Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er avril 2000

Corps cinématographiques, de France et d’ailleurs

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Los Angeles au Festival de Paris Une trentaine de films français entre le 1er mars et la mi-avril. En voici quelques-uns. Avril à Paris, rendez-vous avec les cinémas du monde Noir. On en parle. Enfin, 60 films programmés au Festival de Paris.

Mars-avril 2000, un nombre impressionnant de films français sortent sur les écrans. Faut-il s’en réjouir en se disant que "Oui, le cinéma français existe dans sa diversité" ? que "Oui, chaque film rencontrera son ou ses publics" ? ou, au contraire, s’inquiéter de la prévisible existence éphémère de certains de ces films dans les salles et des conditions de leur montage financier ? Quelques chiffres donnés par Jean-Pierre Hoss, directeur du Centre de la cinématographie, en guise de bilan provisoire pour l’année 1999, montrent que la production française continue sur sa lancée, en totalisant 181 films pour l’année, dont de nombreux premiers films. Ces nouveaux cinéastes dont un certain nombre se sont fait un nom dans le court-métrage : c’est le cas de Laurent Cantet (Ressources humaines) : réussiront-ils jamais à tourner un second film ? Cette question ne se pose pas pour Laurent Cantet, déjà au travail sur un autre projet, mais pour ses jeunes confrères. Laissons peut-être ces questions en suspens, jusqu’au prochain festival international du film de Cannes, qui sera précédé, les 9 et 10 mai, par un colloque auquel participeront des artistes, des représentants des professions, venus du monde entier pour tenter d’anticiper sur ce que sera le cinéma de demain sous la pression des nouvelles technologies et lois du marché. On peut, dès maintenant, en lisant le numéro 544 de mars 2000 des Cahiers du cinéma (Où va le cinéma français ? Enquête : la vidéo numérique) avoir déjà une idée des questions qui taraudent nos cinéastes.

Dans l’embouteillage des sorties récentes

Tentons donc de mettre de côté ces interrogations, le temps de retrouver, dans l’embouteillage des sorties récentes, les plaisirs, fugitifs ou durables, des films porteurs de la simple magie de nous charmer, d’exciter notre imaginaire de spectateur quelquefois mis à mal.

Le premier film de Jean-Louis Milesi était attendu, à cause de ses courts-métrages et de sa longue collaboration comme scénariste au travail de Robert Guédiguian : Nag la bombe (personnage joué par Ariane Ascaride) n’est pas, à proprement parler, un film séduisant, il suscite des résistances, des refus de la violence, non dénuée de tendresse, de l’amour qu’il donne à voir à travers l’histoire d’une prostituée déguisée en geisha, mais il est indéniable que Jean-Louis Milési a le cinéma chevillé au corps et qu’il réalisera d’autres films auxquels on pourra peut-être plus facilement se laisser aller. On retrouve son nom comme coscénariste au générique du nouveau conte de l’Estaque réalisé par Robert Guédiguian, A l’attaque, (sortie le 12 avril) une bien jolie comédie qui mêle les affres de deux scénaristes en butte à la pugnacité de leurs personnages mobilisés pour la survie de leur garage, avec le soutien de tout le quartier. Une musique cinématographique à laquelle Guédiguian et sa troupe ont su nous rendre sensibles et que l’on continue à goûter et à partager, tout en attendant avec quelque anxiété un film plus grave, la Ville est tranquille, que l’on verra à la rentrée (ou à Cannes peut-être ?) et à propos duquel Ariane Ascaride, dans un récent entretien paru dans Regards (janvier 2000), nous avait dit quelques mots : "... un film sur la fin du siècle, à travers des destins croisés". Elle avait ajouté : " un film qui m’a beaucoup ébranlée."

De Dominique Cabrera, on connaissait le travail documentaire (Chronique d’une banlieue ordinaire, Rester là-bas et Un poste à la Courneuve), de fiction (l’Autre Côté de la mer, avec Claude Brasseur), et un journal intime cinématographique filmé avec une petite caméra numérique mise à sa disposition par l’INA, Demain, et encore demain). Avec Nadia et les hippopotames, film fortement inspiré par la grève des cheminots de 1995, elle arrive à nous surprendre en jouant et de la fiction et du documentaire, et en nous faisant voir, à travers l’étrange errance d’une femme (Ariane Ascaride, encore...) et de son bébé, le côté nocturne d’une grève qui est sur le point de réussir. Elle travaille, avec un vrai plaisir de cinéma, la mise en rapport des personnages entre eux (professionnels et non-professionnels) et de ces personnages avec les lieux qu’ils investissent, et leur ancrage, ou leur non-ancrage, dans les luttes.

