Luc Viatour
Accueil > écologie | Par Emmanuelle Cosse | 17 décembre 2009

Cop15 : chasser les regards indiscrets

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Hier, mercredi 16, les choses ont commencé à se corser. Déjà lundi soir, le secrétariat des Nations-Unies a prévenu : pour mardi 15 et mercredi 16, il faudrait un badge supplémentaire pour les ONG pour rentrer (afin de n’être plus que 7000 accrédités présents pour la société civile). Et jeudi 17, il n’y aurait plus de 1000 observateurs, et vendredi, quand tous les chefs d’Etats sont là ... 90.

Les règles avaient surpris, notamment après que tout le monde se soit félicité que les Nations-Unies aient associé comme jamais les représentants de la société civile dans ce sommet. C’est d’ailleurs, à n’en pas douter, une des raisons du succès de la COP 15 : si les associations, syndicats militants de tous bords n’avaient pas construit plus d’un an de campagne pour faire de ce sommet un enjeu majeur de l’agenda politique, il est certain que ce ne sont pas les chefs d’État que nous aurions vu prendre la parole en séance plénière du sommet depuis hier après-midi. Cette forte présence politique (qui justifie aussi les restrictions d’accès), c’est une victoire de toutes ces personnes engagées sur les questions environnementales. Pour la première fois, un sommet sur le climat est devenu aussi important qu’un round de l’OMC, ou une assemblée générale des Nations-Unies. Et pourtant, on ferme depuis hier les portes à celles et ceux à quoi on doit en partie que le climat soit devenu une question centrale de la diplomatie internationale.

Ainsi, hier, nous avons vécu une matinée épique. Au dehors, dès 8 heures du matin, sous une neige battante, une manifestation en direction du Bella Center était organisée, sous le slogan « Reclaim the Power ». L’objectif, à défaut de pouvoir entrer dans le centre de conférence, était d’y tenir à l’entrée une assemblée générale de la société civile. A n’en pas douter, -il suffisait de voir les dispositifs de sécurité mis en place-, les forces des polices n’avaient aucune intention de laisser faire quoique ce soit dans le périmètre de la conférence. A midi, quand les manifestants sont arrivés, elle n’hésitera pas à charger très violemment (voir les images sur la télé danoise), après avoir toute la matinée et la nuit précédente, procéder à des arrestations préventives de nombreux militants du réseau CJA (Climate Justice Action), ce que la loi lui permet. Nos amis du livebloging ( http://www.mediapart.fr/content/en-direct-de-copenhague-notre-live-blog ) en ont fait les frais.

Et à l’intérieur, çà a grondé aussi. Dès 9 heures on apprend que les 96 représentants du réseau international des Amis de la Terre, dûment accrédités, se voient refoulés à l’entrée et retirés leurs badge. Même chose pour les membres de Via Campesina. Selon Sébastien Godinot, coordinateur des campagnes des Amis de la Terre France, les Nations Unies expliquent la sanction du fait des actions organisées par l’association à l’intérieur du Bella Center. Il précise : « Les actions ont été les suivantes : avant-hier, porter un poncho bleu, taper dans ses mains et soutenir la poursuite du Protocole de Kyoto (la demande officielle du groupe des pays africain exprimée une heure plus tôt). Hier, les Amis de la Terre International ont demande à voix haute a l’UE de prendre le leadership dans les négociations et d’être plus ambitieuse. Si c’est pour ces actions que les Amis de la Terre International sont exclus, c’est pour le moins disproportionné. » Le danger n’était évidemment pas là.

On retrouve ainsi Ninimo Bassey, le leader nigerian des Amis de la terre, escorté par des membres de la sécurité pour être expulsé du centre. José Bové vient demander des explications au chef de la sécurité. Après cinq minutes de politesse, parce qu’un attroupement se forme et que des médias arrivent, il est demandé au député européen de partir. Il refuse, et attend toujours des explications sur ces exclusions. Un policier veut le faire bouger. « Don’t touch me ! I’m a european MP ! » , dit calmement José Bové avant de commencer un sitting à l’entrée du Bella center, derrière les contrôles de sécurité. Cela se transforme en une conférence de presse sauvage. La sécurité s’énerve, demande à la presse de reculer (grandement). Je refuse : « Nous faisons notre travail » . Réponse du chef de la sécurité (dont je n’ai pas eu le temps de voir son nom) après avoir lu mon nom à haute voix : « Vous, vous ne travaillez plus ici désormais » . Un cameran lui demande si c’est une blague. Apparemment pas (après j’ai filé comme une souris). José Bové a ensuite été « escorté » dans un bureau, où on lui dira que la sécurité était sous-tension, à cause des manifestations envisagées ce jour-là, et que les délégués, notamment les élus, devaient les aider à faire respecter le calme. Réponse de l’élu européen : ce « n’est pas en faisant un déni de démocratie qu’il y arriverait » . Fin de l’épisode à 10h15. Mais cela en disait long sur l’ambiance matinale. De leur côté, les militants des Amis de la Terre sont restés dans le hall d’entrée, pour manifester leurs colères. (Photos ici : http://www.flickr.com/photos/foei). Pour Ninimo Bassey, l’argument sécuritaire n’était évidemment qu’une façade « Nous sommes face à un grand paradoxe. Ici, il y a des grands négociateurs, les enjeux de l’accord sont fondamentaux et on est en train de mettre dehors la société civile » . La journée s’est ainsi poursuivi avec des exclusions depuis l’intérieur, et des nouvelles de l’extérieur assez mauvaises, tant la police voulait réduire à peau de chagrin toute contestation. Surtout, on passe d’un sommet avec la société civile à une sorte de « G192 », où les états du G8, voire du G20 veulent imposer leur loi.

