Accueil > économie | Par | 1er mai 2006

Conseiller ANPE : le contrôleur contrôlé

La loi sur la cohésion sociale oblige les agents ANPE à bien gérer leur portefeuille clients : le « suivi personnalisé » des chômeurs rime à une vraie traque. Résultat : radiations abusives, fausse baisse du chiffre du chômage et malaise des agents. Chômeurs et conseillers ANPE embarqués dans la même galère.

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Avec les décrets des 2 août et 22 décembre 2005, qui découlent de la loi de cohésion sociale (du 18 janvier 2005), « l’actif sans emploi » est surveillé de plus près : depuis le 1er janvier 2006, le suivi mensuel personnalisé est instauré pour tous les nouveaux inscrits, l’objectif de l’ANPE étant de rattraper les « stocks », c’est-à-dire de l’appliquer à tous les demandeurs d’emploi, d’ici au mois de juin. Résultat, en partant au boulot, les conseillers ont parfois le sentiment d’endosser uniforme bleu et képi assorti, de se munir de leur arme de service - la radiation - pour contrôler une population de délinquants du labeur. Bref de faire de la « police sociale », pour reprendre le mot du syndicat SUD. Et ça ne passe pas toujours, certains se rebellent. Pour nombre d’entre eux, la convocation mensuelle ne sert qu’à privilégier le répressif, au détriment du travail d’écoute et de la collecte d’offres d’emploi déjà insuffisantes. La multiplication des rendez-vous vient, dénoncent-ils, renforcer l’arsenal des motifs de sanctions, synonymes de sorties des listes du chômage... Le conseiller ANPE se sent floué.

« Nous sommes contrôleurs et contrôlés, se plaint Olivier, responsable SUD ANPE qui exerce dans une agence en zone rurale. On est pris dans une nasse informatique qui fait que si on ne saisit pas certains types d’entretien, ça a des conséquences pour les chômeurs. Nous faisons de la bureaucratie à haute dose, sans utilité sociale. » Fabienne Brutus, elle, a choisi de coucher sur papier son malaise (1). « Si je n’avais pas eu cette grande bouffée d’oxygène que représente le bouquin, j’aurais craqué », avoue cette conseillère d’une agence de l’Aude. Elle aussi fustige « l’hypocrisie du système », qui instaure une « mission de contrôle » qui ne dit pas son nom, sous le faux nez d’un suivi mensuel qui n’a pas grand-chose de personnalisé. Les conseillers le disent, les consignes non écrites sont : quand vous n’avez pas le temps, optez pour des convocations collectives, des rendez-vous par téléphone et faites croire à l’ordinateur que le rendez-vous s’est déroulé, mensuel et personnalisé.

Travail de policier, inutilité, comment se porte le conseiller ? « Souffrance, dépression, maladie, aigreur, en raison d’un métier qui n’apporte rien ni à soi ni aux autres. » « La mission de contrôle qui nous est de plus en plus assignée est mal vécue par une grande partie des collègues, renchérit Sylvie Combes, conseillère et secrétaire générale CGT ANPE des Bouches-du-Rhône. C’est d’autant plus difficile qu’elle n’est jamais présentée comme telle. On observe des comportements de fuite (demandes de congés individuels de formation, recherche de postes moins exposés, etc.). » Des pulsions peu reluisantes peuvent également surgir, comme l’explique Fabienne Brutus : « Certains ont une âme de flic et n’hésitent pas à recourir à la coercition : le suivi d’un chômeur par un seul conseiller peut donc poser problème, analyse-t-elle. Et le décret d’août a permis à ceux qui ont la radiation facile de se lâcher. » Olivier y voit « un apprentissage à la soumission, à la passivité, à l’acceptation de la pensée économique dominante ». « Je ne fais absolument aucune demande de radiation, poursuit-il. Certains collègues un peu, d’autres beaucoup. Les agents se sentent légitimés. » « L’ambiance, c’est : la réforme est dégueulasse, c’est vrai, mais on finira par l’appliquer, comme toutes », soupire Mathilde. Look raccord avec son militantisme chez AC !, la jeune femme a terminé récemment un CDD de trois mois dans une ANPE de la région parisienne. Aujourd’hui, elle y pointe toujours, mais au guichet des « clients ». Bac + 5 sciences de l’éducation, puis RMI : elle a postulé par nécessité, mais aussi « pour voir comment ça se passait en interne ». Résultat, elle a refusé son renouvellement (signifié cinq jours à l’avance...), écœurée par le travail de contrôle, la suspicion érigée en système (« votre rôle est d’alerter le chômeur face à sa passivité », etc.). « Le suivi mensuel sert à fliquer les chômeurs et les conseillers, déplore-t-elle. Et avec le système informatique, on peut tout voir : ce qu’a prescrit le conseiller, la façon dont il gère son "portefeuille de demandeurs d’emploi". » Mathilde raconte aussi comment le suivi permet de s’introduire dans la vie des gens : venue à l’agence avec son bébé, une femme, qui n’a pas les moyens de se payer la crèche, se fait houspiller sur sa façon de rechercher un emploi avec un gamin sur les bras.