La chorégraphie bien tempérée

Avec les Savates du Bon Dieu, Jean-Claude Brisseau, qui n’avait pas tourné depuis 1994 (l’Ange noir, avec Sylvie Vartan, Michel Piccoli et Tchéky Karyo), a, lui aussi, étonné plus d’un spectateur, provoquant jubilation ou grincements de dents, tant le récit mêle, sans explication et sans frontière, tel un conte, ce qui peut être un fantasme des personnages ou ce qu’ils vivent réellement. On est loin, avec ces deux films, qui n’ont pas de point commun, des petites musiques du plaisir cinématographique où l’on trouve ses repères : un enchantement dont on ne se lasse pas.

En parlant de la Ville est tranquille de Robert Guédiguian, que nous n’avons pas encore vue, Ariane Ascaride disait combien ce film l’avait "ébranlée". Quel mot trouver pour tenter de définir l’état d’intense sidération dans lequel on peut difficilement ne pas être plongé en voyant Beau travail de Claire Denis et les Solitaires de Jean-Paul Civeyrac (sortie le 12 avril), deux films que rien ne lie, ni les conditions de production et de tournage, ni le sujet, si ce n’est la force et la maîtrise du jeu des corps filmés telle une chorégraphie cinématographique, pour rendre palpable la douleur du néant ou du trop plein du vécu et des pertes.

C’est à Djibouti que Claire Denis a situé son film, dans un paysage dont elle semble aimer la terre dure et quasi désertée, la mer aussi bleue qu’est blanc le sel qu’elle laisse sur le rivage, les quelques habitants aux habits colorés et aux yeux à la fois curieux et discrets qui traversent, de temps en temps, le paysage. Un groupe de légionnaires est cantonné là, vivant au rythme des corvées, des entraînements physiques, dans un silence où s’entend d’autant mieux le bruit de leurs gestes et de leur respiration. Co-écrit avec Jean-Pol Fargier, Beau travail est construit en flash-back, à partir du récit que s’en fait Galloup, (Denis Lavant) sous-officier "pas bon pour la vie, pas bon pour le civil" chassé de la légion étrangère pour faute de commandement. Comme dans J’ai pas sommeil, ou dans Nénette et Boni, Claire Denis, en étroite collaboration avec la chef-opérateur Agnès Godard, trouve, là encore, le rythme et la proximité nécessaires à la dramaturgie de ce qui paraît être une non-histoire en à-pic sur des secrets enfouis.

Une respiration forte nous introduit dès le générique, dans les Solitaires de Jean-Paul Civeyrac. Quelqu’un qui fait l’amour ? Non, c’est Pierre, un homme qui lutte contre un cauchemar, se réveille, pleure, se fait consoler par Madeleine, sa femme morte depuis un an. La douceur du dialogue qui s’ébauche entre eux n’éclaire pas le mystère. La caméra est là, cadrant l’espace d’une chambre, d’un lit, à mi-corps des acteurs, tête contre tête ou mains rapprochées. Lorsque le frère Baptiste frappe et s’encadre dans la porte, c’est l’enfance qui fait effraction dans ce lieu fermé, ses jeux ambigus où les corps à corps fraternels sont amour et haine, désir de caresses et rêve de la mort de l’autre. Quand celle-ci survient, le jeu-ballet de l’enfance ne peut que ressusciter. Film profondément musical dans son rythme, qu’il soit donné par Jean-Sébastien Bach ou François Couperin, ou par la foi immense de Jean-Paul Civeyrac en ce que peut exprimer le cinéma quand on prend autant de plaisir à écrire avec les bons outils, ici un regard, celui du cinéaste à l’oeilleton d’une petite caméra vidéo numérique qui saisit et rend tactile le côté nocturne des personnages. Beaucoup de cinéastes rêvent de s’essayer à cette petite camera vidéo pour faire de la fiction, il n’est pas évident que tous sauront en faire une belle oeuvre de cinéma, aussi structurée, sensible, musicale, profonde que les Solitaires.

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