Eric Giriat
Accueil > écologie | Par Sophie Courval | 16 mars 2011

Comment mettre en oeuvre le protectionnisme écologique ?

Pour Aurélien Bernier (M’PEP) et Yannick Jadot (Europe
écologie), l’impact du commerce international sur la détérioration
de l’environnement n’est plus à démontrer. Ces militants
s’accordent sur la nécessité d’un protectionnisme écologique,
mais s’opposent radicalement sur la stratégie pour y parvenir.

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Qu’est-ce que le protectionnisme écologique ?

Yannick Jadot  : Personnellement, je
préfère parler de protection de l’environnement
en lien avec les échanges
commerciaux. Le terme de protectionnisme sous
entend qu’on protège son pays, son industrie
des autres pays. Or, il ne s’agit pas de se protéger
de l’extérieur, mais de protéger la forêt,
le climat, les populations des pollutions, etc.
Aujourd’hui les échanges commerciaux sont
responsables d’environ 20 %
des émissions de gaz à effet
de serre. Pour protéger le climat,
il faut donc agir sur ces
échanges, en les contraignant,
en les régulant, en les interdisant
ou en les promouvant.

Aurélien Bernier  : Le débat
sémantique me paraît assez secondaire. Parler
de protectionnisme écologique et social permet
justement de se différencier d’un protectionnisme
de repli et montre qu’on ne cherche
ni à supprimer les échanges commerciaux ni
à instaurer une concurrence déloyale entre
Etats. Emissions de gaz à effet de serre, pollutions
chimiques, épuisement des ressources…
Les grandes puissances économiques profitent
de la quasi-absence de législation sur l’environnement.
On ne peut donc envisager de répondre
à la crise environnementale sans réguler
le commerce international, en ayant recours à
des mesures telles que l’interdiction de produire
certains produits dangereux ou la taxation des
importations en fonction de critères sociaux et
environnementaux. L’objectif étant aussi d’instaurer
un commerce équitable entre Etats.

Comment envisagez-vous la mise en
oeuvre de ce protectionnisme écologique
et social ? Quelle stratégie souhaitez-vous
adopter ?

Yannick Jadot  : Il existe des
accords environnementaux
qui permettent de réguler
les échanges. Pour exemple
nous avons réussi à stopper
l’exportation de l’épave du
Clémenceau vers l’Inde en
nous appuyant sur la convention internationale
interdisant aux pays européens d’exporter leurs
déchets toxiques vers les pays du Sud. Cependant
ces accords ne suffisent pas puisque
parallèlement l’Europe négocie des accords
de libre échange en totale contradiction avec
les objectifs environnementaux. Alors qu’il est
urgent de stopper la déforestation dans la zone
tropicale, l’UE prépare des accords avec un certain
nombre de pays favorisant de fait la libéralisation
du commerce du bois. Il faut agir sur la
cohérence des politiques. On ne peut pas avoir
en même temps une politique qui protège et
une politique qui détruit. Nous devons réussir à
intégrer dans les accords commerciaux des éléments
environnementaux et sociaux qui priment
sur l’objectif purement commercial. Et dans le même temps nous devons aussi réfléchir à des mesures antidumping en vue de nous protéger
des importations qui favorisent le dumping
social et environnemental.

Pour vous l’Europe reste l’échelon pertinent
pour l’instauration d’un protectionnisme
écologique ?

Yannick Jadot  : Absolument. Pour moi, le grand
débat d’aujourd’hui est celui de la souveraineté.
A savoir : où pouvons-nous encore agir sur notre
destin ? Actuellement, le problème n’est pas la
perte de souveraineté visà-
vis de l’Europe mais visà-
vis des marchands et des
marchés. Certes, en matière
d’environnement, l’échelon
global semble davantage
idéal pour instaurer une réglementation,
mais en tant
que première puissance
commerciale du monde, l’Europe peut tout à fait
impacter sur le commerce mondial en établissant
des taxes et de nouvelles normes environnementales.

Aurélien Bernier  : Je ne suis pas d’accord sur le
choix de l’échelle européenne. Rappelons tout
de même que l’Europe a inscrit dans ses fondamentaux
la promotion du libre échange et que le
traité de Lisbonne ne permet ni le contrôle ni la
taxation des capitaux. Il existe donc une contradiction
fondamentale entre la quasi-totalité des
directives et des règlements européens et les
questions environnementales. Les réglementations
sur les OGM ou les gaz à effet de serre
se limitent essentiellement à faire un peu d’emballage écologique, mais au final elles visent à
garder intact les conditions du libre échange et
du commerce international. On peut toujours
essayer de changer les choses de l’intérieur,
cela permet de faire passer un discours mais
en aucun cas d’aboutir à des changements majeurs.
Car pour ce faire, il faudrait remettre en
cause les fondamentaux de l’UE.

Que proposez-vous ?

