Accueil > écologie | Par Emmanuelle Cosse | 1er janvier 2010

Copenhague. Après l’échec du sommet

Deux ans de préparation, une mobilisation forte, pléthore de chefs d’Etats... Tout cela n’aura pas suffi pour repartir de Copenhague avec un accord permettant de contenir le dérèglement climatique. Les « grands » peuvent continuer de dévorer la planète et les « petits » se préparer à leur souffrance certaine.

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Le plus grand rendez-vous de l’histoire de l’humanité », selon Jean-Louis Borloo notamment, s’est donc soldé par un échec politique : rien n’est sorti des quinze jours de négociations à la COP15 de Copenhague pour « sauver » la planète du dérèglement climatique. Un texte de deux pages et demie dénué d’existence juridique et des annexes comportant des tableaux vides, servent d’« accord » aux 192 Etats membres des Nations unies et repousse à fin 2010 à Mexico la possibilité d’un traité contraignant. Bonn accueillera une conférence de suivi dans six mois. Mais la grand-messe du climat telle qu’on l’a vue à Copenhague (le plus grand sommet de chefs d’Etat et de gouvernement dans l’histoire des Nations unies) ne se répétera sûrement pas. D’autant que tout le monde est parti durablement fâché et se rejette désormais la responsabilité.

Les questions sur la table étaient pourtant cruciales : quels objectifs de réduction des gaz à effet de serre à l’horizon 2020 (- 20 %, - 30 %, - 40 %) ? Quel partage de ces réductions entre pays industrialisés, pays émergents et pays pauvres ? Quelle répartition du fardeau financier des évolutions nécessaires des modes de développement, et de l’adaptation des territoires à la part inéluctable du dérèglement climatique ? Quelle reconnaissence de la dette climatique et donc quelle redistribution Nord-Sud ? Quel accueil pour les réfugiés climatiques ? Quels mécanismes mettre en œuvre pour réduire et contrôler les émissions de gaz à effets de serre, et notamment quelle place faite aux mécanismes dits de flexibilité (marché du carbone, compensation) qui sont loin d’avoir fait la preuve de leur efficacité depuis le protocole de Kyoto ? Cette liste est longue et non exhaustive ; on doit y ajouter les questions liées à la déforestation, la propriété intellectuelle, la souveraineté alimentaire des peuples, l’existence d’une future organisation mondiale de l’environnement et la conflictualité avec l’OMC, etc. Pas difficile de comprendre alors pourquoi la négociation fut si ardue. Pourtant, vu l’importance des enjeux, on pouvait espérer jusqu’au bout que les rapports de force engagés entre Etats permettraient de déboucher enfin sur un accord contraignant, qui porte au moins sur quelques points dont la réduction des gaz à effets de serre. Que nenni.

DÉNI DU RÉEL

Pour toutes les personnes lucides, l’absence d’accord réel à Copenhague est un échec grave : un déni du réel, une insulte aux pays pauvres et du temps perdu à jamais. « Les dirigeants des grands pays ont échoué lamentablement », écrivaient, dépités, les Verts présents à Copenhague (Yves Cochet, Denis Baupin, Yannick Jadot, Sandrine Bélier), avant de souligner l’incapacité de l’Union européenne et de la France à jouer un rôle moteur. « Pire : ils nous font croire à un « succès » en mentant à l’opinion publique. Ainsi Nicolas Sarkozy a, pendant sa conférence de presse, déclaré que l’ « Accord de Copenhague » est un « succès » car, par exemple, il deviendra juridiquement contraignant en 2010. Faux. Idem pour la prétendue affectation des financements pour les forêts ou l’Afrique. Quant à une Organisation européenne de l’Environnement, elle existe déjà et s’appelle l’Agence européenne de l’Environnement. Et les fonds nouveaux promis aux pays les plus pauvres ne sont pas garantis : l’aide pour les trois prochaines années sera allègrement prise sur l’aide au développement actuelle » , déclarait Yannick Jadot, eurodéputé du groupe Verts/ALE.

Les Etats reprendront-ils pour autant le chemin de l’ONU ? Rien n’est moins sûr. Déjà, durant la conférence, on avait pu observer chaque jour les Nations unies faire un peu plus le ménage parmi les ONG présentes avant l’arrivée des chefs d’Etat, invoquant des « raisons de sécurité » (1). De 22 000 délégués des ONG le premier jour, ils ne seront plus que 90 le 19 décembre, comme s’il fallait le moins de témoins possibles pour constater l’échec. On sera ainsi passé d’un sommet onusien avec la société civile à une sorte de « G192 », où les États du G8 ou du G20 ont voulu imposer leur loi, ou l’absence de loi d’ailleurs. Il fallait qu’il y ait le moins de témoins possible de ce qui échouait, et que personne ne vienne brouiller la « belle histoire de la diplomatie internationale qui sauve la planète ».

