Accueil > idées/culture | Par Arnaud Spire | 1er mars 2000

Claudine Cohen : « Sommes-nous tous les descendants d’une Eve africaine ? »

Claudine Cohen, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a trouvé son bonheur de philosophe et historienne des sciences sur le terrain de la paléontologie.

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Quatrième invitée des rencontres philosophiques de l’année 1999, à l’initiative de Regards et d’Espaces Marx, Claudine Cohen est l’auteur du dernier must en date de la discipline : l’Homme des origines, savoirs et fictions en préhistoire, aux éditions du Seuil. Le grand mérite de cet ouvrage réside dans une tentative de dépassement du vieil antagonisme entre la connaissance scientifique de nos origines et les représentations mythiques : religieuses ou pas : qui l’accompagnent... Avec elle, l’origine de l’homme cesse d’être écartelée entre la Bible et Darwin. Dans un chapitre intitulé "L’homme témoin du Déluge", la préhistorienne analyse, par exemple, le rôle central de cette catastrophe mythique dans l’histoire naturelle du XVIIIe siècle, dans la paléontologie et la géologie de Cuvier et de Buckland au XIXe siècle. L’un des premiers hommes fossiles acceptés par la communauté scientifique de ce siècle ne fut-il pas baptisé, en toute liberté d’inspiration par la Bible, "l’homme antédiluvien" ?

Mythes et science

Tout au long de son histoire, cette science : où le savoir n’a pour but ni la prévision, ni l’action, et encore moins l’expérience : fait la démonstration qu’il ne saurait y avoir de coupure épistémologique absolue entre le discours poétique des mythes et celui réputé plus austère de la science. Claudine Cohen remet donc sur le métier l’héritage bachelardien de la Psychanalyse du feu et de l’Air et les songes. C’est ainsi que, pour le plus grand plaisir d’un auditoire médusé, l’historienne en paléontologie a débusqué des fictions, romans et films, qui ont joué un rôle à la fois accélérateur et (ou) frein dans l’histoire de la discipline. Il semble que la science, elle aussi, produise des mythes. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’idée d’une origine de l’homme, féminine et située sur le continent africain : l’Eve africaine : irrite les modernes Cassandre du "désastre africain"...

Déconstruction, au passage, du concept de "chaînon manquant". La préhistoire est née grâce aux découvertes de Boucher de Perthes dans la vallée de la Somme, en même temps que Darwin affirmait l’origine des espèces. Mais l’évolution qui en résulte ne s’avère ni graduelle ni linéaire.

Le préhistorien français André Leroi-Gourhan et le paléontologue américain Stephen Jay Gould sont les maîtres à penser de Claudine Cohen. Du premier elle tient l’idée que "la préhistoire est une Méthode", et du second que l’humanité s’est constituée au cours d’un processus évolutif, à la fois discontinu et donc imprévisible... La conférencière a mis l’accent sur la question de "la différence humaine" par rapport aux espèces animales. S’il y a bien un véritable saut ontologique entre l’homo sapiens et ses prédécesseurs, l’homme ne descend pas plus en droite ligne du singe (espèce cousine) que le singe de l’arbre (rires). Plutôt que de chercher on ne sait quel "chaînon manquant", Claudine Cohen insiste sur l’importance pour l’évolution humaine du concept de "néoténie" qui recouvre la rétention, à l’âge adulte, de caractères infantiles. "L’homme pourrait bien être un animal néoténique et dériver d’un ancêtre du chimpanzé qui ne serait pas parvenu à l’âge adulte." L’hypothèse, chère à Stephen Jay Gould, expliquerait certains traits spécifiques de l’homme : régression de la pilosité, front bombé, bouche moins proéminente, bras courts...

Un animal néoténique

Le cerveau porte-t-il la trace de la différence humaine ? La station debout, ou bipédie, a indéniablement joué un rôle. Selon certains savants, en se dressant sur ses membres postérieurs et en libérant la bouche du service de préhension, la main s’est trouvée libérée des nécessités de la locomotion. Et le développement du cerveau humain aurait été de pair avec les possibilités multiples de la technicité. C’est ce qui faisait dire à Leroi-Gourhan que "l’évolution humaine commence par les pieds".Ainsi ont été successivement passés en revue les "privilèges" de l’humanité : la capacité de fabriquer des outils, la capacité du langage : fameux Rubicon que l’animalité ne devrait jamais franchir :, l’existence de rites funéraires... La question des origines échappe progressivement à l’emprise des mythes religieux sans que ceux-ci disparaissent pour autant de la civilisation. Une oeuvre et une pensée à suivre.

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