Aurélien Bernier  : La désobéissance européenne
 ! La restauration de la primauté du droit
national sur le droit communautaire. Pour instaurer
une taxe carbone au niveau européen il faut
l’unanimité des 27 Etats membres et compte
tenu des rapports de forces politiques existants
entre ces pays cela semble aujourd’hui impossible.
Si on souhaite une
taxe carbone nous devons
la décréter au niveau national
et faire fi de l’UE. De la
même manière, si demain
Europe écologie ou le Parti
de gauche arrivait au pouvoir
et voulait instaurer une
véritable politique écologique,
ils se heurteraient à l’UE. Ils auraient alors
le choix entre abandonner leurs propositions
écologiques ou choisir de désobéir. Au M’PEP
(Mouvement politique d’éducation populaire,
ndlr
) nous sommes arrivés à la conclusion que
changer l’Europe de l’intérieur nécessiterait de
mettre à bas le traité européen et la quasi-totalité
des directives. Cela risque de prendre un temps
infini, or nous devons stopper l’empreinte écologique
et le désastre social de toute urgence !

Mais comment faire pour étendre ces
mesures aux pays voisins ?

Aurélien Bernier  : Si nous réussissons à élire un
gouvernement de gauche qui met en place une régulation des échanges sur la base de critères
environnementaux permettant d’aller vers un
mieux-disant écologique, on imagine sans peine
que les mouvements écolos des pays voisins ne
resteront pas les bras croisés. Cela aura pour
effet d’amplifier un mouvement revendicatif et
permettra de montrer qu’il est possible de provoquer
des basculements
sans passer par les institutions
européennes mais en
tablant sur la politique de la
preuve. Pour nous la mise en
oeuvre d’un protectionnisme
écologique et social passe
inévitablement par l’adoption
de mesures unilatérales.

Yannick Jadot  : On peut décliner ce raisonnement
à l’infini. Considérer que le niveau régional est
davantage pertinent que l’échelon national, etc.
La question de l’échelle est évidemment essentielle.
Je suis d’accord avec le fait qu’une partie
de la reprise en main de nos destins passe par
le niveau local, par notre capacité à sortir des
systèmes de la grande distribution, à privilégier
les circuits courts, à favoriser les réseaux des
PME et les entreprises d’économie sociale et
solidaire. Chaque échelle doit avoir son sens.
Oui, l’Europe a beaucoup perdu. Mais la solution
n’est pas de la rediviser. Pour que l’UE puisse
discuter les questions globales il faut qu’elle
reste une puissance économique, politique et
commerciale. L’échelle européenne n’est pas
l’échelle de la défaite. Elle peut l’être mais elle
peut aussi être l’échelle de la construction.

Aurélien Bernier  : Il n’existe pas de souveraineté
populaire à l’échelle de l’UE, ce qui constitue
une grande différence avec les Etats. Si le parlement
européen était de gauche, on aurait tout
de même une institution ultralibérale construite
sur un traité ultralibéral.
Le parlement a des pouvoirs
limités. Il est notamment
incompétent sur les
questions de commerce
international.

Yannick Jadot  : C’est faux !
Nous ne sommes pas
incompétents. Depuis la
ratification du traité de Lisbonne nous sommes
dans la codécision.

Aurélien Bernier  : C’est la Commission seule
qui négocie les accords avec l’OMC.

Yannick Jadot  : Ce n’est pas la question des
institutions qui bloque mais celle de la volonté
politique. Si, dans les années 1990, Jospin,
Blair et Schröder avaient voulu construire une
Europe sociale, ils auraient pu le faire. C’est
une des grandes défaites de la gauche de ces
années-là.

Aurélien Bernier  : Quoi qu’il en soit l’Europe
sociale n’existe pas et elle n’existera jamais.
Les institutions sont verrouillées et mener un
combat de l’intérieur n’amènera pas les changements
escomptés tandis qu’à l’échelle nationale
c’est encore possible.

Yannick Jadot  : Sans la réglementation européenne
sur l’environnement, la France serait aujourd’hui encore plus en retard sur ces questions
qu’elle ne l’est déjà. Nous sommes un pays
conservateur en matière environnementale. Si la
Politique agricole commune (PAC) est si peu
écologique et sociale, c’est parce que la France
a défendu le pire des modèles productivistes.
C’est donc bien l’échelle nationale qui ici fait
défaut et non l’échelle européenne. Les lois européennes
ne sont que le résultat des positions des Etats. Certes la Commission est d’obédience
libérale, mais si demain les chefs d’Etats
étaient majoritairement issus de la gauche, José
Manuel Barroso serait pour la régulation !

Cela ne résout pas la question du pouvoir
du parlement européen…

Yannick Jadot  : Le pouvoir du parlement est trop
faible. Aujourd’hui ce sont les chefs d’Etat qui
élisent le président de la Commission européenne
et non le parlement. Conscients de cet
état de fait, nous combattons pour que l’institution
européenne soit politiquement déterminée
par la majorité parlementaire. Cependant
je crois que les échelles sont multiples et qu’il
n’existe pas de lieu clé où tout doit être décidé.
Parfois il faut jouer l’Europe pour gagner les
Etats, parfois il faut jouer les Etats pour gagner
l’Europe. Tout est pertinent ! Au final, seule la
volonté politique est vraiment déterminante pour
modifier les rapports de force. Il nous faut donc
convaincre nos concitoyens de la puissance du
modèle écologique.

Yannick Jadot est eurodéputé Europe
écologie et vice-président de la
commission commerce international.

Aurélien Bernier est porte-parole
du Mouvement politique d’éducation
populaire (M’PEP) et a travaillé
dix ans pour l’Ademe.

À lire

Ne soyons pas des
écologistes benêts
,
d’Aurélien Bernier, Michel
Marchand et le M’PEP,
éd. Mille et une nuits, 2010,
128 p., 3,50 €.

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