Accueil > actu | Par Roger Martelli | 1er mai 2006

Communisme dans l’air du temps

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« Alternatives, émancipations, communisme » : un colloque qui emploie le pluriel pour penser l’alternative dans sa globalité et dans ses composantes peut être revigorant. Une initiative pluraliste née d’une proposition du PCF. Rendez-vous les 19 et 20 mai à Paris pour des journées studieuses.

On peut dire, grosso modo, que l’intérêt d’une telle rencontre s’inscrit dans un contexte marqué par une triple dimension. La première est intellectuelle : le retour, maintenant décennal, de la référence marxiste ou marxienne. Les colloques se sont multipliés, les livres se font légion. Le « baromètre » Attali suffit : Marx comme « pensée-Monde » (pour reprendre l’expression d’Henri Lefebvre) est dans l’air du temps. Au-delà de l’écume des mots, il y a : deuxième dimension : la réalité matérielle du vaste mouvement critique, dont le terme unificateur est « altermondialisme ». L’effondrement du soviétisme semblait sonner le glas de toute pensée d’un au-delà du capitalisme ; la critique pratique du capitalisme mondialisé : « l’antimondialisation » devenue « altermondialisation » : a relancé l’exigence d’une pensée capable à la fois de refuser l’ordre existant et de se projeter dans une dynamique sociale globale alternative à celle du capital.

Mais : et c’est là la troisième dimension du contexte : ce mouvement critique est lui-même à la croisée des chemins. Dans une première phase : la seconde moitié des années 1990 : il semble acquis que le mouvement travaille sur un registre différent des mouvements critiques anciens, et notamment du mouvement dit « ouvrier ». Il est jeune, interclassiste, moins hiérarchique que réticulaire, distinct de l’Etat (et donc non dominé par les partis politiques), ouvert à la fois sur le culturel (la critique de la marchandise, l’anti-pub...) et sur l’économico-social, dégagé des problématiques classiques de la violence et de la crise du pouvoir, voire (pour certains tout au moins) dépassant la vieille alternative du réformiste et du révolutionnaire.

Alters au fil des combats

Au fil des combats et des rencontres (les Forums sociaux), l’image s’est complexifiée. L’engagement de la jeunesse dans l’effort d’organisation n’est pas si évident (cf. Attac en France). La mobilisation des couches populaires ne l’est pas davantage. L’articulation du culturel et de l’économique reste plus théorique que pratique ; les traditions du « social » et du « sociétal » peinent toujours à se métisser. La question de la violence et de l’Etat n’a pas été résolue. Et si beaucoup conviennent que la distinction du réformisme et du révolutionnarisme n’est plus ce qu’elle était, il n’est pas si facile de contourner la question centrale de tout mouvement d’action sociale : face à un système installé, doit-on s’adapter à ses contraintes pour les infléchir, ou doit-on contester ses logiques jusqu’à chercher à les remplacer ? Crise du référent communiste

Ajoutons une quatrième dimension, plus explicitement politique celle-là. Le XXe siècle a été dominé par le grand référent communiste. L’émergence du soviétisme a donné au marxisme politique la force d’un modèle social : l’anticapitalisme n’était plus seulement une exigence morale mais se faisait société. Que l’impact de ce modèle n’ait pas été absolument universel, que ni le marxisme ni le soviétisme n’ont jamais recouvert la totalité du champ de l’alternative : voilà qui va de soi. Mais ils ont été dominants. Ou plutôt, ils ont installé une polarité dans l’héritage du mouvement ouvrier : la social-démocratie a attiré l’essentiel de ceux qui entendaient agir dans la logique du système pour faire prévaloir l’exigence d’égalité ; le communisme politique a exprimé dans l’espace politique l’exigence de rapports sociaux non capitalistes. Or ce communisme politique, dans la forme dominante qui a été la sienne à partir de 1917, est entré en crise dès le milieu des années cinquante. Dans cette forme, l’effondrement du système soviétique lui a porté un coup fatal.

