beaucoup sur place », raconte Claude Lévêque. Les idées ne germent pas au fond d’un atelier : « Je préfère la rue, la vie, les rencontres. Le train, l’avion et l’hôtel sont des lieux de travail. Je suis plus à l’aise quand je suis détaché de ce qui me contraint. » Lui, qui joue sur la perte de repères a pourtant besoin des siens. Sa maison de la Nièvre, au milieu de la forêt, est un endroit propice à la création. La « présence extraordinaire » de ces paysages sauvages qui bordent la Loire rassérénerait-elle cet homme qui dit parfois « être affecté comme un gosse » ? Ses dispositifs oscillant entre enfer et féerie, ses impacts acides, ses perturbations sensorielles, ont à voir avec une vision de la société. « Je suis assez lucide, très informé sur le monde qui nous guette. » Il laisse échapper un rire. « Un monde qui n’est pas un des meilleurs ! » 1. Eric Troncy, Claude Lévêque, éditions Hazan, 2001.

/Expos personnelles 2006 de Claude Lévêque (sélection)/

/« Le grand sommeil », installation in situ au MAC/VAL, à Vitry, du 19-05 au 10-09./

/« Friandises intérieures La suite », Château Thierry, du 28-05 au 9-07./

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