De son côté, Sarkozy a voulu jouer jusqu’au bout la carte du sauveur du climat, sans succès. Il se sera surtout illustré par ses tentatives de parler au nom de l’Union européenne, se faisant contredire derechef par Angela Merkel ; par sa tentative d’acheter les pays africains avec du « cash » en négociant à Paris un accord avec Meles Zenawi, le représentant du groupe des pays africains dans la négociation, qui n’avait aucun mandat pour le faire ; par sa volonté de faire la morale à la tribune de l’Onu, mais sans même avoir su créer au sein de l’UE et du G8 une position de leadership. Et finalement Nicolas Sarkozy a dû se contenter d’essayer de sauver les meubles, en parlent d’un « succès » de Copenhague, alors qu’on n’a pas avancé d’un pouce, en tout cas sur le terrain politique.

RAPPORTS DE FORCE

Mais ce qui a peut-être changé et pourrait être une raison d’espérer, c’est que les pays du Sud ont réussi à imposer aux pays du Nord un début de rapport de force. Pour la première fois, les pays africains parlaient d’une seule voix au sein du G77 (en gros les pays non alignés) qui étaient alliés à la Chine. A la tribune, les mises en garde n’ont pas manqué à l’attention des pays les plus émetteurs de gaz à effets de serre. Aucun accord non contraignant ou qui ne serait pas précis sur la question de la compensation financière aux pays les plus pauvres et ses mécanismes de redistribution, ne pourrait être signé. Tuvalu, par la voix du chef de la délégation, Ian Fry, a comparé la conférence au naufrage du Titanic et plusieurs pays d’Amérique du Sud (dont Evo Morales et Hugo Chavez) ont prévenu : ils ne soutiendront pas un accord qui écrase leurs « frères » africains et les îles. Le président des Maldives avait été très clair : « Ce que les pays industrialisés doivent faire ici, c’est de cesser leur arrogance. »

Car les pays les plus fragiles, notamment les insulaires, sont déjà en train de payer les errances industrielles des pays du Nord. Selon le Forum humanitaire mondial (2), le réchauffement climatique est aujourd’hui responsable de 300 000 morts par an, et il coûterait près de 90 milliards d’euros, soit 125 milliards de dollars chaque année. Ce qui n’a pas empêché la France, par la voix de son président, de tancer les pays africains pour leur intransigeance, au vu de l’issue finale et fatale des négociations.

MOBILISATION INÉDITE

L’espoir d’un futur accord pourrait aussi reposer sur la capacité de la société civile à poursuivre une mobilisation exemplaire. Entre 30 000 et 100 000 personnes furent présentes le 12 décembre pour manifester dans les rues de Copenhague. Des militants venus du monde entier ont investi le centre de conférence pour faire pression sur les délégations officielles (3). Ainsi Copenhague aura au moins permis « une convergence inédite entre mouvements sociaux, mouvements écologistes, mouvements de solidarité internationale » , souligne Attac. On le vit à l’épreuve au sein du Klimaforum (4), lieu « off » de la conférence organisée par et pour les ONG. Dix ans après Seattle, on y a vu se croiser les mouvements de paysans comme Via Campesina, ceux des peuples indigènes, les activistes environnementaux (Greenpeace, 350, TWN) tout comme des membres du réseau français Urgence Climatique/Justice sociale. Pour la première fois à cette échelle, les militants de la planète « alter » (réunis notamment au sein du réseau Climate Justice Now) ont œuvré de concert avec ceux de la planète « environnement » (réseau Climate action Network). Et une déclaration, « Changeons le Système ! Pas le Climat ! », fut transmise aux négociateurs, en conclusion de ces deux semaines de jonction militantes. Car, si les gouvernements ont du mal à le faire, le mouvement social a, lui, enfin pris le train en marche de la lutte contre le dérèglement climatique.

