Accueil > Société | Par Anne-Claire Colleville | 1er octobre 2006

CMU : mieux vaut être riche et en bonne santé...

La Couverture maladie universelle devrait permettre à tout le monde d’accéder aux soins. Comment est-elle mise en pratique dans les cabinets médicaux ? La « couverture du pauvre » à l’épreuve des tests.

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C’est 50 euros en cash ou je ne vous opère pas », assène le gynécologue à Charlotte,

18 ans, qui lui tend sa carte CMU (Couverture maladie universelle). Le rendez-vous pour l’avortement qu’elle vient demander en urgence est fixé pour la semaine suivante. « C’était un samedi, je travaillais le lundi et je savais que je ne pourrais pas consulter le dimanche », explique-t-elle. Elle a payé. Antoine, 26 ans, a arrêté de consulter des spécialistes après avoir successivement expérimenté refus de soins direct, obstruction, demande de paiement en liquide et condescendance. Un dermatologue a refusé sa carte : « Il m’a expliqué que s’il commençait à accepter un bénéficiaire, ils viendraient tous. Dès que je lui ai dit que j’étais à la CMU, il a pris un ton méprisant. » Même scénario chez le dentiste : des rendez-vous très éloignés les uns des autres, à tel point qu’Antoine a perdu une de ses dents, faute de soins dans les temps. « Les séances ne duraient jamais plus de dix minutes contre vingt à trente minutes pour les autres patients. Je me sentais patient de seconde zone. »

Un rapport publié par le Fonds CMU en juin 2006 (1) met au jour ces pratiques discriminatoires. La méthode du testing a été utilisée dans six villes du Val-de-Marne. Un acteur se faisait passer, au téléphone, pour un bénéficiaire de la CMU. Lorsque le praticien motivait le refus de rendez-vous par une raison suspecte, une seconde personne, se présentant comme un assuré ordinaire, téléphonait à son tour, obtenant généralement sans difficulté un rendez-vous. Les résultats sont alarmants, tout particulièrement pour les spécialistes dont le taux de refus peut monter jusqu’à 50 % des appels (cf encadré). Mais l’enquête montre que d’autres formes de discriminations existent, plus insidieuses. Une suspicion : on demande au patient de confirmer son rendez-vous et d’apporter son attestation ; des créneaux horaires aux heures creuses sont réservés à ces patients, prétendument désœuvrés, allongeant les délais de rendez-vous. Enfin, la qualité de l’accueil est variable.

La logique économique des dépassements d’honoraires explique cette situation, mais pas seulement. Pour Bruno Negroni, directeur adjoint du Fonds CMU, la plus grande révélation de cette enquête, c’est l’incompréhension de la loi par les médecins. « Ils sont prêts à la charité, mais pas à accorder un droit. » La CMU est perçue comme un dispositif pour les pauvres dont la place est dans les structures publiques. Cette perception erronée est pourtant celle que la société véhicule. Malades et acteurs de santé l’ont intégrée. Madeleine, 53 ans, explique : « Depuis que je suis à la CMU, je ne vais plus qu’au centre municipal de santé. » Charlotte devance les problèmes en posant systématiquement la question au téléphone. Claire Gilbert, pédiatre en centre de protection maternelle et infantile, témoigne : « Quand il y a un bilan de spécialiste à faire, je regarde la couverture sociale des parents. S’ils sont à la CMU, je les envoie directement à l’hôpital, je sais que dans le quartier ils vont essuyer des refus. Dans la détresse de la maladie, ils n’ont pas besoin de devoir batailler en plus. »

Alors que le rapport affirme que « les médecins ont des conceptions de leur métier reposant sur des valeurs différentes et une éthique professionnelle variable », le conseil de l’ordre reste discret. Remettant en cause la méthode du testing, il s’étonne des chiffres produits par l’enquête et s’insurge contre « l’extrapolation faite à partir d’un échantillon de médecins choisi dans un seul département ». Il s’offusque enfin de ce que cette enquête « jette un discrédit injustifié et insupportable sur l’ensemble de la profession médicale », et ne prévoit aucune action. L’adage se vérifie une fois encore : mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade.

1. Analyse des attitudes de médecins et dentistes à l’égard des patients bénéficiant de la Couverture maladie universelle, La Documentation française, juin 2006

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