Il faut dire que vu comment les négociations patinent depuis plusieurs jours, nombreux sont les chefs d’Etat qui ne veulent surtout pas se retrouver face à leurs contradictions. Personne n’est dupe quant à la réduction progressive des participants ainsi que les restrictions de circulation à l’intérieur du centre pour les journalistes. Qu’il y ait le moins de témoins possibles de ce qui cloche ici, et que personne ne vienne brouiller la belle histoire de la diplomatie internationale qui sauve la planète.

Sauf que ça déraille aussi du coté du chef d’Etat.

Ainsi, par exemple, l’épisode Sarkozy-Zenawi, représentant du groupe des pays Africains dans la négociation. Ce dernier était à Paris mardi pour négocier une compensation financière dont les contours sont pas fixés. Pour de nombreuses ONG, c’est donner du « cash » aux pays africains pour les forcer à signer un accord en deçà de leurs ambitions, d’autant plus que le groupe africain veut absolument que la question du financement, y compris les mécanismes de répartition, soit au cœur de l’accord. Il semble qu’aucun pays africain n’était au courant de cette entrevue et n’avait mandaté Zenawi pour cela. La colère est très claire au Bella Center dès le mardi soir. Et une réunion avec Zenawi le mercredi matin, clôt très vite ce semblant d’accord. Les pays africains n’en veulent.Comme le précise Pierre Radanne, « cette fois-ci, les pays Africains ne se feront pas avoir. Ils n’ont à gagner à signer un accord qui leur est défavorable » . Fin de l’épisode Sarkozy, qui veut arriver ici jeudi après-midi tel un champion.

Et que font les pays insulaires ? Ils ont encore moins à gagner que l’Afrique à signer un accord mauvais. Alors, à la tribune, ils s’expriment gravement. Hier le président des Maldives a été très clair : « ce que les pays industrialisés doivent faire ici, c’est de cesser leur arrogance » . Tuvalu compare la conférence au naufrage du Titanic, et plusieurs pays d’Amérique du Sud disent qu’ils ne soutiendront pas un accord qui écrase leurs « frères » africains et les îles. En conférence de presse Evo Morales a lui aussi longuement dénoncé l’arrogance des EU et de l’UE, en les sommant à assumer la responsabilité de leurs actes. « En comparaison de l’argent engagé par Bush et aujourd’hui par Obama dans la guerre en Irak, ce que demandent les pays émergents et notamment l’Afrique, ce n’est rien, absolument rien. » Le président de la Bolivie a aussi rappelé que « les pays riches devront accepter tous les réfugiés climatiques. Les Etats-Unis et l’Union Européenne doivent prendre en charge ce fardeau et arrêter avec leur politiques répressive envers les migrants. Nous sommes dans un monde où il existe une liberté de circulation pour les produits, la finance, mais il n’y aucune liberté de mouvements pour les personnes. Nous devons en finir avec les visas. » Morales s’est aussi beaucoup inquiété de la marchandisation en cours du climat : il est « extrêmement important de veiller à ce que le dérèglement climatique ne soit pas la proie d’un nouveau marché. » Enfin, il a appelé à la création d’une justice internationale climatique, « pour juger les pays qui continuent de contaminer la Terre. »

En plénière, c’est Hugo Chavez qui est resté fort longtemps à la tribune pour dénoncer aussi le système capitaliste. Et on l’a vu brandir le dernier ouvrage (et excellent) d’Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (1), (lire Regards , avril 2009, http://www.regards.fr/article/?id=3993 ), et en lire des passages entiers pour argumenter son propos. Evidemment, le G8 n’était pas là pour entendre, hormis Gordon Brown. Les autres grands de ce monde doivent parler cet après-midi et demain, dans un centre de conférence devenu quasi-forteresse.

Finalement, après une semaine de présence ici, c’est un peu la gueule de bois après une semaine d’excitation. Les projets d’accord se multiplient et de plus en plus de contenu se retrouvent entre crochets, c’est-à-dire sur quoi il n’y a aucun accord. Le mépris du Nord pour le Sud perdure, et cela est même aidé par les Nations-Unies. Car en se fermant telle une coquille, elles perdent une chance historique d’imposer aux Etats-membres sa diplomatie.

Emmanuelle Cosse, rédactrice en chef de Regards

 [1]

Notes

[11. Pour sauver la planète, sortez du capitalisme , éd.du Seuil, Paris, 2009

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