DES VOIX ETOUFFÉES

Au cœur de la mobilisation se trouvaient ainsi, par exemple, les paysans du mouvement Via Campesina, qui luttent tout simplement pour leur survie. Survie qui passe par la souveraineté alimentaire. Pendant les palabres dans les salons dorés, ils rappelaient, tel Ibrahim Coulibaly, agriculteur au Mali, que le « dérèglement climatique, c’est devenu une question de vie ou de mort ». « L’agrobusiness est en train de nous tuer » , a renchéri Jean-Baptiste Chavannes, d’Haïti, qui dénonce la situation de dumping créée par les agricultures subventionnées du Nord. Jean-Baptiste Chavannes insiste aussi sur la nécessité d’avoir « des moyens pour produire des aliments sains selon des méthodes agro-écologiques et pour favoriser le développement des marchés locaux afin de réduire les frais de transport. Dans les pays du Sud, nous avons aussi besoin d’être aidés financièrement et technologiquement pour produire de l’énergie renouvelable, nécessaire à cette évolution ».

Encore Ibrahim Coulibaly : « Les pays du Nord ne peuvent pas continuer leurs modes de production et de consommation prédateurs. Ils sont en train de se détruire et nous détruire en Afrique. La vérité, c’est qu’en vivant, au détriment des autres, ils sont en train de nous tuer, de tuer les populations les plus fragiles. Je crois vraiment qu’on peut parler de crimes climatiques. C’est cela qu’aurait dû porter la délégation africaine au COP 15 et ne pas simplement exiger une compensation financière. »

Mais cette voix-là, comme celles des pays indigènes ou autochtones, celles des pays insulaires déjà soumis à la montée des eaux, aucun pays riche n’a été réellement prêt à l’entendre. De la même manière, l’idée d’une justice internationale pour juger des crimes écologiques et climatiques est encore loin d’aboutir. Il faudra pourtant certainement en passer par là si on veut à terme contraindre les Etats à changer durablement leurs comportements. Car bien plus qu’une simple question environnementale, ce qui se joue autour du climat, c’est un nouvel ordre mondial.

E.C.

1. Lire nos articles écrits durant le sommet sur www.regards.fr

2. Rapport du 29 mai 2009

3. Florence Rudolf, Le climat change... et la société ? , éd. La ville brûle.

4. www.klima-forum09.org

Paru dans Regards , n°68, janvier 2010

VIANDE, UNE INDUSTRIE BARBARE

Viandards de tout poil, si vous ouvrez ce bouquin, c’est foutu ! Vous ne regardez plus votre côte de b ?uf de la même manière et plus jamais vous ne pourrez dire que vous ne saviez pas. Le livre coup-de-poing du journaliste Fabrice Nicolino n’est pas l’enquête d’un végétarien casse-pieds mais un réquisitoire très dur contre la tragédie de l’industrie de la viande. Une tragédie humaine, écologique, sanitaire et morale qui nous emmène dans le mur aussi sûrement que le réchauffement climatique. Un milliard d’animaux sont tués chaque année en France, soit 92 kg de bidoche par an et par personne. Le nombre d’animaux d’élevage a été multiplié par 3,34 en quarante ans. Une folie dont nous n’avons pas les moyens. D’abord l’élevage contribue à 18 % des gaz à effet de serre (14 % pour tous les transports planétaires réunis). Nous, Européens, utilisons 7 fois notre surface agricole pour maintenir notre système d’élevage intensif et nous gaver. A quel prix ? L’industrie de l’élevage importe 80 % des aliments destinés aux animaux, du soja venu d’Amérique latine. Notre appétit d’ogre met à genoux l’Argentine, le Paraguay et le Brésil, les privant de leur terre et contribuant à la déforestation. « La viande, c’est la faim. Assurée. Garantie », résume Fabrice Nicolino. L’industrie de la viande est aussi une faillite morale. 99,5 % de la viande consommée en France provient de l’élevage industriel. Résumons les cathédrales de bidoche, un univers concentrationnaire raconté avec force détails par l’enquêteur : 22 poulets au mètre carré, le bec coupé, privés de lumière, en attendant d’être tués à la chaîne ; des bovins gavés d’hormones et d’antibiotiques aux cornes arrachées, des cochons sans queue ni dent ; des veaux qui crèvent de soif, car sinon la viande devient rosée et le consommateur « veut » de la viande blanche ? La barbarie est banalisée, les animaux sont torturés. C ?est là le véritable objet de cette enquête : il n’y aura pas de société meilleure sans que cesse cette barbarie. « Un système qui nie les bases de la vie est dangereux pour l’humanité » , écrit-il en substance.

Rémi Douat.

Fabrice Nicolino, Bidoche, L’industrie de la viande menace le monde , éd. Les liens qui libèrent, 21 euros.

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