Reste à savoir si l’obsolescence d’une forme particulière du communisme : la souche « bolchevique » : implique l’inutilité du communisme politique lui-même. La question se pose à la fois positivement et négativement. Positivement tout d’abord : la référence explicite au communisme n’a pas disparu et ne renvoie pas seulement à la nostalgie des temps passés. Le communisme organisé subsiste en Europe, y compris dans les anciens pays du bloc soviétique (même si sa réalité est d’une redoutable complexité : quoi de commun entre le communisme russe et celui du PDS allemand ?). Les nouvelles expériences d’Amérique latine ne sont pas à des années-lumière des grandes tentatives étatiques du XXe siècle (soviétisme et tiers-mondisme). Négativement ensuite : aucune formation politique n’a su prendre la relève du communisme organisé. Aucune force du type « tiers parti » ne s’est installée entre le communisme classique et la social-démocratie, malgré le glissement « social-libéral » des grandes social-démocraties européennes. Quant à l’extrême gauche, si elle a élargi parfois son audience électorale (par exemple en France), cela semble être plus par défaut que par capacité expansive propre.

Cohérence et pluralité

En cela, il n’est pas déraisonnable de dire que la question communiste n’est pas forclose. Et c’est par là que l’on retrouve le colloque de la fin mai. A la différence d’autres initiatives tenues dans les dernières années (par exemple le colloque sur l’émancipation humaine, à la Villette, à l’automne 2000), celle-ci ne traite ni de l’alternative en général ni du marxisme en particulier. C’est l’articulation des termes qui importe : alternatives, émancipations, communisme. Le point de départ est bien celui de l’émancipation : parti pris fondamental de tout désir de transformation sociale. Il se décline au pluriel : l’expérience du XXe siècle montre en effet plutôt que l’émancipation reste en panne si l’on se contente de traiter une seule des dimensions constitutives de l’aliénation. Le soviétisme a voulu abolir le marché par l’hypertrophie pratique de l’Etat ; il a ainsi aboli l’exploitation capitaliste « pure », mais il n’a dépassé ni la domination politique des individus, ni l’aliénation des personnes.

L’expérience du XXe siècle dit toutefois aussi que, en restant à l’intérieur du système dominant : ce fut le pari social-démocrate : on ne produit pas d’émancipation, si ce n’est partiellement. L’émancipation n’est donc pas séparable du désir d’alternative. Le mouvement critique, s’il veut réussir, doit se porter au niveau d’un projet, d’une conception intégrée du développement social aussi forte que celle qui a imposé les normes « capitalistes-bourgeoises » dominantes. Le colloque ne sera pas le lieu privilégié de définition de cette alternative : cela revient au mouvement dans son ensemble, dans les cadres qu’il s’est donné (celui des forums notamment). Mais la question de l’alternative ou des alternatives reste son arrière-plan.

« Alternatives » : là encore un pluriel. Car l’altermondialisme est heureusement rebelle à tout monolithisme. Le mouvement doit viser à une certaine cohérence de projet ; cette cohérence ne vivra que dans et par la pluralité. Si l’on peut penser un communisme politique, si l’on veut même redéfinir : ou « refonder », si l’on préfère : le communisme dans l’espace politique, on ne peut le faire que dans le rapport à l’ensemble du champ de l’alternative. Encore faut-il que la question soit posée explicitement. Et si elle est posée, mieux vaut qu’elle le soit à la fois par ceux qui se reconnaissent dans cette référence et par ceux qui, tout en étant à la quête d’alternative, préfèrent la penser dans d’autres termes que ceux du communisme. Il n’y a pas grand sens à vouloir superposer absolument le champ de l’alternative et celui du communisme. Mais rien ne dit qu’il soit fécond de les séparer tout aussi absolument.

Penser l’alternative dans sa globalité et dans ses composantes ; dans ces composantes s’intéresser plus particulièrement à la tradition issue du communisme politique : telle est la « mission » de cette rencontre.

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