Car il s’agit maintenant de prouver encore plus sa détermination, qu’importe si on nage en pleine subjectivité. Ainsi, le décret du 2 août « renforce les conditions dans lesquelles l’ANPE exerce son contrôle et, le cas échéant, radie les demandeurs d’emploi ». Le chômeur est donc tenu d’accomplir désormais « des actes positifs et répétés en vue de retrouver un emploi, de créer ou de reprendre une entreprise ». Ne pas s’y tenir est motif à radiation. A charge pour le conseiller d’en juger... Le bulletin officiel de l’ANPE précise lui-même que le « caractère subjectif » de l’appréciation entre en jeu. La loi a également multiplié les acteurs du contrôle de la recherche d’emploi : l’ANPE et l’Assedic y participent désormais. Cas pratique : au bout de six mois d’inscription (et dix-huit mois de lutte et d’occupation de l’usine et un montage de projet de Scop pour reprendre l’activité), un ex-salarié de l’usine Lustucru à Arles, rapporte Sylvie Combes, est convoqué pour un contrôle Assedic. L’entretien se passe mal. Le conseiller demande une diminution de ses allocations de 20 % à titre d’avertissement et pour l’inciter à plus « d’actes positifs de recherche d’emploi ».

Bref, les motifs de radiation sont plus nombreux et, pendant quinze jours à un an (selon la sanction), assortis de réductions graduées (jusqu’à définitives) des allocations Assedic, des chômeurs sortent des statistiques. Volonté politique de faire du chiffre ? En tout cas, en mars, les syndicats des services statistiques de l’Insee, de l’ANPE et du ministère de l’Emploi, entre autres, déclaraient que « le pouvoir politique tente de contrôler le travail des statisticiens : pressions sur les personnels, nominations "politiques", blocages d’études », etc. Et le conseiller ANPE a le sentiment d’être instrumentalisé : « La radiation se produit presque mécaniquement, explique Sylvie Combes. En multipliant les convocations, on provoque des non-réponses ou des réponses en retard qui entraînent des radiations. En plus, beaucoup de chômeurs non indemnisés ne resteront plus inscrits. Il y a une baisse presque automatique des chiffres du chômage, et non du nombre réel de personnes en recherche d’un emploi ou d’un meilleur emploi hors intérim ou temps partiel. Cette distorsion est connue par la direction de l’établissement, qui agit directement sous les ordres du ministre du Travail. » Et dans cette mécanique bien huilée, certains rouages se grippent : à Saint-Nazaire, le conseiller Radiator, comme il s’était baptisé, a fini par déraper sur un site Internet. Il a été mis en examen en janvier pour « provocation publique à la commission de destructions et de dégradations volontaires dangereuses pour les personnes ». En clair, d’avoir incité à brûler son agence. A part ça, tout va bien. par Antoine Pateffoz

1. Fabienne Brutus, Chômage, des secrets bien gardés, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2006.** **les chiffres

La Dares (direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, qui depend du ministère de l’Emploi) donne le baromètre mensuel du chômage. Elle recense les sorties de l’ANPE des chômeurs de catégorie 1 (sur huit) : il y en a eu environ 19 000 de plus en février 2006 qu’en février 2005. Bonne nouvelle. Sauf qu’ils sont 13 000 de plus (132 855 en février 2006, 143 536 en janvier 2006) à être sortis par la porte « autres motifs », qui compte absences à contrôle (+10 000 en février, + 21 000 en janvier) et radiations administratives (+1 000). En fait, en février 2006, 57,4 % des sorties de l’ANPE de catégorie 1 étaient pour « autres motifs », dont 38,8 % pour absence au contrôle et 9,4 % pour radiations administratives. Les reprises d’emploi déclarées ne dépassaient pas les 26,2 %. n A.P.

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