Accueil > actu | Par Jean-Claude Oliva | 1er septembre 1999

Communisme entre hier et demain

Débat entre Marc Lazar et Patrice Cohen-Séat

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On ne peut que constater la crise du projet communiste. C’est à cette donnée de fond que s’efforce de répondre la mutation engagée par le PCF. L’effondrement d’un projet politique d’alternative au capitalisme a produit un immense choc. Pour autant, le communisme se résume-t-il au passé d’une illusion ou constitue-t-il un espoir d’avenir ?

Patrice Cohen-Séat : Le communisme, c’est la rencontre d’un idéal de liberté et d’égalité visant la fraternité qui identifie toute la gauche, avec une critique du capitalisme. Critique en actes avec le développement du mouvement ouvrier. Critique en idées avec l’analyse du capitalisme comme système d’exploitation, de domination et d’aliénation. Système inhumain parce qu’il réduit le travail à une vulgaire marchandise et met en concurrence, donc oppose entre eux, par essence, les êtres humains, les peuples, voire les continents. C’est pourquoi le communisme identifie le capitalisme comme un obstacle incontournable au développement de rapports humains fondés sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Tant que les hommes s’affronteront les uns aux autres, avec toutes les souffrances que cela génère, cet idéal de fraternité restera vivace. En ce sens, le communisme a un très grand avenir.

Mais il s’est historiquement concrétisé dans une forme qui en s’effondrant a ébranlé l’espoir lui-même. Tout juste dix ans après la chute du mur de Berlin, (ce qui est très court à l’échelle de l’Histoire), on est à ce moment, caractérisé par la crise du projet communiste. Mais ce n’est qu’un moment, et nullement "la fin de l’Histoire" comme l’ont théorisé certains.

Marc Lazar : Si vous avez été particulièrement touchés, toute la gauche en subit aussi des répercussions. Mais pour le PCF, le déclin a commencé avant, le symbole en restera l’échec de la candidature Marchais en 1981. Fondamentalement, le rapport à la société française est en cause, en particulier du fait du délitement des liens historiques tissés avec les fractions ouvrières et paysannes, avec des conséquences sur la manière dont le PC voit la société. Le communisme sous sa forme léniniste a dominé le siècle et plombe aujourd’hui l’avenir du PCF et des partis communistes en général. Il y a un bilan à faire, que vous avez commencé, devant une opinion qui se souvient... Le projet communiste est d’abattre le capitalisme : à cet égard, l’échec est total. Aussi, que signifie l’anticapitalisme aujourd’hui ? Quelle est votre analyse du capitalisme ? Que voulez-vous dire par dépasser le capitalisme ? Voulez-vous supprimer le marché ? Si oui, par quoi le remplacer ? Sinon, en quoi êtes-vous différents des socialistes et de la formule de M. Jospin "Nous sommes pour l’économie de marché et contre la société de marché". Quel serait votre formule par rapport au capitalisme et au marché ?

P.C.S. : Formule pour formule, je dirais "pour un marché démocratique". D’abord, vous identifiez capitalisme et marché. Mais le marché est bien antérieur au capitalisme. Ce que ce dernier apporte de nouveau, c’est d’organiser une séparation entre ceux qui possèdent - qui ont donc beaucoup de pouvoirs "sur" le marché, notamment celui d’acheter pour l’exploiter la force de travail des autres : et ceux qui, à l’inverse, n’ont à vendre que leur force de travail. En faisant de la propriété "un droit inaliénable et sacré", les révolutionnaires de 1789 ont inscrit ce principe dans notre ordre politique : chaque citoyen peut prendre part aux décisions qui gouvernent la vie et le devenir commun... sauf celles qui concernent le capital, c’est-à-dire la propriété des moyens de production. Investissement, emploi, recherche, salaires, conditions de travail, délocalisations, fusions, etc. : autant de décisions vitales sur lesquelles non seulement les salariés mais aussi les citoyens n’ont jusqu’à aujourd’hui quasiment aucun pouvoir de délibération ou de décision. La démocratie s’arrête là où commence le droit de propriété. D’où le seul mot d’ordre théorique que Marx et Engels donnaient aux communistes : abolition de la propriété privée des moyens de production. Certes, ce mot d’ordre s’est traduit par une étatisation générale de l’économie qui a échoué. Mais le constat reste valable : ce qui donne au marché capitaliste son caractère inhumain, c’est que l’essentiel des décisions qui concernent "l’économie" est gouverné par l’intérêt exclusif des propriétaires de capitaux, et de plus en plus aujourd’hui de capitaux financiers. La seule question qui compte est de savoir comment 100 se transformera en 110, ou même 115 ou 120. Face aux pouvoirs exclusifs du capital, il faut développer la démocratie dans l’économie elle-même ; reconnaître qu’elle est un domaine essentiel qui doit lui aussi être soumis au pouvoir de délibération et de décision des citoyens. C’est ce que j’appelle une subversion démocratique du marché capitaliste. Longtemps nous, communistes, avons opposé le plan au marché. L’Histoire a montré que c’était une impasse. Je crois qu’il faut au contraire proposer une démocratisation de toute la société, du marché comme du plan, c’est-à-dire des pouvoirs publics autant que des pouvoirs privés considérables que permet la propriété.

M.L. : Les socialistes pourraient immédiatement signer ce type de déclaration. Ce qui a été réalisé en Allemagne ou en Suède avec la cogestion d’entreprise irait dans ce sens-là puisque c’est la reconnaissance fondamentale de la valeur du marché. Il n’y a pas d’autre système économique à condition de le contrôler un minimum. C’est le débat qui oppose Blair à Jospin ; les uns sont optimistes par rapport au marché, les autres l’acceptent mais sont pessimistes et veulent le réguler. Ces formes de régulation existent déjà. La presse communiste et celle d’extrême-gauche, il n’y a pas de différences de ce point de vue, véhiculent une vision univoque de l’évolution de la société. Vous n’arrêtez pas de dénoncer le néo-libéralisme qui déferlerait sur nos sociétés. Les choses sont plus complexes. Il n’y a pas un capitalisme, mais des sociétés capitalistes ; les nôtres sont très différentes des capitalismes américain ou japonais. Et à l’intérieur même des sociétés, il faut établir des distinguo. Le néolibéralisme triomphe peut-être dans un certain nombre de secteurs de l’activité économique mais jamais l’intervention de l’Etat n’a été aussi forte dans les domaines de l’éducation , de la santé, de la protection des minorités, etc. Si les communistes renoncent aujourd’hui à l’appropriation collective des moyens de production, s’il n’y a plus non plus la perspective révolutionnaire, qu’est-ce qui constitue leur identité aujourd’hui ?

P.C.S. : Je le répète : la volonté de dépasser cette forme particulière d’organisation des sociétés humaines qui réserve une part essentielle des décisions vitales pour la collectivité aux seuls propriétaires de capitaux, avec par conséquent pour seul objectif d’accumuler du capital. Certes, "l’appropriation collective des moyens de production", au sens d’étatisation généralisée de l’économie qu’a pris cette expression, est un objectif dépassé. Mais d’abord, le moins que l’on puisse dire est que la vision que nous avons du secteur public, de son ampleur, de son rôle, de sa démocratisation nous est encore aujourd’hui tout à fait spécifique. Et puis surtout, la façon dont nous envisageons le fonctionnement des marchés vise bien une rupture (même si elle est progressive) avec le capitalisme. Prenons l’exemple du marché du travail. L’un des objectifs de la dérèglementation en cours est de permettre la baisse du coût du travail pour répondre aux "conditions du marché". Les communistes opposent à cela la proposition d’un système de "sécurité d’emploi et de formation". Au lieu du chômage, un salarié licencié se verrait offrir une formation assortie du maintien de son revenu. Ainsi les entreprises pourraient-elles répondre aux changements ultra- rapides des besoins ou de la production sans que les salariés se retrouvent comme aujourd’hui tragiquement mis au rebut. Cette mesure n’est pas "révolutionnaire" au sens traditionnel du terme. Mais en dépassant la loi brutale de l’offre et de la demande qui tire le coût du travail vers le bas, et en créant au contraire les conditions d’une hausse générale des qualifications, elle constituerait, sur un point précis, un début de dépassement du capitalisme. Et la vie de millions de gens s’en trouverait concrètement changée.

M.L. : Je constate la difficulté à mettre en oeuvre le projet que vous définissez. Votre anticapitalisme est un entre-deux : il ne s’agit plus comme avant de la stigmatisation générale du capitalisme, vous reconnaissez l’apport au développement, à la création de richesses, etc.

P.C.S. : Vous vous rappelez que le Manifeste de 1848 commence par un panégyrique du capitalisme...

M.L. : C’est celui que vous retenez maintenant après avoir fustigé le capitalisme synonyme de guerre, de chômage, etc. Les réalités sont plus différenciées. Des inégalités se creusent, d’autres se resserrent en matière d’accès à la formation ou de loisirs... Vous ne voulez plus être le parti anticapitaliste, proposant le socialisme rayonnant, incarné dans les pays socialistes que le PCF a défendu très longtemps, même s’il a émis des critiques à partir des années 70. De l’anti-capitalisme, vous passez à une hostilité au capitalisme exprimée par le "dépassement".

Quant au moyen, la révolution, vous faites preuve d’ambiguïtés. Le PCF se dit toujours révolutionnaire tout en étant de plus en plus intéressé par la notion de réformisme. Robert Hue a repris à son compte la formule de Jaurès, "l’évolution révolutionnaire". Certains communistes semblent aujourd’hui se réclamer d’un vrai réformisme par rapport à un faux réformisme. Ils ne font que reprendre des formulations théoriques des années 70 comme celles d’André Gorz. C’est un débat qui a lieu au sein du PC italien mais n’a jamais été mené en France.

Dernier élément de la crise : le Parti lui-même, organisé, centralisé, etc. Ce n’est plus une matrice de culture et d’identité car les communistes ont très peu de choses en commun : l’idéologie est un élément de discorde interne ! Il y a de moins en moins de militants, ils sont plus âgés, sont devenus individualistes. Ajoutez une autonomisation de plus en plus de secteurs : fédérations ne répondant plus au centre, députés jouant leur carte personnelle, maires pensant surtout à se faire re-élire : vous avez un parti qui devient comme les autres, un parti-entreprise.

Au fond, le PC n’est-il pas condamné à être le flanc gauche de la social-démocratie ? Ne s’agit-il pas des roquets du PS ? Il mord les mollets, il peut faire mal, il dira : attention un peu plus de social, etc. Ce capital de nuisance pèsera sur l’orientation des socialistes. D’autant que ceux-ci ont besoin du PC qu’ils préfèrent aux Verts. Le bilan du siècle en France, c’est le passage d’un projet communiste porté par un puissant parti qui voulait tout bouleverser à un petit parti, allié potentiel du PS.

P.C.S. : Vous raisonnez comme si le PS, et plus généralement la social-démocratie, apportaient des réponses aux graves problèmes de notre époque. Mais ce n’est pas le cas. Il suffit de lire le rapport 1999 du PNUD pour constater que les inégalités et les fractures s’accroissent dans le monde entier, et à une vitesse sans cesse accélérée. Nulle part, en France comme dans aucun pays à direction social démocrate, ce mouvement n’a même seulement commencé à s’inverser.Le capitalisme connaît une crise ultra-profonde. Et c’est cette crise qui, fondamentalement, exige de s’en prendre aux rapports de concurrence et d’exploitation qui caractérisent ce système pour y substituer des rapports de partage et de coopération. C’est le coeur de l’ambition communiste. Il ne s’agit donc pas du tout d’être les "roquets du PS", comme vous dites, mais bien de promouvoir un projet radicalement différent du sien. Les socialistes considèrent aujourd’hui qu’il n’y a pas de rationalité économique autre que celle du capitalisme ; et leur objectif est donc de tenter de l’encadrer pour en atténuer certains effets néfastes à leurs yeux. Les communistes se situent sur un tout autre terrain. Naturellement, ils sont preneurs de toutes mesures d’amélioration immédiate des conditions de vie et ne dédaignent aucune réforme allant dans ce sens. Mais leur objectif n’est pas de réguler à la marge : c’est de faire reculer la logique fondamentale d’un système qui soumet toutes décisions aux nécessités de l’accumulation du capital.

M.L. : Sur le bilan du communisme, on pourrait se demander pourquoi le PCF a mis tant de temps à dire ce que vous dites en quelques mots, mais c’est un autre débat. Le grand pari est de savoir si le communisme est réformable. Peut-on changer le communisme ? Historiquement, toute entreprise de ce genre a échoué. Certes, il existe un espace pour une contestation radicalisée du capitalisme. Mais en quoi va-t-elle consister dans le futur ? S’agira-t-il de la contestation des inégalités sociales ou de revendications en terme de qualité de vie, l’écologie par exemple ? C’est une grosse difficulté pour le PCF de tradition industrielle, ouvriériste. Peut-il fédérer les différents type de contestation ? Au final, y aura-t-il encore des communistes dans l’avenir ? Oui sans doute, mais ils risquent de n’être que des socialistes éternellement mécontents !

P.C.S. : Il est vrai que le parti communiste a beaucoup trop tardé à critiquer jusqu’au bout cette forme ultra-étatique et anti-démocratique, ce monstre politique et économique qui a tragiquement incarné le communisme durant ce siècle. Vrai aussi qu’il se soit affaibli. Que la mutation dans laquelle il s’est engagé soit une tâche considérable et difficile. Mais c’est un véritable projet de civilisation, une autre organisation des rapports humains que celle qu’a historiquement produit le capitalisme qu’il entend porter politiquement. Et qui doit aussi se traduire dans l’invention d’une autre forme d’organisation politique, d’une autre façon de faire de la politique : c’est une question essentielle à l’ordre du jour du prochain congrès de notre parti. n

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